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EFFRACTION ET ESCALADE

Le projet de Raoul était simple.

Peut-être n'offrait-il pas de grandes chances de succès, mais enfui c'était une branche à laquelle le jeune homme se raccrochait au milieu eu naufrage de ses espérances.

Il \oulait se rendre au vieux manoir de la Baume, que nos lecteurs connaissent sous le nom de Château des Fantômes et de Château

Maudit.

Là. il convoquerait le ban et l'arrière-ban de ses complices les faux monnaveurs, et, leur parlant avec cette autorité suprême à lui transmise par la pauvre reine Émeraude, il les lancerait dans Paris, avec la mission de prodiguer l'or, et avec la promesse d'une énorme récompense à qui trouverait les traces de Jeanne disparue.

Presque tous les faux monnaveurs étaient des bandits émérites, que d'anciens hauts faits avaient mis en bonnes relations avec les agents subalternes de la police, agents recrutés à cette époque parmi les malfaiteurs intelligents qui, en faisant leur soumission, achetaient l'impunité de leurs crimes passés au prix des services qu'ils pouvaient rendre.

Grâce au concours de tous ces hommes, concours qui serait actif puisqu'il serait chèrement payé, il n'était véritablement point impossible de parvenir à mettre la main sur l'extrémité de ce fil d'Ariane vainement cherché jusque-là.

Jacques, mis au fait de ce projet par son maître, trouva que l'idée était bonne.

Cependant les deux cavaliers étaient sortis de Paris au grand trot de

leurs montures.

Ils avaient dépassé Nanlerro, ils avaient traversé Rueil endormi, ils avaient laissé derrière eux ce château presque royal, sur lequel jdanait encore l'ombre terrible et toute-puissante du grand cardinal.

Ils passaient devant celte forêt qui devait faire place un jour au parc de la Malmaison.

La MalmaisonI demeure de celte bonne et cliarmaule impératrice qui n'a laissé que de doux et touchants souvenirs I...

Ils atteig-naient Boug-ival, qui ne mirait point alors dans les eaux calmes de la Seine tant de gracieuses et coquettes villas.

Jusqu'au moment où furent dépassées les dernières maisons de ce village, Raoul avait maintenu son cheval à une allure égale et rapide. •

Mais alors il appuya sur la bride, et l'animal docile ralentit aussitôt son pas.

Jacques, qui tenait sa monture à une dislance respectueuse, supposant que son maître voulait lui parler, ht entendre un Hop\ sonore et se trouva, en une ou deux secondes, à côlé de lui.

— Mon ami, — lui dit Raoul en s'arrètant tout à fait. — ne connaîtrais-tu pas un chemin qui puisse nous conduire à Sainl-Ciermain sans continuera suivre cette route?...

— Non, monsieur le chevalier, — répondit Jacques. — je n'en connais pas...

— Tant pisi — murmura Raoul.

— Monsieur le chevalier me permel-il de lui demander pour quel motif il désire changer de direction?...

— Ne comprends-tu donc pas, — dit le jeune honune d'une voix basse et lente, — ne comprends-tu donc pas qu'en passant devant le Pelit-Ghastel, devant la maison de Jeanne, mon cœur va se briser?...

— Du courag-e, mon pauvre maître!... du courage!... — balbutia Jacques, • — rien n'est perdu, rien n'est désespéré, vous reverrez madame...

— Le crois-tu dom- véritablement?

— Oui, monsieur le chevalier, oui, je le crois, oui, j'en suis sûr!... — répliqua Jacques, faisant ainsi parade d'une conhance qu'au h^nd il était loin déprouver.

— Que Dieu t'entende! — dit Raoul. — Passons devant celte maison, puisqu'il le faut, mais passons vite, car. en vérité, je me sens faible comme un enfant...

Et, approchant ses deux éperons dos flancs de son cheval, il l'iinbarqua au plus inq^étueux g;alop.

1150 LES .MVSTÉRliS DU PALAIS-KOVAL

De Bougival à cet endroit, qui s'appelle aujourd'hui le Bas-Pnmety et où se trouvait alors le Petit-Chastel, la distance est courte.

La monture de Raoul dévorait l'espace, comme le coursier fantastique de la ballade de Biirger.

Au bout de quelques minutes, la maison des Chambard apparaissait comme une masse plus sombre, au milieu des profondes ténèbres d'une nuit sans lune.

Pour la seconde fois, Raoul ensanglanta avec les molettes de ses éperons les flancs de son cheval, et voulut passer en détournant la tête.

Mais une invincible attraction, plus forte que sa volonté, attachait ses veux sur la façade de cette demeure dont il avait payé jadis l'hospitalité par une lâche trahison...

Soudain il poussa un cri sourd, et, comme les chefs arabes dans leurs étranges fcmtasias, il arrêta net l'élan furieux de son cheval qui bondit de côté, manqua des quatre jambes et tomba.

Raoul se dégagea rapidement des étriers, laissa sa monture à l'abandon, et s'élança vers la porte du Pelit-Ghastel.

Jacques, qui, moins bien monté, arrivait seulement, et qui se demandait si un accès de véritable folie venait de s'emparer de son maître, leva ù son tour les yeux sur la maison, et, à son tour, poussa un cri...

C'est qu'une] faible lumière brillait à l'une des croisées du premier étage, derrière les petits carreaux sertis de plomb de cette pièce qui avait élu la chambre virginale de Jeanne de Chambard!...

Or, qui donc, excepté Jeanne elle-même, pouvait se trouver dans cette maison et dans cette chambre, en ce moment et à cette heure?...

Raoul, nous l'avons dit, s'était élancé vers la porte, il s'arrêta, semblant hésiter sur ce qu'il avait à faire...

Jacques, qui venait d'attacher à une branche d'arbre les brides des deux chevaux, rejoignit son maître et lui demanda tout bas :

— Monsieur le chevalier, faut-il frapper?...

— Gardons-nous-en bien, — répondit Raoul du même ton. — Si Jeanne est là, si elle ne veut pas me voir, et si elle se doute que j'arrive, elle s'enfuira et je la perdrai de nouveau...

— Comment donc faire?...

- outrer sans qu'on nous ait ouvert...

— C'est presque impossible...

— Rien n'est impossible quand on sait vouloir!...

— Mais, monsieur le chevaher, cette porte est en bois de chêne, elle est massive et garnie de clous énormes; elle délierait un assaut.

— Essayons de démonter la serrure...

LES MYSTERES DL PALAIS-RO VAL Hol

— Les vis sont en dedans et n'otlrent, de ce côté, aucune prise... Raoul, forcé de convenir que Jacques avait raison, réfléchit pendant

une minute.

— Eh hien, — dit-il ensuito. - si nous ne pouvons entrer par devant nous arriverons par derrière...

Et, suivi de Jacques, il fit rapidement le tour de l'enclos assez vaste qui s'étendait au loin de l'autre côté de la maison.

Cet enclos était défendu par une muraille élevée, qu'il ne fallait point songer à escalader sans cordes et sans échelle, mais dans cette muraille se trouvait pratiquée une petite porte donnant accès dans la campagne, et c'était sur cette porte que comptait Raoul.

Elle était fermée en dedans, mais son bois mince et déjà vermoulu n'olïrait qu'une médiocre résistance, et, d'ailleurs, le bruit des tentatives qu'on ferait contre elle ne pouvait arriver jusqu'à la maison.

Raoul, qui d'une seule main Tébranlait sans peine, dit à Jacques de lui procurer deux morceaux de bois.

Jacques se mit immédiatement à l'œuvre, et, en quatre coups de sa gigantesque rapière, il coupa deux jeunes arbres dans dansla haie voisine.

L'extrémité des deux petits arbres fut introduite entre le seuil d.' pierre et les planches inférieures.

Raoul et Jacques pesèrent avec ensemble, le bois craqua, la serrure cria, les gonds ébranlés gémirent, la porte oscilla pendant une seconde, puis tomba sur la terre humide.

Le maître et le valet étaient dans l'enclos, mais ils n'étaient pas encore dans la maison.

Une difficulté plus grande que celle dont ils venaient de triompher siprésentait.

Keureusement Jacques se souvint qu'en rôdant dans l'enclos, à l'époque où le chevalier, blessé et presque mourant, se trouvait au Pelil- Chastel, il avait vu de longues échelles sous un hangar.

11 s'orienta, chercha le hangar, le trouva sans peine, et revint, apportant une échelle qui atteignait et même dépassait les fenêtres du premier étage.

— Je vais monter, — dit alors Raoul, — je briserai un carreau, j'ouvrirai la fenêtre, et, quelle que soit l'épouvante que j'inspire à Jeanne, si c'est bien Jeanne en efi'et qui se trouve dans cette maison, elle n'aura pas le temps de fuir, puisque je me trouverai au même êtai;e (jue sa chambre...

— Mais, monsieur le chevalier, — hasarda Jacques, — madame croira certainement que ce sont des bandits qui viennent l'assailbr.

— Tant mieux I...

-- Ahl — fit Jacques très étonné.

— Eh! sans doute, —reprit Raoul. — Si profonds que soient l'effroi et la haine que j'inspire à Jeanne, elle aimera toujours mieux voir apparaître mon visage que celui d'un voleur ou d'un assassin...

— Je ne pensais pas à cela, — répondit Jacques, — et monsieur le chevalier a raison... Je vais tenir réchclle...

Raoul se débarrassa de ses moustaches postiches qu'il avait conservées et qui, sans le métamorphoser entièrement, changeaient cependant beaucoup sa ligure.

Cela fait, il gravit rapidement l'échelle.

Il enveloppa son poignet dans son mouchoir de poche pour enfoncer mi carreau sans se couper aux débris du verre.

Par un bonheur inouï, le carreau, mal scellé dansson alvéole de plomb, céda sans se briser et par conséquent sans faire de bruit.

Raoul le prit et le jeta dans le jardin.

Passant ensuite son bras dans l'ouverture qu'il venait de pratiquer, il ouvrit la croisée et, enjambant lestement l'appui, il se trouva dans l'intérieur de la maison, dans une pièce qu'il savait encombrée d'objets de rebut et de meubles sans destination.

Les ténèbres du dehors étaient épaisses, nous l'avons dit, mais le regard s'y accoutumait peu à peu.

Quant aux ténèbres de l'intérieur, nous ne saurions les comparer qu'à celles d'un four ou d'une caverne.

Raoul n'avait donc, pour se g'uider, que ses souvenirs, très imparfaits d'ailleurs, de la distribution des pièces du premier étag-e.

11 n'io"norait pas que la pièce dans laquelle il se trouvait avait une porte sur un couloir qui coupait la maison en deux parties égales.

Une des portes de ce couloir ouvrait la chambre de feu M°" de Chambard chambre par laquelle il fallait passer pour arriver à celle de

Jeanne.

Il savait cela, répétons-nous; mais il ne se rendait compte que d'une façon extrêmement vague delà situation de ces diverses ouvertures.

Et cependant, quoi qu'il en eût dit à Jacques, il tenait beaucoup à ne produire aucun bruit qui pût épouvanter la jeune femme et lui faire croire à quelque effrayante agression nocturne.

Il se dirigea donc à tâtons, les mains étendues, et suivant de son mieux la muraille.

Il ne tarda guère à arriver à la porte qui donnait sur le couloir et qui n'était fermée qu'au pêne.

LES MYSTÈRES DU PAL Al S-RO V.\L

Au bout d'une demi-lieure de course noa interrompue, ils se trouvèreat tout près de

la montagne. (P. H60.)

Une fois dans le couloir, suivant toujours le mur qui lui servait de guide et d'appui, et étouflant le bruit de ses pas, il atteignit l'entrée de la chambre de Madeleine de Chambard.

La porte n'était pas fermée.

11 pénétra dans cette pièce.

En face de lui devait se trouver la chambre de Jeanne.

LIV. 145.— XAVIER DE MONTÉPIN. — LES MYSTÈRES DU l'Al.AIS-ROYAL . — ÉD. J. ROLTF ET C'^. LIV. 145.

Raoul s'arrêta pondant un instant.

Au milieu de l'obscurité compacte qui l'enveloppait, une faible raie lumineuse, dessinant la ligne inférieure de la porte qui se trouvait visà-vis de lui, indiquait que derrière cette porte devait se trouver l'objet de ses recherches.

Tout à coup Raoul tressaillit, se retourna brusquement, et promena autour de lui un regard effaré qui cherchait à percer les ténèbres insondables.

Il lui semblait qu'il n'était plus seul, il lui semblait que quelqu'un se trouvait près de lui.

Un bruit bizarre, régulier, monotone, semblable au martellement cadencé da balancier d'une horloge de village, fi-appait son oreille et semblait grandir de seconde en seconde.

Raoul fit deux pas en avant.

Le bruit le suivit.

Raoul recula.

Le bruit parut reculer en même temps que lui.

Certes, Raoul était brave! eh bien, en ce moment, un" petit frisson courut dans ses cheveux et quelques gouttes de sueur froide perlèrent à ses tempes.

Il s'attendait presque à voir surgir en face de lui l'un de ces spectres dont il avait si souvent en lui-même raillé les fantasmagoriques évocations.

Il s'attendait à ce que la forme pâle et sanglante de Madeleine de Chambard allait se dresser entre lui et la porte de Jeanne...

Mais il ne vit rien, rien que les ténèbres, et il se prit à sourire, d'un sourire involontaire et dédaigneux, en découvrant quel était ce bruit qui l'avait épouvanté.

C'était celui des battements sourds et impétueux de son cœur!

— Allons! — se dit Raoul, — du courage!...

Et il ouvrit la dernière porte.

Mais à peine en avait-il franchi le seuil qu'il s'arrêta en joignant les mains et en poussant un cri d'angoisse.

Raoul ne s'était pas trompé, il retrouvait Jeanne.

Jeanne était \k à quelques pas de lui...

Mais était-elle vivante?

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