‹ Les mystères du Palais-RoyalChapitre 172 sur 183 · DEUX SOUDARDS · texte numérisé non relu

DEUX SOUDARDS

Les nécessités de sa vie aventureuse avaient rendu Raoul maître dans le arand art des travestissements et des transformations. Aucun acteur n'aurait su mieux que lui se grimer et, comme on dit en termes de coulisses, se faire une tète.

Au moment oii nous le suivons dans la chambre des Mages, Raoul avait décidé de donner, à lui et à Jacques, l'apparence et la physionomie de ces vieux soudards à la demi-solde, qui, n'appartenant plus à aucun corps, font de leur costume un compromis entre l'habit militaire et le vêtement bourgeois, en conservant l'air martial et Tallure soldatesque.

Ces déguisements, outre qu'ils devaient rendre nos deux personnages méconnaissables, offraient l'inappréciable avantage de leur permettre de porter des armes sans attirer sur eux l'attention.

En quelques minutes, et à l'aide d'un liquide contenu dans l'une des fioles étiquetées et rangées en bon ordre dans une armoire, Raoul donna à son visage et à celui de son valet cette teinte bistre qui se trouve sur le visage de ces vieux soldats dont le soleil, les vents et la pluie ont tanné la peau pendant quarante ans. De longues moustaches grisonnantes arrondirent leurs crocs aux coins de la bouche.

Les sourcils s'épaissirent comme par enchantement, et quelques rides se creusèrent dans le parchemin des joues. Des perruques, rudes et grises, complétèrent ces têtes accentuées et devenues dignes du crayon de Charlet, si Charlct avait vécu du temps de la Régence.

Kaoul franchit cet espace en donnant à sa démarche celte allure déhanchée qui caractérise

le troupier pur sang. (P. 1141.)

Les figures une fois terminées, le reste n'était plus qu'un accessoire.

Des habits d'uniforme bleus à revers blancs d'une coupe antique, des culottes grises, de longues guêtres mtircs, montant jusqu'au-dessus du genou, des chapeaux lampions fripés, à galons ternis, posés à la crâne sur l'oreille droite achevèrent la métamorphose.

— Monsieur le chevalier, — s'écria Jacques en regardant son maître.

UV. n3. — XAVII.P. I)K MOMKPIN. — LES MYSTÈIIF.S Dr PALAIS-ROYAL. —ÉD. J. HOIFF BT C''^. LIV. 143

— si je vous avais rencontré dans la rue, accoutré de cette façon, je ne vous aurais pas reconnu, quand bien même j'aurais pu sauver votre vie et la mienne en vous reconnaissant.

— - C'est ce qu'il faut, — répondit Raoul. — Maintenant, écoutemoi, et souviens-toi de ce que je vais te dire...

— Monsieur le chevalier peut être tranquille, je me souviendrai,

— répondit Jacques.

— Eh bien, jusqu'à nouvel ordre, fais-moi le plaisir de perdre l'habitude de me dire à tout propos : monsieur le chevalier. . .

— Comment donc devrai-je appeler monsieur le chevalier?

— Appelle-moi camarade.

— Camarade?

— Oui. C'est court et simple, comme tu vois...

— Certainement, monsieur le chevalier...

— Encore?

— Certainement, camarade... Ah! monsieur le chevalier, ça n'a l'air de rien, et cependant j'aurai bien de la peine à m'y faire...

— Tu comprends que c'est indispensable... Dans ce moment, je ne suis plus gentilhomme... nous sommes deux soudards... deux égaux... Or, si tu me donnes un titre malgré mon déguisement, autant vaudrait crier sur les toits que je ne suis pas ce que je parais être.

— Je comprends cela, camarade, et je ferai en sorte de ne point trahir votre incognito...

— C'est bien ; mais ce n'est pas tout.

— Qu'y a-t-il encore?...

— Il faut non seulement me parler familièrement, mais, de plus me tutoyer. . .

— Tutoyer monsieur le chevalier... c'est-à-dire vous tutoyer, camarade !... — s'écria Jacques, — je ne pourrai jamais...

— Jeté dis que c'est nécessaire...

— Mais, camarade...

— Je le veux ! . . .

— Soit, camarade..: je vous... je te tutoierai... Mais, mon Dieu! mon Dieul... que ça sera difficile!...

— C'est une habitude à prendre. Commence tout de suite, en me disant de te boucler le ceinturon de ton épée...

— Camarade, — balbutia Jacques, - — oserais-je te prier de vouloir bien me boucler le ceinturon de mon épée...

— Ce n'est pas cela, mon ami!... ce n'est pas cela le moins du monde ! . . .

— Comment faat-il dire?...

— Il faut dire : Camarade, boucle-moi mon ceinturon.

— Mais c'est grossier :...

— Tant mieux...

— Hélas! mon Dieul comment faire?... Enfin, je vais tâcher...

— Allons, du courage !.. .

— Camarade, boucle-moi mon ceinturon...

— C'est cela...

Et Raoul, se conformant à l'injonction si péniblement obtenue de son valet, attacha autour des reins de Jacques le ceinturon d'une longue épéc dont la forme était complètement passée de mode, mais qui pouvait devenir, dans une main vigoureuse, une arme formidable.

— A ton tour, — dit-il ensuite, — rends-moi le service que je viens de te rendre...

Jacques aimait beaucoup mieux obéir que commander.

11 agrafa avec empressement le ceinturon du chevalier, ceinturon auquel était appendue une épée non moins longue et non moins redoutable.

— Camarade, — dit-il ensuite, — je veux te demander une faveur...

— Demande, mon ami, demande...

— Eh bien, camarade, permets-moi de ne pas te tutoyer quand nous serons seuls...

— Y tiens-tu beaucoup?

— Oh! plus qu'à toute chose au monde... en fait de choses de ce genre...

— Eh bien. J'y consens, mais à une condition...

— Laquelle?

— C'est que, quand nous serons dans la rue, dans un endroit public, partout enfin où il sera possible de nous entendre, lu mettras dans ta familiarité beaucoup plus de fermeté et de résolution que tu ne le fais dans ce moment...

— Camarade, je te le promets... — dit Jacques d'un ton résolu. Puis il ajouta : — Monsieur le chevalier, est-ce bien ainsi?...

— C'est du moins beaucoup mieux. Maintenant, finissons-en vite j'ai hâte de me voir hors de cette maison...

— Il me semble que nous sommes prêts...

— Pas encore compli'lcment.

— Que vous manque-t-il donc? insista Jacques.

— Tu vas voir. Ouvre la dernière armoire, là-bas, à main droite.

— Celle-ci?

— Oui. Que vois-tu là?

— Des armes de toute sorte, pistolets, fusils, carabines...

— Prends deux paires de pistolets de la plus petite dimension, et mets-les sur cette table...

— C'est fait.

— Maintenant, sur le rayon d'en haut, qu'y a-t-il?

— Des boîtes de plomb rondes et dont le couvercle se visse, et des sébiles de bois.

— Dans les boîtes il y a de la poudre, dans les sébiles il y a des balles, apporte une sébile et une boîte.

— Voilà.

— A côté de ces provisions de chasse ou de guerre, n'y a-t-il pas des poires à poudre?...

— En voici deux, en corne, montées en arg-ent.

— Remplis-les de poudre, mets-en une dans ta poche, et laissemoi l'autre; prends aussi une douzaine de balles... pendant ce temps, je vais charger tes pistolets et les miens.

Au bout de deux ou trois minutes, Raoul et Jacques avaient chacun leurs pistolets ajustés dans le ceinturon de leurs épées et cachés sous les revers de leurs habits.

Avant même de mettre l'épée à la main, ils pouvaient disposer de la vie de quatre personnes.

Raoul glissa dans sa poche de derrière le sac de peau rempli d'or, puis il dit :

— Nous voici complètement prêts... partons...

— Oii allons-nous?...

— Je ne sais pas encore, l'essentiel est de sortir d'ici : une fois réellement et complètement libres, nous aviserons...

■ — Camarade, une question...

— Eh bien?...

— Si l'on cherche à nous arrêter, que faudra-t-il faire?...

— Faire feu de nos quatre coups, à bout portant, et par conséquent brûler la cervelle à quatre hommes.

— Et ensuite?...

— Tirer nos épées, nous frayer un passage, si nous pouvons, et nous enfuir...

— Et si nous ne pouvons pas ?

— Nous faire tuer en nous défendant. Entre la Bastille et la mort le choix, pour moi du moins, n'est pas douteux, j'aime mieux la mort.

— C'est compris, on agira en conséquence.

— Viens.

— Me voici, camarade, me voici...

Raoul sortit de la ciiambre des Mages, traversa une pièce servant d'antichambre, et ouvrit avec précaiilion la porte, qui, de cette antichambre, donnait sur l'escalier.

L'escalier était désert.

Les deux hommes descendirent.

A l'entrée de la cour, ils rencontrèrent le propriétaire de Vfikellerie du roi Salomon, Samuel Vertamy, dit le Pèi^e aux écus.

Ce vieux petit juif, maigre et chauve, qui n'avait vu entrer dans son hôtellerie, de toute la journée, personne qui ressemblât, peu ou beaucoup, aux deux soudards qu'il avait sous les yeux, regarda Raoul et Jacques avec un prodigieux étonnement, et il se disposait à les interpeller d'une façon très verte.

Mais il n'en eut pas le temps. Raoul s'arrêta devant lui, et, sans prononcer un seul mot , fit une espèce de signe maçonnique.

Le vieillard n'eut pas plus tôt vu ce signe qu'il se déchaperonna en toute hâte de la cape de velours qui couvrait son crâne dénudé, et se courbant aussi bas qu'il lui fut possible de le faire, il laissa passer les deux hommes.

De l'entrée de la cour à la porte de la rue, il y avait cinquante ou soixante pas environ.

Raoul franchit cet espace, en donnant à sa démarche cette allure déhanchée qui, pour nous servir d'une expression contemporaine, rendant parfaitement notre pensée, caractérise le troupier pur sang.

Jacques le suivit, en l'imitant de son mieux.

Raoul atteignit le seuil de la porte cochère.

Là, il s'arrêta, et, tout en tordant entre deux des doigts de sa main droite les pointes de samoustache avec un geste inimitable, il jeta à droite et à gauche un regard rapide, sans que sa physionomie perdît son exprescion de profonde indilTérence.

Ce regard rassura complètement le chevalier.

Aussi loin que la vue pouvait s'étendre, on ne voyait rien, rien que des bourgeois aiïairés, rien que de paisibles flâneurs, les uns se rendant là ou les appelaient leurs alïaires, les autres se promenant, comme on se promène à Paris, sans but et pour tuer le temps.

Evidemment la rue était libre.

Évidemment, les espions ne soupçonnaient pas l'existence du passage secret, reliant l'une à l'autre les doux maisons.

Raoul fit un signe à Jacques, et, lui prenant le bras, il se mit à marcher avec lui, d'un pas rapide et régulier, dans la direction de la rue Saint- Guillaume.

Et, tout en marchant, quoiqu'il eût l'âme pleine d'angoisses et le cœur déchiré, Raoul, pour se conformer à l'esprit de son rôle, fredonnait du bout des dents ce couplet bien connu d'un noël épig^rammatique dirigé contre le premier ministre du Régent, noël qui courait les halles, les rues, les boudoirs et les ruelles, et faisait partout fureur.

Plein d'audace et de zèle, Prélat contre les lois, En vrai polichinelle, Parut l'abbé Dubois!

Le bœuf s'épouvanta.

L'une effrayé recule.

Dès qu'on eut dit son nom,

Don, dua, Un chacun s'écria,

La, la, C'est I>w6ois.' ({u'on le brûle 1

Bientôt les deux hommes atteignirent les quais.

Raoul les suivit, en remontant le cours du fleuve qu'il traversa sur le pont Neuf, sans ralentir son pas militairement réguher.

Jacques jugea qu'il pouvait user des droits que lui donnait la familiarité dont son maître lui avait fait une loi.

— Camarade, — demanda-t-il — où allons-nous'?

— Rue du Croissant, — répondit Raoul, ■ — je crois que là, pour aujourd'hui du moins, il n'y a pas de dang-er..; J'ai besoin de réfléchir une heure, à tête reposée, avant de prendre un parti...

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