‹ Les mystères du Palais-RoyalChapitre 170 sur 183 · LE BOUT DE L OREILLE · texte numérisé non relu

LE BOUT DE L OREILLE

Deux heures se passèrent ainsi, deux heures qui semblèrent bien longues à Raoul, quoique l'exempt fit de louables efforts pour le distraire et l'égayer par une conversation soutenue dont il faisait à peu près seul tous les frais car cette conversation ne fut à vrai dire qu'un immense monologue coupé çà et là par quelques rares monosyllabes de Raoul.

Au bout de ce temps, l'huissier qui avait introduit une première fois notre héros dans le cabinet du Régent vint le prévenir que Son Altesse Royale le faisait demander.

Raoul trouva Philippe d'Orléans debout et dans son éternelle attitude, c'est-à-dire le coude appuyé au marbre blanc de la cheminée.

Les feuilles repliées du paravent de laque ne pouvaient plus servir d'asile à personne, et il était évident que les deux hommes se trouvaient seuls dans le cabinet.

Philippe attacha sur M. de La Tremblaye son regard empreint, lorsqu'il le voulait, d'une majesté toute royale.

Puis, après quelques minutes de silence, il lui dit :

— Vous devez être étrangement surpris de vous voir en ma présence, au lieu de vous trouver derrière les murailles de la Bastille?...

Le Régent fit une pause, et cette pause semblait demander une réponse.

Raoul répondit donc :

— Je n'ai pas le droit de m'étonner, monseigneur, et Votro Altesse Royale est bien la maîtresse de retarder ou d'avancer l'heure du châtiment que je mérite, et auquel je n'espère, en aucune façon, me soustraire...

En arrivant en face de la porte cocliùre de la maison qu'il habitait, il remarqua une certaiue quantité de promeneurs dont les visages non moins suspects... (P. 1123.)

UV. 141. — XAVIEII DE MOMÉPIN. — LES MYSTÈltES DU PAL.\IS-UOYAL. — ÉD. J. ROUFF ET C'". UV. 141.

Philippe d'Orléans reprit :

— Vous ne vous défendez pas, monsieur, et vou- avez raison.,. C'est le moyen d'obtenir peut-être une indulgence dont vous ne seriez pomt digne autrement...

A ceci, Raoul n'avait rien à répondre.

Il se contenta de s'incliner profondément, tout en commentant, à part lui, ce mot : indulgence que le Régent venait de prononcer, et tout en se demandant si les pronostics énumérés avec tant de complaisance par l'exempt allaient être suivis d'un heureux dénouement auquel il n'osait croire...

— Monsieur de La Tremblaye. — poursuivit Philippe après un silence, — vous vous êtes fait, il y a deux heures, plus coupable que vous ne l'étiez en réalité... Votre seule faute est d'avoir abusé de notre confiance... Quant au crime de bigamie, vous ne l'avez point commis...

— Quoi, monseigneur. — s'écria Raoul avec un oubli complet de l'étiquette, — vous savez...

— Je sais la vérit6... — interrompit le Régent.

— Mais comment?

— Le marquis de Thianges, interrogé par moi, m'a tout révélé. Il a prêté son concours à un mariage de comédie. Jeanne de Chambard n'a jamais été votre femme.

— Monseigneur... — balbutia Raoul,

— Silence, monsieur! — dit le Régent, — laissez-moi parler et écoutez-moi!... Du moment où vous n'étiez pins coupable qu'envers moi seul, du moment où je n'avais plus à me faire le vengeur de la loi audacieusement violée, je redevenais l'unique arbitre de vos destinées. Je pouvais punir seul, pardonner seul... J'ai pesé vos actions dans une juste balance, j'ai examiné vos fautes, et non seulement vos fautes mais encore les motifs qui vous les avaient fait commettre, et j'ai trouvé, à presque toutes, des circonstances qui les atténuent...

Le Régent fit une pause.

Raoul écoutait, il entendait, mais il ne comprenait pas, et il lui semblait qu'il était en ce moment le jouet d'un songe bizarre et invraisemblable.

M'était-ce pas, en effet, la chose la plus étrange, la plus inimajinabie, la plus impossible en quelque sorte, que de voir Philippe d'Orléans se constituer, sans raison apparente, le défen eur officieux de celui par qui il venait d'être très grièvement offensé?...

S'il est une injure que les princes, aussi bien que les autr.s hommes,

fl24 LES MYSTERES DU PALAIS-RO YAL

ne pardonnent guère, c'est celle qui peut les couvrir de ridicule, en montrant qu'ils ont été facilement et grossièrement dupes.

L'offense de Raoul était de ce genre, et, malgré cela, Philippe se battait les flancs pour amoindrir la faute, pour l'innocenter en quelque sorte, et pour se créer à lui-môme des motifs d'indulgence.

Que voulait dire cela, et sous toutes ses périphrases y avait-il donc un piège?

Voilà ce que se demandait Raoul, et la réponse, ainsi qu'on le verra, ne devait pas se faire attendre longtemps.

— Oui, — continua le Régent, — vous ne vous êtes pas fait une idée bien nette de la gravité de votre action... Vous n'avez point réfléchi qu'en complotant de m'abuser par une fantasmagorie habile, et en mettant ce complot à exécution, vous attentiez dans ma personne à la dignité royale dont je suis le représentant. Vous avez voulu vous défaire d'une rivale dans ma faveur... Vous avez voulu combattre cette femme qu'hier encore j'appelais Antonia Verdi, et que maintenant je nomme M"* de La Tremblaye... Vous vous êtes servi pour cette lutte des armes étranges que le hasard avait mises entre vos mains, et vous avez cru en avoir le droit... Tout cela est-il la vérité, monsieur de La Tremblaye?...

— Tout cela est la vérité, monseigneur, — répondit Raoul.

- Vous voyez jusqu'où va ma bienveillance à votre endroit, — reprit Philippe, — et vous vous en étonnez sans doute. Eh bien ! cette bienveillance ira plus loin encore, si vous voulez... Le marquis de Thianges, qui ne fut cependant que votre complice, est depuis une heure à la Bastille oïl je le laisserai longtemps réfléchir... Vous, au contraire, vous pouvez être libre à l'instant...

Le Régent s'interrompit.

— Libre à l'instant! — répéta Raoul avec vivacité. -- Oui.

— Votre Altesse Royale me permet-elle de lui demander ce qu'il faut faire pour cela?

— Accepter certaines conditions que je vais vous proposer.

— Le bout de roreilley^ se montrer!... — pensa Raoul. Puis tout haut :

— Quoi !... Votre Altesse Royale daignera me proposer des conditions ! — s'écria-t-il, — quand elle a le droit de me donner des ordres!...

— Je ne veux rien vous imposer et je prétends vous laisser le choix entre la Bastille et l'acceptation de ces conditions...

— Ce choix est fait d'avance, monseigneur...

LES MYSTÈRES DU PALAIS-ROYAL iVlô

— Qui sait?... — dit le Régent.

— Que Votre Altesse Royale veuille bien s'expliquer, et elle appréciera mon obéissance...

— Ecoutez-moi donc, et pesez mes paroles.

— Je vais vous faire rendre votre épée, je vais déchirer la lettre de cachet qui vous concerne, vous allez monter dans un de mes carrosses et retourner seul à votre logis. Là, vous inventerez une fable pour justifier, vis-à-vis de Jeanne de Chambard, la façon un peu bizarre dont vous êtes sorti ce matin. Vous direz à cette jeune femme que je voulais vous voir, que vous êtes plus avant que jamais dans mes bonnes grâces, et qu'en témoignage d'une faveur toute particulière, je vous accorde à l'un et à l'autre un appartement au Palais-Royal...

— Ah! — se dit Raoul avec effroi, — le bout de V oreille... le bout de V oreille...

Le Régent continua :

— Dès aujourd'hui, dès ce soir, dès tout à l'heure, vous viendrez avec Jeanne de Chambard prendre possession de cet appartement, vous souperez tous deux avec moi cette nuit, et demain, au point du jour, je vous aurai métamorphosé en diplomate et vous partirez pour l'Angleterre avec une mission de confiance...

— Seul, monseigneur? — demanda Raoul.

— Naturellement.

— Mais, monseigneur, — dit notre héros avec une feinte naïveté, et comme s'il n'eût point deviné le but du Régent, — si je pars demain matin au point du jour, que deviendra ma femme?...

Philippe d'Orléans eut aux lèvres cet indéfinissable sourire dont nous avons déjà parlé.

— Chevalier de La Tremblaye, — répondit-il, — votre femme se nomme Antonia Verdi, et, si vous tenez à l'emmener avec vous, je vous déclare que je n'y mettrai nul obstacle...

Raoul baissa la tête, et parut s'absorber dans de sombres et profondes réflexions.

Le Régent l'abandonna à ses pensées pendant cinq minutes.

— Eh bien, chevalier, — lui dit-il au bout de ce temps, — eh bien! êtes-vous décidé ?

— Oui, Monseigneur... — fit Raoul en relevant la tête.

— Vous avez convenablement pesé cette inévit ible alternative, la Bastille ou l'Angleterre?...

— Oui, Monseigneur.

— Et que choisissez-vous?

il"26 LES MYSTÈRES DU PALAIS-ROYAL

— L'Angleterre, monseigneur...

Philippe eut un mouvement de joie aussitôt réprimé.

— Vous avez raison, — dit-il ensuite ; — mais ce choix ne vous laisse-t-il ni regret ni arrière-pensée?...

— Aucune arrière-pensée du moins, monseigneur.

— Êtes-vous ambitieux, chevalier?

— Autant qu'homme du monde, monseig-neur...

— Eh bien, j'aurai soin de votre fortune, et si, comme je n'en doute pas, vous faites preuve d'habileté dans vos nouvelles fonctions diplomatiques, vous pourez aller haut et loin...

— J'en accepte l'augure avec respect et reconnaissance, monseig-neur...

— Vous allez être libre, chevalier; je n'attends plus de vous qu'une chose...

— Laquelle, monseig-neur?...

— Vous allez me donner votre parole de g-entilhomme que votre acceptation de tout à l'heure ne déguise aucun projet de fuite, et qu'avant la nuit vous serez revenu au Palais-Royal avec Jeanne de Chambard...

— Je jure à Votre Altesse Royale, — répondit Raoul, — je jure sur ma foi de gentilhomme (et il appuya sur ces derniers mots), je jure de ne point même essayer une fuite impossible, et qui est bien loin de ma pensée... je jure d'être revenu avant la nuit au Palais-Royal et d'y ramener Jeanne de Chambard avec moi!...

— C'est bien, — fit le Régent en frappant deux coups sur un timbre .

L'huissier de service se présenta, ainsi que l'exempt vêtu de noir.

— M. de La Tremblaye est libre... — dit Philippe d'Orléans à ce dernier, — rendez-lui son épée !...

Page 1