RUE DU CROISSANT
Nous savons déjà que Raoul, sous des noms d'emprunt, avait des logements mystérieux dans presque tous les quartiers de Paris.
LES MYSTÉIiKS DU PALAIS-ROYAL 1143
Nous avons même pénétré dans son lo:^is de la rue du Croissant, lorsque par une nuit de vendredi, il y fit porter le corps de don Raymond do VasconceJlos évanoui.
La plupart de ces appartements étaicnls situés, à dessein, dans des maisons qui n'avaient point de portier, et ils ne pouvaient s'ouvrir depuis l'extérieur qu'en appuyant sur un ressort caché que Raoul seul connaissait.
Il avait donc les meilleures raisons du monde de parier à coup sur que les limiers les plus habiles de la police du Régent fouilleraient bien longtemps Paris avant do découvrir ce logis, où Raoul ne venait pas deux fois par an.
Par ces raisons, Raoul devait s'y croire parfaitement en sûreté, au moins pendant quelques heures.
A peine arrivé, il se laissa tomber sur un siège, il cacha sa tête dans ses deux mains et il se mit à réfléchir...
En quel lieu le désespoir avait-il pu oulraîner Jeanne?...
Où la chercher?...
Quels moyens mettre en œuvre pour avoir au moins une chance do la retrouver?...
Yoilà les questions que se posait Raoul.
Voilà les problèmes dont il cherchait ardemment la solution.
Et plus sa pensée s'enfonçait dans ces abîmes de doute et d'incorlitude, plus il s'apercevait, avec une douleur écrasante, avec une épouvante sans bornes, qu'il s'égarait parmi les méandres d'un inextricable labyrinthe, et que, faute d'un fil conducteur, il allait s'y perdre à tout jamais.
En effet, Jeanne ne connaissait personne chez qui elle eût pu sono-cr à se réfugier, Jeanne n'avait pas une amie à qui demander asile... Où donc était-ello?...
Certains couvents, à la vérité, offraient à tous les malheurs et à tous les désespoirs leur hospitalité discrète.
Mais s'il y avait au monde, en ce moment, pour Raoul, une chose impossible, c'était d'aller frapper à la porte des couvents.
• Forcé de se cacher lui-môme, toute démarche de ce genre le mettrait fatalement en évidence, et quand bien mémo il voudrait courir le risque d'une arrestation presque corlaino, do quel droit tenter cette démarche?...
A quoi titre réclamer Jeanne de Cliambard, indignement abusée par lui, et vis-à-vis de laquelle il n'avait pas même le pouvoir do réparer sa conduite infâme?
Et puis, d'instant en instant, une phrase prononcée par la jeune femme, et répétée par Jacques, venait résonner à son oreille et dans son cœur, et lui meurtrissait le cerveau comme un glas sinistre.
— Est-ce que je ne sais pas tout? est-ce que mon maître est mort? — s'était écrié Jacques.
Et Jeanne avait répondu :
— S'il était mort, je pourrais vivre... Ainsi donc, Jeanne pensait à mourir.
Ainsi donc, à cette même heure où Raoul cherchait les moyens de la retrouver, Jeanne était morte peut-être I...
Vainement le chevalier s'efforçait de chasser cette horrible pensée, elle revenait sans cesse avec une étrange persistance, et elle achevait de mettre dans son esprit le désordre et la confusion.
— Si cette inaction se prolonge une heure encore, — se dit Raoul, — je deviendrai fou!...
Et pour échapper à ce nouveau malheur qui lui semblait imminent, il résolut de se mettre sur-le-champ à l'œuvre...
Seulement, comme nul indice, même le plus minime, ne venait le guider, il lui fallait marcher en aveugle et tout attendre du hasard.
Aucune situation humaine, on en conviendra, ne pouvait être plus désespérante et plus désespérée que celle-là I...
— Viens, mon ami, — s'écria-t-il en se levant tout à coup et en s'adressant à Jacques, — viens... nous allons sortir... nous allons la chercher. . .
— Où donc, monsieur le chevalier? — demanda le valet effrayé de l'exaltation fiévreuse qui se lisait sur le visage de son maître.
— Partout! — répondit Raoult.
Il fallait se contenter de cette réponse un peu plus que vague. Jacques suivit son maître.
Nous n'entrerons point avec nos lecteurs dans le détail des innombrables démarches, sans résultat possible, que le maître et le valet tentèrent pendant cette soirée et pendant les deux jours qui suivirent.
Ils parcoururent la grande ville dans tous les sens, et, vingt fois par heure, Raoul s'adressait aux marchands, debout sur le seuil de leurs
Passant ensuite sou bras dans 1 ouverture qu'il venait de pratiquer, il ouvrit la croisée. (P. 1152.
boutiques, aux gagne-deniers, slationnaut aux coins îles rues, aux mendiants qui tendaient la main, aux bateleurs qui rassemblaient autour «l'eux une foule oisive.
A tous, Raoul donnait le signalement de Jeanne et demandait si l'on n'avait pas vu passer une femme qui ressemblait à ce signalement.
Aucun des personnages ainsi interpellés ne riait au nez du chevalier.
UV. 1 ii. — XAVIF.R DE MOMlil'lN. -- LIS MYSli.nF.S DC PALAIS UOV
AL. — lil>. J. r.OUKK ET C'"". LIV. 111.
parce que ses longues moustaches, sa longue rapière et sa mine de soudard inspiraient une craintive déférence.
Mais, quand il avait passé, bourgeois, bateleurs, commissionnaires et mendiants le suivaient du reg-ard en haussant l^s épaules et en se disant :
— Il est fou I...
Le second jour, Raoul, à qui ses angoisses avaient enlevé même le sentiment du péril, poussa son insouciante témérité jusqu'à retourner à l'hôtel du Roi-Salomon.
Il se ht reconnaître de Samuel, il l'interrogea comme il interrog-eait tout le monde .
Samuel n'en savait pas plus que les autres.
Jeanne n'avait point paru, et la police, ayant découvert le passage secret qui conduisait à la chambre des Mages, avait, la veille, fait une perquisition dans l'hôtellerie.
Nous n'avons pas besoin d'ajouter que la police n'avait rien trouve.
Nous savons qu'il y avait pour cela de bien excellentes raisons.
Le soir de ce jour, Raoul en rentrant dans son logis de là rue du Croissant, brisé par la fatigue et par l'insuccès, dit à Jacques :
— Nous no pouvons continuer à vivre ainsi, mieux vaudrait cent fois mourir tout de suite que je souffrir ce que je souffre depuis deux jours... Je crois avoir trouvé le moyen d'en finir d'une manière ou de Fautre...
— Et ce moyen, monsieur le chevalier?...
— Tu le sauras ; mais, en ce moment, nous avons autre chose à faire que d'entrer dans des inutiles détails...
Raoul ouvrit la bourse de peau, et il compta cinquante louis.
— Prends cet or, dit-il à Jacques.
Jacques prit les cinquante louis et demanda :
— Qu'en faut-il faire ?. . .
— Connais-tu, dans les environs, un loueur de chevaux?...
— Où?
— Rue Grange-Batelière.
— Va chez ce loueur, donne-lui la somme qu'il te demandera à titre de garantie, fais seller ses deux meilleurs chevaux, et amène-les dans la rue. . .
-- J'y vais.
— Combien te faut-il de temps pour aller et pour revenir?...
— En supposant qu'il me faille parlementer avec le loueur, et que les
valets d'écurie fassent très lentement leur besogne, il me faut une heure au plus...
— C'est bien; il est huit heures et quart, à neuf heures et quart je descendrai...
— Alousieur le chevalier me trouvera promenant les chevaux de long- en larire devant la porte...
Jacques sortit.
Raoul, resLé soûl, ouvrit une g-arde-robo et modifia son déguisement d'une façon complète.
Il conserva à la vérité ses moustaches, mais en faisant disparaître de son visage la teinte bistrée et les ridos.
Il remplaça les long-ues guêtres noires par des bottes molles à éperons.
Il quitta l'uniforme de coupe antique pour un vêtement do chasse en velours noir.
Enfin, une épée élégante et semblable à celle dont il se servait habifiicîloment, prit la place de la rapière soldatesque.
11 aurait été extrêmement facile de reconnaître M. do La Tromblaye sous ce travestissement un pou trop simplifié, mais comme il faisait nuit, el comme il allait sortir de Paris, ce danger se réduisait en somme à fort peu de chose.
11 est bien entendu, d'ailleurs, que Raoul n'eut pas même la pensée de se dessaisir de ses pistolets.
Ces préparatifs achevés, le jeune homme regarda sa montre. Elle marquait neuf heures.
11 attendit quelques minutes encore, puis il descendit.
Au milieu de la rue, à vingt pas de la porte de la maison, il aperçut un groupe mobile formé d'un homme et do deux chevaux.
Il s'avança du côté de ce groupe, il dit tout bas à Jacques, au moment où il allait le rejoindre :
— ■ C'est moi.
Puis, saisissant la bride de l'un des chevaux, il se mit rapidement en selle, tandis que son valet en faisait autant de son côté.
En voyant la nouvelle et brusque métamorphose de son maître, Jacques avait eu toutes les peines du monde à réprimer un mouvement de surprise.
— Ces chevaux sont-ils bons? — lui demanda Raoul.
— Dame 1... ce sont les meilleurs de l'écurie. Pour décider le loueur à me les donner, il a fallu lui déposer les cinquante louis, et encore se laisait-il tirer l'oreille... Je n'allirme pas que les pauvres bêtes soient des
animaux de très pure race, mais ils semblent vigom^eux, et je crois qu'ils feraient sans peine une douzaine de lieues d'ici à demain matin.
— C'est plus qu'il ne faut, — dit Raoul en rendant la main à sa monture, qui partit à un Irot très rassurant.