‹ Les mystères du Palais-RoyalChapitre 177 sur 183 · LE CACHOT · texte numérisé non relu

LE CACHOT

Raoul fixa pendant un instant ses yeux sur le pavé de la salle voûtée, puis il frappa du pied une large dalle qu'un signe mystérieux gravé dans la pierre rendait facilement reconnaissable. Aussitôt la dalle voisine sembla s'abîmer et découvrir la naissance d'un escalier tournant de granit.

Fh bien, Hébé ! dit-il alors, eh bien 1 que pensez-vous de ma revanche? (P. 1187.)

Raoul fit un signe.

L'un des deux hommes saisit Antonia, qui n'avait plus même la force de se débattre, et s'enfonça avec elle dans les profondeurs de l'escalier.

Raoul le suivit.

Nos lecteurs ont-ils oublié les sensations étranges éprouvées par notre

UV. 149. — X.WIER DE M0MÉP1N.~LES MYSTÈRES DU PALAIS-ROYAL. — ÉD. J. ROLFF ETC'». LIV. 149

héros lorsque, pour la première fois, et guidé par la reine Emeraude, il s'était enfoncé dans les sombres et magnifiques souterrains du château des fantômes, dignes, sans contredit, d'être racontés parla plume lugubre et sincère d'Anne Radclifîe, l'historien célèbre du Château (ïUdolphe?

A mesure que le jeune homme descendait, des bouffées d'un air chaud et saturé de vapeurs acres et métalliques venaient par instants le frapper au visage.

Il entendait des bruits bizarres.

C'étaient des bourdonnements de voix confuses, le bruissement de chaudières gigantesques, placées sur des brasiers ardents.

C'étaient les sifflements aigus du métal en fusion qui se fige dans l'eau glacée... les retentissements de lourds marteaux... les coups stridents et monotones de balanciers frappant sans relâche...

Tous ces bruits, nous le répétons, formaient un ensemble indéfinissable quand on les entendait pour la première fois.

Cependant les marches succédaient aux marches.

Il semblait à Raoul qu'il s'enfonçait dans d'incommensurables profondeurs.

Peu à peu, des lueurs rouges, semblables à des éclairs dans une nuit sombre, traversèrent les ténèbres.

Ces éclairs devinrent si vifs, qu'à chacun de leurs rayonnements Raoul était obligé de fermer les yeux.

Soudain, l'escalier tourna.

M. de La Tremblaye franchit trois marches encore, puis il s'arrêta, pétrifié d'étonnement et d'admiration en présence du spectacle inouï qui s'offrait à lui.

Qu'on se figure, en effet, d'immenses salles voûtées, dont les arceaux étaient soutenus de distance en distance par de lourds piliers de style roman.

De profondes ténèbres envahissaient les parties reculées de ces souterrains.

Le centre, au contraire, était vivement éclairé par de grandes lueurs rougeâtres au milieu desquelles semblait s'agiter une bande de démons.

Ici, de noires silhouettes, éclairées à revers par une flamme intermittente, activaient à l'aide de soufflets gigantesques le brasier d'un feu de forge.

Là, d'autres figures, d'apparence non moins fantastique, remuaient le métal en fusion dans les creusets fumants.

Ceux-ci faisaient passer les lingots au laminoir.

Ceux-là présentaient aux balanciers des flans tout préparés.

Partout régnait une activité étrange et en quelque sorte surnaturelle.

Ces hommes étaient les faux monnayeurs à l'œuvre, semblant apporter leur part de travail à une œuvre infernale, et complétant ainsi un spectacle bizarre et terrible qui certes eût tenté Salvator et Rembrandt I

Voilà ce qu'avait vu Raoul.

Mais rien de tout cela ne frappaitsesyeux au moment où nous suivons le jeune homme dans les souterrains, avec la malheureuse Antonia Verdi.

Les travaux des faux monnayeurs étaient interrompus, et la plus sinistre obscurité régnait sous les interminables voûtes et sous les arceaux roman^.

Partout le calme de la mort au lieu du mouvement et de l'agitation do la vie...

Partout le silence au lieu du bruit.

A peine si l'on entendait, de minute en minute, le clapotement faible et lointain d'une goutte d'eau qui tombait des voûtes humides.

Raoul, à la faible lueur d'une lampe que portait le second des faux soldats, ouvrit une porte de fer pratiquée dans la muraille.

Cette porte était celle d'un couloir qui conduisait aux anciennes prisons du château.

Raoul suivit ce couloir pendant une vingtaine de pas, il ouvrit une deuxième porte et il dit :

— C'est là.

L'homme qui portait Antonia Verdi descendit quelques degrés, et entra dans un cachot qui pouvait avoir douze à quinze pieds de profondeur sur huit ou dix de large.

Contre les murs appendaient encore des instruments de supplice, des chaînes et des carcans rongés par la rouille.

Dans un coin se trouvait un amas de paille à demi pourrie.

Ce cachot ne recevait d'air que par une étroite ouverture en forme de meurtrière, pratiquée dans la voûte et prenant son jour sur quelque cour écartée.

La prisonnière, qui se trouvait dans un état de prostration absolue, fut étendue sur la paille amoncelée, et Thomme sortit du cachot.

Raoul, les bras croisés et la lèvre souriante, resta seul sur les plus élevé| des degrés.

— Eh bien, Hébé, — dit-il alors, — eh bien, que pensez-vous de ma revanche?

Ces quelques mots rappelèrent Antonia Verdi à elle-même.

D'un seul regard elle envisagea toute l'horreur de sa position, elle

comprit qu'elle ne pouvait trouver une ancre de salut que dans quelque chose de très pathétique.

Elle se jeta à g-enoux, et étendant vers Raoul ses deux mains suppliantes, elle s'écria d'une voix entrecoupée par les sanglots :

— Raoul, ayez pitié de moi... ne me condamnez pas à ce supplice auquel la mort serait mille fois préférable... à ce supplice hideux de me sentir enfermée vivante et sans espoir dans une tombe éternelle!... Oui... oh! oui, je suis coupable... oui, je suis une misérable créature... j'ai commis contre vous des crimes qu'aucun homme ne pardonnerait... mais soyez plus qu'un homme, Raoul, et pardonnez-moi... Oui... vous aviez raison de me le dire... j'ai foulé aux pieds votre cœur, j'^i trahi votre amour... mais enfin vous m'avez aimée... vous aurez pitié de cette femme dont vos lèvres ont pressé les lèvres... vous aurez pitié de ce corps auquel vous avez fait si souvent une ceinture de caresses... Raoul, souviens-toi de nos heures d'amour... souviens-toi des baisers de ton Hébé!... Moi aussi, je t'ai aimé... oh! certes, je t'ai bien aimé!... mais, que veux-tu! j'étais faible, j'étais folle... j'avais mal vécu... j'avais reçu de mauvais enseignements... on avait vicié mon cœur et faussé mon âme... Ce n'est pas ma faute, cela, Raoul... une pauvre enfant abandonnée sait-elle ce qu'elle fait?... peut-elle prévoir ce qu'elle deviendra?... Est-ce que ce ne sont pas des excuses, ce que je te dis là, Raoul?... Écoute-moi... je comprends bien que tu aimes une autre femme... je comprends bien qu'il faut que je sois morte pour que cette femme puisse t'appartenir légitimement; mais, si tu le veux, je puis vivre et passer pour morte... je suis prête à signer de mon sang que je renonce à tous mes droits sur toi et que je te laisse libre de te remarier... et si cela n'est pas suffisant, il y a autre chose... tu es riche, tu as à toi des hommes dévoués, qui t'obéissent comme à Dieu... Fais-moi conduire par l'un de ces hommes de l'autre côté des mers, à l'autre bout du monde... et là, soit qu'il reste comme gardien, soit qu'il m'abandonne, tu seras certain que je ne reviendrai jamais, que jamais je ne troublerai ton amour et ton bonheur!... Je suis si peu de chose, Raoul... qu'est-ce que cela te fait que je sois vivante et libre? Essaye de me pardonner... essaye... et peut-être trouveras-tu que le pardon est une plus douce chose que la vengeance... Pourquoi ne me réponds-tu point!... pourquoi tes yeux restent-ils si secs et si durs en me regardant?... Tu n'es pas sans pitié, cependant, j'en suis bien sûre... tu ne me refuseras pas cette grâce que je te demande au nom de celle que tu aimes!... tu ne vas pas me laisser souffrir et mourir ici...

Suffoquée par les larmes, étouffée par les sanglots, Antonia se tut.

Ainsi qu'elle venait de le constater elle-même, Raoul l'avait écoutée, silencieux, impassible, les yeux secs et le regard dur.

— Avez-vous dit tout ce que vous aviez à dire? — demanda-t-il au bout d'un instant. •

La prisonnière fit signe que oui.

— Tant que vous avez voulu parler, — reprit-il, — je ne vous ai point interrompue... s'il vous avait plu de continuer, je vous aurais entendue de même... vous avez fini, voici ma réponse : Si vous croyez en Dieu, priez-le de vous pardonner et d'avoir pitié de vous, car, moi, je n'aurai pas pitié, et je ne pardonnerai point.

Antonia Verdi poussa un cri déchirant et tomba à la renverse, les bras roidis et le corps secoué parles convulsions du désespoir. Raoul continua :

— Je vous ai dit, cette nuit, qu'à cause de vous Jeanne de Chambard, ma douce bien-aimée, avait voulu mourir...

« Pendant trois jours et pendant trois nuits, ni une goutte d'eau m un morceau de pain n'ont touché ses lèvres... Quand trois jours et trois nuits se seront écoulés, on vous apportera de l'eau et du pain... D'ici là, vous souffrirez comme a souffert Jeanne de Chambard... »

Raoul se tut.

La porte du cachot se referma, et Antonia Verdi, plongée dans une obscurité profonde, entendit les verrous grincer et la clef massive tourner avec un bruit sinistre dans la serrure formidable.

Pendant quelques secondes encore, le bruit des pas qui s'éloignaient arriva jusqu'à elle.

Puis ce bruit s'affaiblit...

Puis une seconde porte se referma...

Puis plus rien...

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