VIVANTE OU MORTE
Dans la chambre faiblement éclairée par la lueur d'une petite lampe de cuivre, placée sur un antique bahut, sur le lit de chêne noir aux lourds rideaux de lampas sombre, la jeune femme, étendue, paraissait endormie ou morte.
Avant de se coucher sur ce lit, elle avait revêtu l'une de ses parures de vierge, une robe blanche sans ornements.
Son visage était pâle, à ce point de pouvoir lutter avec la blancheur mate de la robe.
Les longs cils de ses paupières abaissées faisaient ombre sur ses joues, qu'encadraient les masses dorées de ses longs cheveux.
Ses deux petites mains qu'on eût dit taillées dans l'albâtre le plus pur, tant elles étaient incolores, se croisaient chastement sur sa poitrine.
Ainsi posée, dans celte attitude sculpturale, avec sa robe qui s'étendait en longs plis depuis son cou jusqu'à ses pieds, avec ses mains jointes, avec cette blancheur marmoréenne de sa chair et de ses vêtements, Jeanne de Chambard ressemblait à s'y méprendre à l'une de ces statues que nos ancêtres couchaient sur les tombes des jeunes reines mortes à vingt ans, dont ils voulaient éterniser les traits.
Raoul sentit un voile de pleurs s'abaisser entre ses regards et cette couche funèbre.
Des sanglots montèrent de son cœur à ses lèvres, il tomba à genoux, et, se traînant jusqu'au chevet du lit, il saisit une des mains de Jeanne.
Cette main était tiède, mais on sentait qu'elle allait se refoidir...
Jeanne était vivante encore, cependant on comprenait qu'elle allait mourir...
— Oh! ma bien-aimée... mabien-aimée... — munnura Raoul. — si tu t'en vas de ce monde, je vais te suivre...
Jeanne fit un mouvement et ouvrit les yeux. Dans le regard qu'elle attacha sur Raoul il n'y avait pas de colère.
— Mon ami, — dit-elle, d'une voix si faible qu'il fallait le profond silence de la nuit pour ia rendre distincte, — je suis heureuse que vous soyez venu... au moins je puis vous dire que je vous pardonne du fond de mon cœur, et je ne me souviens plus du mal que vous m'avez fait... et puis, grâce à vous, n'est-ce pas? mon pauvre corps reposera en terre sainte!
— Mais tu ne mourras pas ! — s'écria Raoul, — je ne veux pas que lu meures!...
Un sourire doux et triste vint aux lèvres de Jeanne.
— Je ne veux pas vivre... — dit-elle.
- — Pourquoi ne veux-tu pas vivre?... Tu ne m'aimes donc plus?
— C'est parce que je vous aime encore, mon ami, qu'il faut que je meure...
— Quoi !... tu m'aimes, et tu veux mourir !...
— Je n'ai pas le droit de vous aimer, Raoul, je ne suis pas votre femme, je suis une malheureuse fille déshonorée... à qui vous ne pouvez pas rendre l'honneur... Ma place n'est plus en ce monde... elle est auprès de Dieu, qui me pardonnera peut-être le crime involontaire de ma vie, et le crime volontaire de ma mort...
— Jeanne, au nom de ce Dieu en qui tu espères et en qui je crois, ne parle pas ainsi !... Tu sais bien que je suis le seul coupable!... Oui, je suis un misérable!... oui, j'ai commis une action infâme ; mais si je t'ai trompée, c'est que je t'aimais... c'est que mon respect pour toi était sans bornes, comme mon amour... c'est que je savais bien que |tu mourrais plutôt que de devenir ma maîtresse...
— Et vous ne vous trompiez pas, Raoul, puisque vous le voyez, j'ai été votre maîtresse, et à cause de cela je veux mourir...
— Mais puisque tu dis que tu me pardonnes!...
— Oh I oui, je vous pardonne, et de toute mon âme! Dieu le sait, Dieu le voit...
— Quand on pardonne, on a pitié... on ne punit pas!... et tu veux me briser le cœur ! . . .
— Je veux vous rendre à cette autre femme, à qui vous appartenez légitimement...
— Oh ! ne me parle pas de cette femme! ne me parle pas de cette infâme créature qui ne vit que pour mon malheur et pour ma perte!...
— Vous êtes son mari, Raoul... entre elle et vous je suis un obstacle... rien ne doit séparer ceux que Dieu lui-même a unis... l'obstacle doit disparaître, et, je vous le répète, je n'ai pas le droit de vivre ..
— Ainsi, c'est volontairement que tu meurs?...
LES MYSTÈRES DU PALAIS-ROYAL ll.iT
— C'csL voloiilairemoiit, oui, Raoul.
— Mais no sais-tu donc pas que Dieu n'a permis à aucune de ses créatures de disposer de sa vie?... ne sais-tu donc pas que le suicide est un crime!...
— Je le sais, mais, je vous l'ai déjà dit, j'espère que Dieu me pardonnera ma mori . . .
— Et le pardonnera-t-il aussi la mienne?... s'écria Raoul en saisissant un des pistolets qu'il portait au ceinturon de son épée.
Jeanne se souleva sur son coude, et balbutia avec une expression de profond eflroi :
— Raoul... Raoul... au nom du ciel, que voulez-vous dire?...
— ■ Je veux dire que; si tu meurs, je mourrai le premier!... je veux dire que je jure, par mon amour et par mon désespoir, de me briser le crâne, là, sous tes yeux, si tu ne me jures pas de vivre?...
Et, joignant le g-este aux paroles, Raoul arma son pistolet, mit le doigt sur la détente, et appuya contre son front l'extrémité du canon.
— Eh bien, oui!... s'écria la jeune femme, enlin vaincue par son épouvante et par cette suprême preuve d'amour... — eh bien, oui... — je vivrai... mais, au nom du ciel! ne te tue pas!...
Raoul laissa tomber son arme, puis saisissant Jeanne dans ses bras, il l'appuya contre sa poitrine avec ardeur.
— Et, maintenant, — demanda-t-il, dis-moi bien vite ce qui le tue! Est-ce le poison?...
— Non... — répondit Jeanne en baissant ses grands yeux.
— Mais qu^cst-ce donc?...
La jeune femme hésita pendant une seconde, — ensuite elle répondit, ou plutôt elle balbutia :
— C'est la faim...
— La faim!... — répéta Raoul atterré.
— Oui... depuis trois jours... depuis le moment où j'ai qnitlé la demeure. . . je n'ai pas mangé. . .
— Oh! malheureuse... malheureuse enfant!... — dit Raoul en se meurtrissant le front et en replaçant Jeanne sur le lit.
Puis, il saisit la petite lampe; s'élança hors de la chambre, traversa le couloir, et, onvrant une fenêtre qui donnait sur le jardin, il cria à Jacques, déjà étonné et presque effrayé de la longue absence do son maître :
— Monte à cheval, cours à la plus prochaine maison, frappe jusqu'à ce qu'on s'éveille, propose de l'or, tout l'or que tu. as dans tes poches, pour un morceau do pain et pour une bouteille de vin; et si l'on ne veut pas
ll.iS LES MYSTÈRES DU • PALAIS-ROYAL
l'ouvrir, et si l'on ne veut pas te vendre, enfonce la porte et prends de force ce qu'on t'aura refusé... il y va de la vie et delà mort... Va donc, et, s'il le faut, tue ton cheval 1 . . .
— J'y vais, monsieur le chevalier, j'y vais ! — répondit Jacques, qui déjà courait de toute la vitesse de ses jambes vers le fond du jardin.
Une minute après, Raoul entendait l'impétueux galop d'un cheval s'éloigner dans la direclion de Bougival.
M. de la Tremblaye revint alors auprès de Jeanne.
Epuisée par les émotions qui venaient de succéder à trois journées de jeûne meurtrier, la pauvre enfant semblait évanouie, et c'est à peine si une respiration faible et irrég-ulière soulevait à de longs intervalles sa poitrine amaigrie.
Ses paupières s'étaient refermées sur ses grands yeux, et si la pâleur du marbre pouvait augmenter, nous dirions qu'elle était encore plus pâle qu'au moment où Raoul était entré dans sa chambre pour la première fois.
Il s'agenouilla de nouveau devant le lit, et il approcha sa bouche de l'une des mains de la jeune femme.
Jeanne sentit une larme brûlante tomber sur cette main, qu'elle eut la force de soulever et d'appuyer contre les lèvres de Raoul.
Quelques minutes se passèrent ainsi.
Le cœur trop plein de M. de La Tremblaye ne lui permettait pas de prononcer une seule parole, et d'ailleuTs, dans l'état d'épuisement où se trouvait Jeanne, mieux valait ne point la forcer à lui répondre.
Le bruit du galop, qui s'était perdu dans l'éloignement, se fit entendre de nouveau et se rapprocha.
Jacques revenait.
Raoul prit la lampe et descendit pour ouvrir la porte qui donnait sur la rue.
XXXÏII
LA FUITE
Au moment où cette porte tournait en grinçant sur ses gonds rouilles Jacques descendait de cheval et attachait sa monture à un anneau de fer scellé dans la muraille.
— Alerte I monsieur le chevalier, — cria-t-il, — alerte!... — c'est le bon Dieu qui a voulu que vous eussiez besoin de m'envover là-bas...
— Qu'y a-t-il donc?... demanda Raoul stupéfait.
— Pas un mot... pas une question... Montez... prenez madame... portez-la... sautons à cheval et fuyons...
L'accent impératif du valet parlante son maître indiquait, mieux que toutes les explications du monde, l'imminence du péril.
Raoul n'interrogea pas, mais il obéit.
En trois élans il était au premier étage et dans la chambre de la jeune femme; il prit Jeanne entre ses bras, et, chargé de ce léger fardeau, il descendit plus rapidement encore qu'il n'était monté. Jacques l'attendait tenant les deux chevaux par la bride.
— Monsieur le chevalier, — .lui dit-il, — fermez la porte, mais n'éteignez pas la lumière... En voyant ces clartés intérieures, ils croiront qu'il y a du monde dans la maison, ils perdront du temps à forcer la porte, et cela nous donnera de l'avance...
Raoul fit ce que Jacques lui disait de faire. Le valet reprit :
— Mettez-vous en selle, monsieur le chevalier, et je vous donnerai madame...
Et, en effet, il souleva Jeanne et la coucha en quelque sorte sur le bras gauche de Raoul, qui prit les rênes do la main droite.
La tète de la jeune femme reposait doucement sur la poitrine de M. de la Tremblay e.
— Maintenant, — poursuivit Jacques, qui venait de sauter à cheval, — ù fond de train, monsieur le chevalier!... à fond de train I... Mais, d'abord, penchez-vous et écoutez...
Raoul prêta l'oreille.
On distinguait, venant du côté de Bougival, une rumeur soUrde et grandissante, composée de plusieurs bruits différents.
C'était le roulement d'un carrosse, — le galop de plusieurs chevaux, — un cliquetis d'armes.
— Vous entendez? — demanda Jacques.
— Oui.
— Je vous expliquerai tout... partons...
Raoul et Jacques éperonnèrent leurs montures et s'éloignèrent rapidement, en ayant soin de suivre les côtés gazonnés du chemin, afin d'éviter la sonorité. et les étincelles produites par les sabots ferrés, frappant /a route dure et caillouteuse.
Id60 LES MYSTÈRES DU PÀLAIS-ROYAL
Au bout d'une demi-heure de course non interrompue, ils se trouvaient tout près de la montagne que couronne Saint-Germain
A leur droite, ils avaient toujours la Seine et, à leur g-auche, la lisière de grands bois, aujourd'hui disparus, qui allaient rejoindre la forêt de Marly-le-Roi.
Raoul ralentit aussitôt l'allure de son cheval.
— As-tu le pain et le vin?... demanda- t-il cà Jacques.
— Alors, entrons dans le bois... Si l'on nous poursuit, nous devons avoir déjà une énorme avance, et quelques minutes d'arrêt ne sontrien...
Les deux hommes poussèrent leurs chevaux dans le fourré, et Jacques tendit à Raoul un petit pain et un flacon de vin.
Raoul approcha le flacon des lèvres de la jeune femme et lui fit boire une gorgée de son contenu.
• — ■ Ahl c'est la vie..., — balbutia Jeanne, — c'est la vie...
Raoulbrisa le pain en plusieurs morceaux, et donna à la pauvre affamée le plus petit de ces morceaux.
— Mange lentement, chère bien-aimée, — lui dit-il en même temps : après un jeûne de trois jours, rien au monde ne serait plus dangereux
que de se hâter trop...
Encore... encore un peu. .. répondit Jeanne à qui ce commencement
de nourriture faisait sentir plus violemment sa faim.
Raoul lui donna un second morceau de pain, et lui fit boire une nouvelle gorgée de vin.
— Encore... encore un peu... — murmura Jeanne pour la deuxième
fois.
Dans une heure, ma chérie.. . , répondit tout bas Raoul en effleurant
de ses lèvres la petite oreille de la jeune femme — en ce moment, c'est
assez.
Les deux cavaliers regagnèrent la route et reprirent leur marche
rapide.
Mais bientôt ils atteignirent la terrible montée de Saint-Germain qu'il n'était possible de gravir ni au galop ni au trot, et Raoul profita de ce ralentissement forcé dans l'allure de leurs chevaux pour interroger Jacques.
— Monsieur le chevalier, — répondit ce dernier, — voici ce qui s'est passé, et jamais personne ne m'ôtera de l'esprit que c'est un miracle, un vrai miracle qu'a fait le bon Dieu pour nous sauver tous... Vous souvenez-vous d'avoir remarqué, presque en face de la machine de Marly, une petite maison sur le bord de la route toute seule sous de grands arbres?. . .
Au bout de ce teoipa, Jeanne s'éveilla. (P. 1168.)
LIV. 146. — XAVIER DE UOMTÉPIJI. — LES MYSTÈRES DO PALAIS-ROYAL. — ÉD. J. ROUPP 8T C'».
LtV 146
— Oui, dit Raoul.
— Au-dessus de la porte de cette maison, — continua Jacques, — il y a un paquet de branches de houx, ce qui veut dire que c'est un cabaret. Je descendis de cheval et je frappai, bien convaincu qu'on serait longtemps, sans me répondre... Eh bien, pas du tout, au premier coup, on m'ouvrit. Il y avait de la lumière dans l'intérieur, et deux personnes, un gros homme qui tenait encore le loquet de la porte, et un petit garçon de douze à quinze ans, endormi sur une chaise au coin de la cheminée.
« Je tenais mon cheval de la main gauche, de la droite je tendis un écu au gros homme en lui disant :
« — Donnez-moi du pain, mon brave, et du vin dans une bouteille.
« — Tout de suite, — répondit-il. — Mais est-ce que vous n'entrez pas?...
« — Non... non... je n'ai pas le temps... repris-je.
(( — Vous êtes de la bande des gens de justice, pour sûr... fit-il en allant prendre un pain dans la huche et une bouteille dans le buffet.
« Ces mots ; gem de justice, me lirent dresser l'oreille. A tout hasard, je répondis :
« — Oui... parbleu! j'en suis...
« Il revenait avec le pain et la bouteille, et, en me les donnant, il me demanda :
« — L'affaire tient toujours pour cette nuit?...
« — Toujours...
« J'aurais voulu en savoir plus long, mais, dans le trouble de mon esprit, je ne trouvais pas de manière adroite de l'interroger.
« Heureusement il ajouta :
« — Tenez^ voilà mon fieu Nicolas, qui dort là sur cette chaise et qui doit conduire toute votre bande au Pelit-Chastel, àla maison des dames de Ghambard... on lui donnera un écu pour ça...
« J'en savais assez. D'un bond je me remit en selle.
« — Et votre monnaie? — me dit le gros homme.
« — J'en fais cadeau au fieu Nicolas.
« - Eh bien, vous êtes un bon compagnon, vous, je boirai un coup à votre santé...
<■<■ — Merci.
« J'allais partir.
« Le gros homme se pencha en dehors de la maison.
« Tenez, tenez, dit-il, voilà vos gens qui arrivent... le carrosse les exempts... les cavaliers de la maréchaussée... les entendez-vous?... '
« — Très bien...
« — Vous ne les attendez pas?...
« Non, je ne suis pas à moii poste ici, et j'y cours... Ne dites pas que vous m'avez vu, vous me feriez casser...
(, — Dormez tranquille... ni vu ni connu...
« J'avais acheté la discrétion de ce brave cabaretier avec la monnaie d'un écu de trois livres... Je lançai mon cheval ventre à terre.
« Monsieur le chevalier sait le reste... »
Raoul lâcha la bride qu'il tenait, nous le savons, de la main droite. Il saisit la main de Jacques et il la serra malgré la respectueuse résistance de ce dernier.
— Mon ami^ — lui dit-il, — tu nous a sauvés !...
— Ah! monsieur le chevalier, — murmura Jacques, — ne me dites pas cela, sinon vous allez me faire pleurer comme un veau !...
Brave cœur, — continua Raoul, — si jamais j'atteins le bonheur, je t'en ferai largement ta part!...
Pendant le récit qui précède, les cavaliers étaient arrivés au sommet de la montée de Saint-Germain, et ils se trouvaient auprès de ce château célèbre dont Louis XIV avait offert l'hospitalité à Jacques II.
Là, toute trace de danger disparaissait pour les fugitifs, car Raoul et Jacques pouvaient quitter enfin la grande route, et ils connaissaient dans la forêt des chemins qui, depuis Saint-Germain, conduisaient au château de la Baume.
Or, en admettant que les gens de police eussent suivi leurs traces jusque-là, il était aussi impossible de continuer de nuit la poursuite dans l'inextricable réseau des chemins se coupant et se croisant, que de décrocher une étoile du ciel.
Raoul pensa donc qu'il pouvait sans imprudence laisser souffler les chevaux fatigués par une course déjà longue, et donner à Jeanne un peu de nourriture.
Ensuite il se remit en marche, mais à une allure plus modérée.
Il pouvait être quatre heures du matin, et déjà une lueur indécise commençait à rendre transparents du côté de l'orient les voiles sombre de la nuit, quand nos cavaliers sortirent de la forêt.
En face d'eux, à quelques milliers de pas, on distinguait confusément une grande masse noire déforme étrange et presque fantastique.
Cette masse noire était le but auquel tendaient les fugitifs, c'était le château de la Baume.