LA TOUR CARRÉE
Quelques minutes suffirent à nos trois personnages pour atteindre la cour d'honneur du château, cette cour sinistre dont les ténèbres cachaient en ce moment les ruines désolées.
Là, il fallut mettre pied à terre.
— Chère enfant bien-aimée, — dit Raoul à Jeanne, tandis que Jacques conduisait les chevaux dans l'une des écuries qui se trouvaient à quelque distance, — te sens-tu la force de marcher, ou bien veux-tu que je te porte encore?
— Il me semble, mon ami, — répondit Jeanne, — il me semble qu'en m'appuyant sur toi, j'aurai la force... Nous n'allons pas loin, je pense?...
— Non, tout près...
— Eh bien, marchons...
Jeanne passa ses deux bras autour de l'un des bras de Raoul, et, soutenue par lui, elle le suivit d'un pas lent et mal assuré.
Nos lecteurs se souviennent-ils delà première entrée du chevalier de La Tremblaye dans le château des Fantômes, sous la conduite de la reine Emeraude?...
Nous aimons à le croire, car nous comptons sur l'exactitude de leurs souvenirs pour nous épargner les redites d'une seconde description.
Depuis l'époque, éloignée déjà, de cette visite aux murs croulants de la Baume, rien n'était changé dans le vieux manoir.
Quelques pans de muraille, encore debout alors, étaient tombés, le lierre avait épaissi son manteau verdoyant et destructeur, voilà tout.
Raoul dirigea Jeanne vers l'un des ang^les de la cour.
En cet endroit, les décombres étaient amoncelés jusqu'à la hauteur des ouvertures béantes du premer étage.
Parmi les décombres, on avait pratiqué une sorte de tranchée étroite profonde, tortueuse.
Cette tranchée aboutissait à une poterne percée dans la muraille épaisse de cette haute tour carrée que nous connaissons, sentinelle géante, seule debout et presque intacte au milieu des débris qui jonchaient le sol autour d'elle.
La porte était en bois de chêne, bardée de fer, et, comme celle du Petit-Chastel, elle pouvait défier un assaut.
Nous savons que Raoul, qui ne venait que rarement au château de la Baume, y était cependant sans cesse attendu, en sa qualité de chef suprême des faux monnayeurs.
Arrivé devant cette porte, il frappa dans ses mains par trois fois, en espaçant chacun de ses coups. ,.
La porte s'ouvrit d'elle-même.
Avons-nous besoin de rappeler à nos lecteurs que rien n'était plus hideux et plus lugubre que la pièce humide et voûtée qui formait le rezde-chaussée de la vieille tour.
Une lampe de fer, accrochée à la muraille, éclairait vaguement les enfoncements noirs et les pierres de taille verdâtres et moussues.
Jeanne ferma les yeux avec effroi, et Raoul la sentit tressaillir à son
bras.
Alors se passa ce qui s'était passé avec Emeraude.
La voûte s'entr'ouvrit, et de cette ouverture jaillit une lumière vive.
En même temps, une petite échelle de fer à rampe de soie descendit et vint appuyer son extrémité sur les dalles aux pieds de Jeanne.
Si élégante que futcette échelle, Jeanne était évidemment trop faible pour la gravir.
Raoul la reprit dans ses bras, et la transporta dans un ravissant petit salon que nous avons cru décrire autrefois d'une manière suffisante en disant qu'il renfermait les mille et une merveilles du luxe le plus raffiné.
Un escalier de fer, appuyé contre une des murailles tendue de soie des Indes, escalier d'une si merveilleuse légèreté qu'on aurait pu le comparer à une dentelle noire, conduisait à la chambre à coucher située au second étage de la tour.
Dans la profonde cheminée brûlait un feu solide et permanent, qu'on entretenait chaque nuit avec des bûches qui étaient de véritables troncs d'arbres.
Raoul étendit dans un moelleux fauteuil, tout auprès de la cheminée, Jeanne, que l'air vif et le froid de la nuit avait glacée sous ses légers vêtements.
— Ah! — murmura-t-elle en présentant ses mains à la flamme, — ah ! que ce feu fait de bien ! . . .
Et la jeune femme s'abandonna, avec une joie enfantine, aux douces voluptés de la chaleur.
A lavoir ainsi, souriante malgré sapâleur, on eùL dit qu'en effet tout souvenir de ce qui s'était passé depuis la nuit de l'évocation venait de s'effacer de son esprit sans y laisser de traces, comme s'évapore une vapeur nocturne aux premières clartés du matin.
— Mon amie, — lui demanda Raoul, — souffres-tu?
— Non... seulement j'ai faim... j'ai bien faim... Ne pourrais-je donc manger un peu?...
De même qu'un grand feu brûlait sans cesse dans la cheminée du salon et dans celle de la chambre à coucher, un repas était toujours prêt, en prévision de la venue possible du maître.
Raoul, comme avait fait Emeraude autrefois, prit un sifflet d'or sur un meuble coquet.-
Il approcha ce sifllot de ses lèvres et il en tira à trois reprises un son doux et prolongé.
Alors, et par l'effet d'un ingénieux mécanisme, la trappe par laquelle était descendue l'échelle de fer et de soie s'ouvrit toute seule.
Par cette ouverture, une table toute servie fit son entrée, et la trappe se referma.
La tour carrée du château des Fantômes était machinée comme le théâtre du Cirque.
La table qui venait d'apparaître de cette façon était chargée d'une foule de mets délicats et de vins exquis.
Raoul brisa quelques morceaux d'un pain de fleur de farine, dans une écuelle de vermeil.
Sur ce pain, il versa huit ou dix cuillerées d'un consommé fumant, et il fit prendre à Jeanne ce potage réparateur.
Un petit verre de vin d'Espagne compléta le souper.
Dans l'état de faiblesse où se trouvait la jeune femme, le vin d'Espagne agit à l'instant môme sur son cerveau; ses yeux se fermèrent, sa tête se pencha sur sa poitrine, elle s'endormit d'un calme et profond sommeil.
Raoul la prit dans ses bras, comme une more prend son enfant endormi, et il l'emporta à l'étage supérieur où il la coucha sans que son sommeil fût troublé.
Ceci fait, comme il était lui-même épuisé de fatigue et mourant de faim, car depuis trois jours il avait à peine mangé et bien peu dormi, il redescendit au salon, soupa copieusement, s'enveloppa de fourrure? et s'étendit sur un sofa qui devait lui servir de lit.
Il faisait grand jour quand il se réveilla.
Il rajusta rapidement sa toilette en désordre et il monta dans la chambre à coucher.
Jeanne dormait encore.
Un sommeil doux et vivifiant avait presque entièrement effacé les traces des désastres causés par la douleur et par la faim.
La jeune femme n'était plus pâle, une teinte rosée s'étendait sur ses joues, et ses lèvres avaient repris leur incarnat si vif et si frais.
Raoul s'assit auprès do son lit, et il attendit qu'elle ouvrît les yeux.
Cette attente dura plus d'une heure.
Au bout de ce temps, Jeanne s'éveilla, et voyant Raoul auprès d'elle, son premier mouvement fut de lui jeter ses deux bras autour du cou..
Mais elle se souvint, — elle s'arrêta, — et elle lui tendit sa main, que Raoul serra passionnément contre ses lèvres.
Jeanne était à peu près complètement remise, et Raoul, comprenant bien qu'un peu plus tôt ou un peu plus tard il faudrait revenir une dernière fois sur des faits douloureux et parler de tout ce qui venait de se passer, se dit qu'il valait mieux en finir à l'instant même.
Il interrogea Jeanne qui lui raconta tout.
Elle lui dit son épouvante en apprenant par Jacques que le personnage vêtu de noir, qui l'était venu chercher de la part du Régent, pourrait bien être un exempt.
Elle lui dit la visite d'Anlonia Verdi, tombant chez elle comme la foudre, et lui révélant qu'elle, Jeanne de Chambard, ne pouvait être que la maîtresse de Raoul, puisque Raoul était déjà marié...
Elle lui dit son désespoir sans bornes en recevant la preuve de cette terrible vérité...
Elle lui dit comment elle avait résolu de mourir, comment cette pensée lui était venue d'aller mourir dans l'endroit où elle était née, et de quelle façon elle était partie à pied, sans argent, n'emportant avec elle que la clef de la maison dont elle voulait se faire une tombe.
Elle lui raconta qu'arrivée pendant la nuit au Petit-Ghastel, elle avait refermé la porte sur elle, avec la ferme croyance que cette porte ne se rouvrirait pas, elle vivante ! . . .
Elle s'était demandé alors quel genre de mort elle choisirait, et comme il lui semblait qu'elle offenserait moins Dieu en ne portant point sur ellemême une main criminelle, et en restant pour ainsi dire étrangère à l'œuvre de destruction qui s'accomplirait, elle avait décidé de se laisser mourir de faim...
Dans une pensée de touchante superstition, elle s'était revêtue de
Elle se traîna jusqu'à son lit. (P. 1170.)
l'une de ses robes blanches de jeune fille, et tant que ses forces ne lui avaient pas manqué, elle avait foulé les allées de ce jardin témoiu des jeux de son enfance.
La nuit, les ténèbres lui faisant peur, elle avait allumé dans sa chambre, et près de son lit, une petite lampe.
LIV. 147. — XAVIER DE MONTÉPIN. — LES MYSTÈRES DU PALAIS-nOVAL. — ÉD. J. BOUFF ET C'=. LIV. 147
Le troisième jour, au matin, elle s'était sentie faible au point de ne plus pouvoir descendre l'escalier qui conduisait au rez-de-chaussée.
Cette troisième journée lui avait paru bien triste, et d'autant plus longue qu'elle commençait à souffrir de véritables tortures.
Les angoisses succédaient aux angoisses, une sueur froide baiignail tout son corps, des bruits étranges bourdonnaient à ses oî-eilles, des langues de feu, semblables à des épées flamboyantes, passaient devant ses yeux.
Au milieu de ces indicibles souffrances, il y avait des moments de calme.
L'agonie commencée s'interrompait soudainement pour recommencer bientôt après.
Enfin la nuit arriva.
— Je ne verrai pas le jour de demain se lever... — s'était dit Jeanne !
Elle se traîna jusqu'à son lit, sur lequel elle s'étendit en arrangeant les plis de sa robe d'une main défaillante, mais chaste jusqu'au dernier moment.
La petite lampe allumée jetait autour d'elle ses douteuses lueurs comme ces lampes sépulcrales qu'on allume dans les tombeaux.
Jeanne ferma les yeux et elle attendit la mort.
Ce ne fut pas la mort qui vint, ce fut Raoul, ce fut la vie!...
Le soir de ce même jour, Raoul prévint Jeanne qu'il allait faire une absence.
Il ajouta que cette absence pouvait ne durer que vingt-quatre heures , mais qu'il était possible aussi qu'elle se prolongeât pendant deux ou trois jours.
Ainsi que la chambre des Mages et que le logis de la rue du Croissant, la tour carrée renfermait un choix nombreux de travestissements.
M. de La Tremblaye se fit une tête militaire et revêtit un uniforme d'ofJîcier de cavalerie.
Puis, il se mit à la tête d'une petite troupe de huit hommes, choisis parmi les plus intelligents et les plus dévoués des faux monnayeurs, tous bien montés, parfaitement équipés, et, deux heures environ après la tombée de la nuit, il prit avec eux, à travers les bois, les chemins dérobés qui conduisaient à Saint-Germain.
Raoul et sa fidèle bande allaient à Paris.
Il était à peu près une heure après minuit, quand ils arrivèrent en face du Petit-Chastel.
Raoul s'arrêta un moment devant la maison.
La porte massive avait été brisée et jetée en dedans, et nul n'avait pris souci de la remettre à sa place.
L'intérieur de cette pauvre demeure restait ainsi abandonné et livré au pillage des passants et des vagabonds.
— C'est bien! — murmura M. de La Temblaye en se remettant en marche, — tout est bien!... Si lourd que soit le compte, il sera facile ù régler!...
La petite troupe entra sans la moindre difficulté dans Paris, grâce à l'uniforme et aux épaulettes de Raoul, qui en imposèrent aux soldats du poste.
A la hauteur de l'endroit où se trouve aujourd'hui le théâtre des Variétés, Raoul descendit de cheval.
Il dit à ses hommes de se disperser et d'aller chercher un asile dans différentes hôtelleries qu'il leur désigna.
Il leur recommanda la plus extrême prudence, et leur enjoiij,nil de se trouver tous, à une heure convenue, dans un lieu où il irait les rejoindre et où il les mettrait au fait de ce qu'il attendait d'eux.
Ensuite, il gagna la rue du Croissant.
Tout était en bon ordre dans le logis mystérieux que la police du Régent n'avait certainement pas découvert.
Abandonnons à eux-mêmes, quant à présent, le chevalier et ses compagnons.
Nous ne tarderons guère à savoir ce qu'ils étaient venus faire dans la grande ville.
L nOMME AUX GALONS
Minuit venait de sonner à tous les clochers de Paris.
Anlonia Verdi avait soupe la veille au Palais-Royal, et se disposait à réparer par une nuit de calme sommeil les fatigues de cotte nuit blanche.
Après s'être fait déshabiller par ses femmes, elle les avait renvovées, et seule, en robe de chambre, dans le boudoir que nous connaissons, étendue sur un sofa devant un grand feu, elle repassait dans son esprit.
avant de se mettre au lit, les nombreux et bizarres événements qui s'étaient succédé pendant les derniers jours.
Instruite depuis la veille de la disparition de Raoul et de Jeanne, elle supposait, comme le Régent, qu'ils avaient dû s'échapper ensemble, et elle maudissait la maladresse de la police qui ne s'était point opposée à cette double fuite, et elle raillait intérieurement la chevaleresque confiance de Philippe d'Orléans en la parole de gentilhomme du chevalier de La Tremblaye.
La nullité du résultat de la descente faite au Petit-Chastel ajoutait à l'irritation de l'ex-fiUe du Diable.
C'est qu'Antonia Verdi, il faut bien le dire, éprouvait pour Raoul une haine aussi profonde qu'avait été sans bornes, jadis, l'amour que le beau chevalier lui inspirait.
Pourquoi cette haine?...
Qu'avait-elle donc à reprocher à celui dont elle n'était devenue la femme que grâce au crime infâme de l'assassinat de Déborah?...
Antonia abhorrait Raoul parce que Raoul avait tué M. d'Avizac, qu'elle aimait, ou qu'elle croyait aimer...
Elle l'abhorrait parce qu'il avait blessé le vicomte d'Aubigny, son protecteur au Palais-Royal, et parce que Jeanne avait été la cause de la mort du vicomte...
Elle l'abhorrait enfin parce qu'il était devenu son rival dans la faveur du Régent et parce qu'il avait voulu renverser le piédestal sur lequel elle se posait.
Pour une âme aussi corrompue, aussi profondément vicieuse et méchante que celle d' Antonia Verdi, n'y avait-il pas dans tout cela cent motifs de haine inplacable?...
Donc, Antonia Verdi pensait, et des plis profonds se creusaient entre ses sourcils noirs, et des éclairs jaillissaient de ses grands yeux noirs, comme de la prunelle fauve d'une jeune tigresse.
Soudain, un coup de cloche retentit à la porte extérieure de la cour.
Qui donc peut venir à cette heure? — se demanda la jeune
femme en se soulevant.
Mais, presque aussitôt, elle reprit son attitude et sa nonchalance en se disant :
— Que m'importe?...
Voyons ce qui se passait en dehors de l'hôtel, tandis qu'Antonia V^erdi rêvait ainsi dans son boudoir.
Un grand carrosse entièrement noir, et lugubre dans son apparence comme ces voitures de deuil qui suivent les corbillards aux enterrements,
avait parcouru lentement la rue de la Cerisaie et s'était arrêté à quarante ou cinquante pas de la maison donnée par le Régent à Antonia.
Ce carrosse était attelé de deux chevaux qui semblaient des animaux d'une grande valeur et d'une ardeur infatigable. ,
Un postillon les conduisait.
Quatre cavaliers accompagnaient ce sombre équipage, dans lequel se trouvaient trois hommes.
Quand la voiture s'arrêta, les trois hommes descendirent.
A la clarté faible des lanternes, il eût été possible de distinguer leur costume.
L'un deux portait un ample habit bleu chargé de galons, et un chapeau également galonné.
Il tenait à la main une haute canne de jonc à pomme d'or.
Les deux autres étaient en uniforme de soldats aux gardes, — ils avaient le fusil sur l'épaule.
Ces trois hommes se dirigèrent vers la porte de l'hôtel, et le personnage galonné agita la chaîne de fer de la cloche.
C'est ce coup de cloche qu'Antonia Verdi avait entendu.
Sachant que sa maîtresse ne sortirait pas, et d'ailleurs ayant reçu l'ordre de ne laisser arriver personne jusqu'à elle, le portier, ou, comme on disait alors, le suisse, avait jugé convenable de se mettre au lit de bonne heure.
Jean Carré et les autres domestiques en avaient fait autant.
Ce fut donc avec une mauvaise humeur manifeste, et après quelques minutes employées à revêtir un caleçon et à chausser des pantoufles, que ce suisse, brusquement arraché aux douceurs de son premier sommeil, montra son visage rogue au guichet grillé, pratiqué dans la petite porte qui se trouvait à côté delà grande, et demanda d'une voix maussade :
— Que voulez-vous?...
— Nous voulons parler à votre maîtresse, la signera Antonia Verdi, — répondit l'homme aux galons.
Laruc était obscure, et le portier ne pouvait distinguer ni les galons ni les uniformes.
— Repassez demain, — dit-il brutalement.
Et il se disposait à rentrer dans le pavillon où se trouvait sa loge.
— Nous ne repasserons pas demain, et nous entrerons sur-lechamp...
— Alors, — répliqua le portier avec un ricanement, — ouvrez la porte vous-même...
XXXYÏ
l'arrestation
Le pei'sonnage qui prenait seul la parole frappa dans ses mains. Deux des cavaliers qui stationnaient auprès du carrosse se détachèrent et arrivèrent aussitôt au galop de leurs chevaux.
Main-forte, — leur dit l'homme aux galons, — on résiste...
Ah çà! mais... — balbutia le portier tout etfaré, — qui êtes-vous
donc?...
Ordre du Régent! — lui fut-il répondu. — Voulez-vous ouvrir,
oui ou non?...
J'ouvre... j'ouvre à l'instant, mon digne seigneur... Sije n'ouvrais
pas, c'est que j'ignorais...
— C'est bien.
Le suisse ouvrit en effet, d'une main tremblante; car la plus complète et la plus profonde épouvante venait de s'emparer de lui.
Les trois hommes entrèrent, et les deux cavaliers, sentinelles immobiles, demeurèrent dans la rue.
A quel étage se trouve la chambre à coucher de la signora? —
demanda l'homme aux galons.
— Au premier étage.
— Vous avez de la lumière dans votre loge?
— Oui, mon officier.
— Allez la chercher et apportez-la.
Le suisse obéit aussitôt et revint avec une lampe.
La clarté de cette lampe, se projetant sur le visage de l'exempt, — car nos lecteurs, depuis longtemps déjà, ont reconnu un exempt, — permit de voir que ce personnage était un homme basané comme un mulâtre et parvenu à un âge assez avancé, à en juger du moins par ses rides profondes et par ses moustaches complètement blanches.
Il avait un accent guttural et bizarre qui frappait très-désagréablement l'oreille.
— Passez le premier, et conduisez-nous, — dit-il.
LES MYSTÈRES DU PALAIS-ROYAL H7o
— A la chambre de la signora?...
— Oui.
— Mon officier, voulez- vous que j'appelle une des femmes de madame ?. . .
— Non.
— ■ Mais si madame est couchée?...
— Elle se lèvera...
— Ne peut-on la prévenir?...
— C'est impossible.
— Madame ne croira jamais qu'il n'y a pas de ma faute, et quand ces messieurs seront partis, madame me donnera congé...
— Soyez sans inquiétude !
— Mais...
— En voilà assez !.., marchez!
Ces derniers mots furent prononcés d'un ton tellement impératif, que e pauvre diable de portier ne put même plus essayer de formuler une dernière objection.
Il traversa donc la cour, toujours en caleçon, en pantoufles et en bonnet de nuit, suivi de l'exempt et de ses deux hommes.
Il ouvrit la porte du vestibule avec une des clefs du trousseau dont il s'était déjà servi pour ouvrir la porte de la rue, et il s'eïigag-ea d'un pas tremblant et irrésolu dans le bel escalier de marbre blanc, recouvert d'un splendide tapis pourpre à g^randes fleurs, qui conduisait au premier étag-e.
En haut de l'escalier, le guide effaré des g-ens de police ouvrit une porte blanc et or donnant accès, dans une antichambre de style rocaille.
Deux grands salons qui venaient ensuite furent traversés, et le suisse s'arrêta.
— Eh bien? — lui demanda l'exempt, — pourquoi donc n'avancez-vous pas?...
— Parce que, — ■ répondit-il, — voilà la porte du boudoir de madame, et voici celle de sa chambre à coucher, et je ne sais pas si madame est dans sa chambre à coucher ou dans son boudoir...
— Nous verrons bien, — fit l'exempt.
Et, du geste, donnant l'ordre à l'un des soldats aux gardes de s'avancer vers l'une des portes, il se dirigea vers l'autre...
En ce moment, Antonia Verdi, très surprise et très alarmée d'entendre du bruit aussi près d'elle, venait de quitter son sofa, et comme elle ne manquait ni de courage ni même de témérité, elle avait voulu voir d'oii venait ce bruit.
Elle ouvrit rapidement la porte et se trouva face à face avec l'exempt
Dans le premier moment de stupeur, elle fit deux pas en arrière en poussant un cri.
L'exempt fit, de son côté, deux pas en avant et se trouva dans le boudoir.
Il salua légèrement la jeune femme et lui dit, de cette voix gutturale et bizarre que nous avons signalée :
— Est-ce à la dame de La Tremblaye, se faisant appeler la signora Antonia Verdi, que j'ai l'honneur de parler?...
— Oui, monsieur, — répondit la jeune femme avec fermeté, — je suis madame de La Tremblaye, ou, si vous voulez, je suis Antonia Verdi. . .
L'exempt salua de nouveau.
— Madame de La Tremblaye, — fit-il ensuite, — je vous arrête.
— Vous m'arrêtez!... — répéta Antonia en devenant pâle.
— J'ai cet honneur.
— Mais c'est impossible !
L'exempt salua pour la troisième fois et ne répondit pas.
— Prenez garde, monsieur!... — s'écria la jeune femme, les regards étincelants de colère.
— A quoi, madame, je vous prie?...
— ■ A ce que vous allez faire! — Savez-vous bien que je suis la favorite de Philippe d'Orléans, régent de France?...
— Ou du moins l'une de ses favorites d'hier. Oui, madame, je le sais...
— Savez-vous bien que l'hôtel dans lequel vous êtes vient de m'être donné par lui?
— Parfaitement.
— Savez-vous bien, enfin, que Philippe d'Orléans, régent de France, ne pardonnera point d'avoir touché à un cheveu de ma tête, ou attenté à ma liberté, ne fût-ce que pour une heure?...
— Madame, — répliqua l'exempt, — je sais tout ; mais je sais aussi que Son Altesse Royale monseigneur Philippe d'Orléans, régent de France, pardonnerait bien moins d'avoir transgressé ses ordres formels...
— Prétendez-vous donc que vous exécutez en ce moment les ordres du Régent?...
— Je prétends cela, oui, madame.
— Alors, vous avez une lettre de cachet?...
— Oui, madame.
— J'ai le droit de la voir...
— La voici...
Les trois hommes ot Antonia Verdi pénétrèrent dans la salle voûtée. (P. 1184.)
L'exempt tira de la poche de son habit bleu galonné un parchem.n revêtu du sceau de l'Etat.
Il déploya ce parchemin et le présenta tout ouvert à Anlonia.
Celte dernière parcourut des yeux, avec un sentiment de stupéfaction et d'épouvante facile à comprendre, les lignes suivantes :
LIV. 148. —XAVIER DE MONTlLPl.N . — LES MYSTÈRES DU P.\LA1S-U0Y.\L. — ÉD. J. ROCFF ET C"'. LIV. 1 i3
« Nous, Philippe d Orléans, pt-emier prince du sang , et, par la grâce de Dieu, Régent de France.
« Mandons et ordonnons au sieur Pierre-Charles Vaudois, exempt de la prévôté de r hôtel, de se transporter, dans le délai le plus bref, rue de la Cerisaie, à Paris, dans la maison habitée par la dame de La Tremblaye, se faisant appeler Antonia Verdi, et, là, d'appréhender au corps ladite dame, et, sans lui laisser le temps ni le pouvoir de communiquer avec personne pour quelque motif que ce puisse être, la conduire dans le lieu indiqué de vive voix audit exempt de la prévôté. »
Suivaient la date, la signature du Régent et les sceaux de rigueur.
La lettre de cachet s'échappa des mains d' Antonia Verdi.
— Disgraciée!... ^ murmura-t-elle, — arrêtée!... Mais qu'ai-je fait?...
L'exempt ramassa son parchemin, le remit dans sa poche, et répondit :
— Je ne le sais pas, madame.
— Où me conduisez-vous?...
— J'ai l'ordre de ne pas vous le dire.
— Oh! mon Dieu!... mon Dieu!... — s'écria la jeune femme en se tordant les mains ; — mais je suis donc perdue!... perdue!...
L'exempt haussa imperceptiblement les épaules, en homme fort blasé sur ces sortes de scènes.
Et comme Antonia Verdi, qui ne conservait plus trace de résolution et de fermeté, continuait à gémir et à se désespérer, il dit d'un ton sec :
— Hâtons-nous, madame; l'ordre est formel, et je ne dois pas perdre une minute pour l'exécuter...
— Cependant, monsieur..., — balbutia la mallieureuse femme, — vous ne pouvez m'emmener ainsi.
— Pourquoi donc cela, madame?
— Voyez, je suis à peine vêtue...
— Passez une robe si vous le voulez, mais faites vite...
— Devant vous!... devant ces hommes!...
L'exempt haussa de nouveau les épaules, mais très manifestement cette fois.
— Eh! madame! s'écria-t-il ensuite, à quoi bon ces comédies de pudeur?... Vous êtes une habituée des soupers du Palais- Royal!... il me semble que cela dit tout!...
Antonia ne répondit pas.
Elle s'enveloppa à la hâte et de son mieux dans une robe uoire et jeta sur ses épaules une mante de soie.
LES MYSTÈRES DU PÀLAIS-ROVAL 1179
— Puis-je emporter quelques vêtements? — demanda-t-elle.
— C'est inutile.
— Un peu d'argent?...
— Vous n'en aurez pas besoin.
— Mais ma maison... mes gens... que va devenir tout cela?...
— On y pourvoira.
Antonia sanglotait.
— Vous êtes prête, madame?... — fit l'exempt.
— Oui, monsieur.
— Partons, alors...
Et, prenant le bras de la jeune femme, plutôt pour l'entraîner que pour la soutenir, il lui fit traverser rapidement les deux salons, l'antichambre, descendre l'escalier et franchir la cour.
La porte de la rue était restée ouverte.
L'exempt frappa dans ses mains.
Le carrosse noir, escorté de ses quatre cavaliers, s'approcha aussitôt.
L'exempt ouvrit la portière et dit :
— Montez, madame.
Antonia obéit.
L'exempt monta à son tour et prit place à côté d'elle.
La portière fut fermée, et fermée à clef, ainsi que l'indiqua clairement le bruit sec et strident d'une serrure.
Les deux soldats aux gardes grimpèrent sur le siège, le postillon mit ses chevaux au galop, et le lugubre équipage, escorté par ses quatre cavaliers, partit en menant grand tapage sur le pavé des rues de la ville endormie.
Les ouvertures des portières se trouvant garnies de volets mobiles, l'obscurité était absolue dans l'intérieur du carrosse, et il n'existait aucun moyen pour la prisonnière de communiquer avec le dehors.
On atteignit une des portes de Paris, Antonia Verdi ne savait laquelle.
L'exempt abaissa l'un des volets, et cria aux soldats du poste :
— Service du Régent. Prisonnier d'État 1...
Les soldats présentèrent les armes et le carrosse passa.
Une fois hors de Paris, et le bruit des roues s'étoutfant snr la route non pavée, il devint possible à l'exempt d'entendre les sanglots déchirants de sa prisonnière.
Il n'en paraissait nullement touché, ou du moins il ne songeait point à lui offrir quelques-unes de ces banales consolations que les honmios, quels que soient leur âge et leur position dans le monde, ne refusent guère
à une femme jeune, belle et désespérée, même si celte femme est coupable et si son malheur esl mérité.
Du reste, il nous semble qu'on a dû le remarquer, l'exempt, depuis son entrée dans l'hôtel de la rue de la Cerisaie, agissait plutôt en ennemi qui trouve à satisfaire sa haine, qu'en agent qui met à exécution les ordres dont il est porteur.
Pendant environ deux heures, le carrosse roula avec une vitesse égale. Au bout de ce temps, il s'arrêta.
— Sommes-nous arrivés? — balbutia Antonia Verdi d'une voix éteinte.
— Non, madame, — fut la seule réponse qu'elle obtint.
En effet, la voiture venait d'atteindre le bas d'une rampe très ardue. Elle avait fait halte.
Aussitôt deux chevaux tout harnachés, avec leur postillon en selle, étaient sortis d'un massif d'arbres.
C'était un relais préparé d'avance.
On attela les chevaux frais et le carrosse repartit.
DE CE QUI SE DIT DANS LE CARROSSE, ENTRE l'eXEMPT ET LA PRISONNIÈRE
Jusqu'à ce moment aucune parole n'avait été échangée entre l'exempt et la prisonnière, à l'exception de la courte demande et de la brève réponse rapportées par nous un peu plus haut.
Mais voici que tout à coup, tandis que les chevaux gravissaient au pas cette montée rapide dont nous venons de parler, l'exempt poussa un de ces éclats de rire effrayants que nous ne saurions comparer à autre chose qu'au rire satanique de Méphistophélès au moment oii il vient de perdre l'âme de Marguerite.
En présence de cet accès d'hilarité étrange et sinistre, Antonia Yerdi comprit que, parmi toutes les terreurs qui l'assaillaient, il y avait encore de la place pour une terreur nouvelle.
Cette instinctive épouvante fut d'ailleurs justifiée presque aussitôt.
Une voix, qui n'avait plus rien de l'accent guttural de l'exempt, une voix qui fit bondir la prisonnière sur les coussins, s'écria dans l'intérieur du carrosse :
— Allons, je crois que c'est bien joué et que si Antonia Verdi a
gagné la première partie, une assez belle revanche ne s'est pas fait attendre!... Qu'en pense la fille du Diable?...
— Qui êtes-vous?... mais qui êtes-vous donc?... balbutia la jeune femme, en se demandant si elle était folle, ou si le délire de la lièvre ne troublait pas momentanément son cerveau.
— Comment! qui je suis? — répondit la voix, — ah! voilà, par exemple, une question qui n'est point aimable! Serait-il en vérité possible que la toute gracieuse et toute charmante Hébé refusât de reconnaître ici son époux bien-aimé, qu'elle reconnaissait cependant si bien l'autre jour dans le cabinet du Régent?...
— Raoul!... — cria la prisonnière avec un indicible effroi. — C'est Raoul!... Ah! je suis perdue !...
— Cela me fait tout à fait cet effet-là!... je dois vous l'avouer, ma chère... — répondit Raoul.
— Je ne m'abaisserai point à vous implorer... — reprit Antonia.
— Et vous aurez raison, — interrompit Raoul.
— Mais, — poursuivit la jeune femme, — je puis vous demander ce que vous avez résolu de faire de moi...
— Tenez-vous beaucoup à le savoir?...
— Refusez-vous de me l'apprendre?...
— Oh ! mon Dieu non ! Je vais faire de vous ce que vous auriez voulu faire de moi...
— Alors, je vais mourir... — murmura Antonia involontairement.
— Je prends acte de l'aveu, — dit Raoul en riant.
— Eh bien, tuez-moi tout de suite!...
— Oh non!.., — fit Raoul avec amertume, — oh non! pas tout de suite!...
— Je suis en votre pouvoir et vous voulez ma mort... pourquoi donc attendre?...
— Pourquoi? vous me demandez pourquoi, ma chère?... Je vais vous répondre. J'ai besoin d'être veuf, c'est vrai, mais rien ne presse, et, d'ici au jour où les yeux pleins de larmes, et le cœur tout gontlé, j'attacherai à mon bras gauche un long crêpe, d'ici à ce jour, je vous payerai tout ce long arriéré de souffrances et d'angoisses que je vous dois... Cette dette me pèse... elle m'écrase, je veux m'en débarrasser enfin!... Bref, je ne deviendrai veuf que lorsque la quittance me paraîtra suffisamment bonne et valable ! . . .
— Ce qui veut dire que vous allez me torturer?...
— Allons donc!... est-ce que vous méprenez pour un bourreau?... 11 faut que vous ayez vécu en bien mauvaise compagnie, ma chère, depuis
notre séparation, pour avoir pris des idées pareilles!... Vous torturer!... ah! fi!... Je vais vous laisser souffrir, voilà tout... et cela est bien différent!... Que voulez-vous? je ne suis pas comme vous et comme le Régent, moi; je n'ai pas une Bastille à ma disposition, mais j'y suppléerai de mon mieux, comme vous verrez... Il n'est pas donné à tout le monde de faire les choses grandement... on fait ce qu'on peut!... et vous savez le vieux proverbe : Qui fait ce qu'il peut, fait ce quil doit...
Raoul se tut.
Antonia se roidissait de son mieux contre l'effroi sans bornes que lui inspiraient ces railleries froides de Raoul, sous lesquelles se dissimulaient si peu les projets d'une vengeance implacable.
Elle ne mentait point en disant qu'elle aurait voulu mourir à l'instant, car elle comprenait bien que rien ne désarmerait Raoul, et qu'il lui réservait un avenir pire que la mort.
II y eut un long silence.
Puis, M. de laTremblaye reprit, mais d'un ton bien différent de celui qu'il avait eu jusque-là, d'un ton grave, triste, presque solennel :
— Vous vous êtes crue bien forte, madame, et, comme cela arrive souvent aux gens qui se croient forts et qui ne le sont pas, vous avez été bien imprudente !...
« Est-ce que je vous cherchais, moi?... Est-ce que je me souvenais seulement de votre existence?... Est-ce que je n'avais pas oublié mon amour foulé aux pieds par vous... mon bonheur flétri par vous... mon avenir perdu par vous?...
« J'avais au cœur un autre amour... J'avais conquis un autre bonheur... Je m'étais fait un autre avenir...
« Je jouissais de tout cela sans penser à vous, à vous l'épouse adultère et fugitive, à vous, l'aventurière éhontée !...
« Je vous le répète, vous teniez si peu de place dans ma vie que je ne daignais même plus conserver à votre égard de la haine ou du mépris, et que si par hasard je vous a,vais rencontrée j'aurais tâché de ne pas vous reconnaître !...
« Cela était ainsi, madame, et voilà que tout d'un coup vous venez vous jeter dans mon chemin... voilà que tout d'un coup vous voulez me faire obstacle... voilà que vous vous posez en rivale, en ennemie... .voilà que vous vous attaquez à moi ! . ..
« C'étaitbeaucoup déjà, n'est-ce pas?... et vous devez le comprendre... ce n'était rien encore, pourtant!...
« Voilà que, non contente de vous attaquera moi, vous vous attaquez à un ange de candeur et d'amour... à la plus adorable incarnation de la
chasteté, de la bonté, du dévouement, de toutes les nobles vertus féminines!..,
« Voilà que vous allez Irouver cet ange, vous, la créature cent fois infâme et cent fois perfide ! et vous lui révélez que cet homme qu'elle aime de toute l'ardeur d'un premier, d'un unique amour, cet homme, à l'honneur et aux serments duquel elle croit comme elle croit en Dieu, vous lui révélez que cet homme est un menteur et un misérable, qu'il l'a trompée lâchement et qu'elle n'a pas le droit de porter un nom qui appartenait déj à à une autre î . . .
« Vous avez fait cela, madame!...
« Eh bien ! par vous cet ange a pleuré !... par vous cet ange a souffert!... par vous cet ange a voulu mourir!...
« Il faudra me payer ces larmes! il faudra 'me payer ces douleurs ! il faudra me payer celte lente agonie, interrompue à sa dernière heure par un miracle de Dieu!
« Et je vous jure que je ne sais pas comment vous acquitterez cet effroyable compte, car tout le sang de vos veines, versé jour par jour et goutte à goutte, n'équivaudrait pas pour moi à une seule des larmes de Jeanne de Chambard ! . . .
« Vous voyez que j'avais raison de vous le dire tout à l'heure : Vous avez été bien imi^rudente !
« Et maintenant, croyez-le, madame, l'indignation m'oppresse, mais la colère ne m'aveugle point...
« Si vous avez quelque parole à me dire pour votre justification, si vous avez à m'apprendre quelque chose que j'ignore et qui puisse atténuer vos crimes, je vous écoute... »
Antonia ne répondit point.
Raoul, étonné de ce silence, étonné surtout de ne plus entendre ni plaintes, ni gémissements, chercha dans les ténèbres une des mains de sa prisonnière.
Cette main était inerte et glacée.
— Sicile est morte, — pensa Raoul, — tant mieux pour elle... la justice de Dieu aura été plus indulgente que la mienne I...
Mais Antonia Verdi n'était pas morte, elle n'était qu'évanouie.
A partir de ce moment, le silence le plus complet régna dans l'intérieur du carrosse, jusqu'à l'heure où le postillon arrêta ses chevaux. — On était arrivé en face du château de la Baume.
La portière fut ouverte, il faisait encore nuit, l'évanouissement de la prisonnière n'avait pas cessé.
Les deux prétendus soldats aux gardes descendirent du siège, ils
tirèrent de la voiture le corps inanimé d'Antonia Verdi, ils firent avec leurs fusils une sorte de brancard sur lequel ils placèrent ce corps, et ils se dirigèrent, suivis par Raoul, vers l'entrée du manoir en ruine.
Le mouvement et aussi l'air vif et froid de la nuit triomphèrent de l'évanouissement d'Antonia.
Elle se tordit sur le brancard, et elle recommença à pousser des cris et des lamentations inarticulés.
— Pourquoi pleurer ainsi, madame? — lui dit ironiquement Raoul, — pourquoi pleurer et vous désoler au moment oii je vais vous faire les honneurs d'une demeure digne de vous?,.. Est-ce de cette façon qu'une châtelaine entre dans ses domaines? et quels hommes étaient donc MM. d'Avizac, d'Aubigny, et tous ceux que je ne connais pas, pour vous ôter à ce point cette retenue et cette dig'nité charmantes que vous possédiez jadis à un degré siéminent?...
Tandis que le chevalier achevait cette phrase, les porteurs du brancard entraient dans les ruines.
Une orfraie, perchée sur les débris d'une muraille croulante, s'envola en poussant un hurlement lugubre.
— Heureux présage, madame ! — s'écria Raoul, — heureux présage, vous en conviendrez!... voici un oiseau de bon augure qui vous souhaite la bienvenue!...
Les porteurs arrivèrent au milieu de la cour d'honneur.
— Monsieur le chevalier, — demandal'undeux, — oii allons-nous?
— Dans la tour carrée, mon ami, — répondit Raoul. Les porteurs se remirent en marche.
Trois coups furent frappés dans la main, la poterne s'ouvrit, les trois hommes et Antonia Verdi pénétrèrent dans la salle voûtée que la lampe de fer, suspendue à l'un des murs, éclairait comme de coutume.