‹ Les mystères du Palais-RoyalChapitre 178 sur 183 · PRÉPARATIFS · texte numérisé non relu

PRÉPARATIFS

On comprend que Raoul avait des projets d'avenir.

Ces projets, nous les connaissons, nous, le confident le plus intime des moindres pensées de notre héros, et nous allons les révéler à nos lecteurs.

Profondément lassé de cette vie de hasards et d'aventures qu'il menait depuis tant d'années, Raoul désormais ne voyait le bonheur que

dans une existence douce et calme, sans périls et sans ambition, dans quelque retraite charmante, dans quelque coin ignoré de tous, auprès de Jeanne devenue réellement sa femme.

Pour que la réalisation de ce rêve devînt possible, il fallait non seulement quitter la France, il fallait encore qu'Hébé eût cessé de vivre.

Raoul résolut donc de partir et d'aller se fixer en Angleterre, sous un autre nom que celui qu'il avait porté si longtemps.

Quant à Hébé, nous saurons bientôt de quelle façon il voulait agir pour qu'elle ne fût plus un obstacle.

Huit ou dix jours après les événements que nous avons racontés dans les précédents chapitres, Raoul annonça à Jeanne qu'il allait de nouveau s'éloigner d'elle pour une ou deux semaines, mais que cette séparation serait la dernière.

Jacques resta chargé de servir la jeune femme, et de la défendre au besoin contre tout danger.

Il devait, à la moindre alarme, la conduire dans les souterrains et s'échapper avec elle par cette issue mystérieuse dont nous avons déjà parlé dans la précédente partie de ce livre.

Jacques avait également reçu la mission de porter chaque jour du pain et de l'eau dans le cachot d'Antonia Verdi.

Ces ordres donnés, ces précautions prises, Raoul partit un soir à cheval, parfaitement déguisé et accompagné de deux hommes sûrs, comme lui chargés d'or.

Ils prirent tous les trois la route de Normandie.

Raoul allait se mettre en quête d 'un petit port de mer où il pùL fréter secrètement une goélette ou un cotre, afin de se ménager un moyen sûr et facile de gagner les côtes d'Angleterre avec Jeanne et avec ceux de ses serviteurs qu'il jugerait convenable d'emmener.

Raoul ne pouvait songer à s'embarquer au Havre, où la police devait exercer une surveillance active et où, sans doute, des ordres le concernant avaient été transmis.

Il avait le choix entre les nombreux ports de quatrième ou de cinquième ordre, dont les jetées brisent les flots de la Manche sur tout le littoral de la Normandie,

Il se décida pour Fécamp.

Le cinquième jour après son départ du château de la Baume, il arrivait dans cette dernière ville.

Là, i] se donna comme un riche marchand de Rouen, désirant acquérir un navire pour se mettre en communications commerciales avec Bordeaux et avec l'Angleterre.

Il acheta à un armateur un fort joli cotre presque neuf; il le paya comptant, et il engagea sur-le-champ un équipage de cinq hommes de l'habileté et de l'honnêteté desquels le syndic des gens de mer lui rendit le meilleur témoignage. Ceci fait, et le petit navire se trouvant en état d'appareiller^ non pas même du jour au lendemain, mais d'une heure à l'autre, Raoul se remit en route pour aller rejoindre Jeanne.

Au moment où il mit pied à terre en vue du château des Fantômes, son absence avait duré précisément onze jours.

— Tout va-t-il bien ici? — demanda Raoul à Jacques qui vint le recevoir,

— Oui, monsieur le chevalier, tout va bien.

— M""» de La Tremblaye?...

— Se porte à merveille et attend monsieur le chevalier avec impatience...

— La prisonnière?...

— Je ne l'ai laissée manquer ni d'eau ni de pain; elle semble calme et ne m'a pas adressé la parole une seule fois depuis le départ de monsieur le chevalier.

— Elle a raison d'être calme, car bientôt elle aura cessé de soufTrir.

— Monsieur le chevalier compte la délivrer? — demanda Jacques avec étonnement.

— Oui, — répondit Raoul avec un étrange sourire, — oui, je compte la délivrer...

Puis, il ajouta :

— Préviens nos hommes que j'ai à leur parler et que, dans deux heures, il faut qu'ils soient réunis tous, sans exception, dans le grand souterrain...

— Oui, monsieur le chevalier.

Raoul entra dans la tour carrée et monta auprès de Jeanne, tandis que le valet allait s'acquitter de sa commission.

Deux heures après ce moment, les faux monnayeurs se trouvaient au grand complet dans l'endroit désigné par leur chef suprême.

Ce dernier ne se fit pas attendre.

— Mes amis, — leur dit-il, — notre association, si florissante jusqu'à présent, touche à son terme... Les puissantes protections qui nous élayaient et qui nous permettaient d'exister et de braver tous les suppôts du lieutenant de police, se sont écroulées...'

« Je sais d'une façon malheureusement trop certaine que, d'ici à très

un LES MYSTÈRES DU PALAIS-ROYAL

peu de jours, on viendra nous traquer en ce château comme on traque une bande de renards dans un terrier, et qu'il ne nous restera que deux alternatives, celle de nous rendre et de périt ignominieusement sur la roue, en place de Grève, sous les regards d'une multitude féroce et ivre de joie, ou celle de résister jusqu'au dernier souffle du dernier de nous, et de nous enterrer sous les débris croulants de ces voûtes que nous ferons sauter...

« Évitons ces extrémités funestes, puisque nous le pouvons encore.

« Derrière ces grilles, dont voici la clef, il y a, vous le savez, des tonnes d'or...

« Que chacun de vous prenne de cet or autant qu'il le voudra, qu'il en prenne assez pour se faire riche, et, ensuite, séparez-vous et allez oia vous conduiront le hasard ou votre fantaisie...

« Dans trois jours j'aurai quitté la France pour n'y plus revenir...

« Si quelques-uns d'entre vous veulent s'attacher à ma fortune et me suivre, je ne les abandonnerai pas, et, partout où j'irai je les emmènerai avec moi...

« Décidez donc ce que vous voulez faire, mais décidez-le sur-lechamp...

« J'ai dit. »

Après l'inévitable moment de tumulte qui devait suivre une communication du genre de celle qui venait d'être faite par Raoul, les faux monnayeurs prirent rapidement leur parti.

Deux d'entre eux seulement témoignèrent la volonté de suivre M. de La Tremblaye.

Les autres préférèrent se disperser.

Raoul leur livra la clef de la salle aux tonnes d'or, et tandis qu'ils se ruaient surces richesses de mauvais aloi, mais qui n'en étaient pas moins des richesses très réelles, le jeune homme quitta les souterrains.

En haut de l'escalier, il trouva Jacques, qui avait assisté, immobile et muet, à la scène précédente.

— Je ne te demande pas même si tu pars avec nous, mon ami, — lui (jit-il, — je suis trop sûr de toi pour en pouvoir douter...

— Et Dieu sait que monsieur le chevalier à raison ! — s'écria le valet; — mais puisque nous quittons la France dans trois jours, je supplie monsieur le chevalier de m'accorder une faveur...

— Laquelle?...

— Celle de me dispenser de mon service et de me permettre de m'absenter pendant vingt-quatre heures...

Jacques ne répondit que ce seul mot: — Regardez I (P, 1199.)

— Où veux-tu donc aller?...

— A Paris.

— Y tiens-tu beaucoup?...

— Oh! monsieur le chevalier, beaucoup...

— Affaire de cœur, n'est-ce pas? lit Raoul en souriani

LIT. 130. — XAVIKR DE MONTÉPIN. — LES UYSTÈIVIS DU PALAIS-ROT AL . — tO. J. ROL KK KV C'« . LIV. i5f

Jacques ne répondit point, et Raoul en conclut qu'il avait touché juste,

— Si j'hésite à t'accorder la permission que tu me demandes, — reprit-il, c'est que je crains qu'à Paris tu ne sois reconnu et que cela ne te fasses courir quelque danger...

— Oh! monsieur le chevalier peut être tranquille, je serai déguisé jusqu'aux dents et armé de même...

— Eh bien, va donc... Quand partiras-tu?...

— A l'instant...

— - Et tu reviendras?...

— Demain soir.

— Pas plus tard, n'est-ce pas?...

- Monsieur le chevalier connaît mon exactitude...

— Et non seulement ton exactitude, mais encore ton dévouement, ce qui vaut mieux...

— Dois-je porter tout de suite à la prisonnière son pain et son eau pour demain, ou monsieur le chevalier s'en chargera-t-il?

— Je m'en chargerai.

Jacques remercia son maître, et, après le temps strictement nécessaire pour se faire une figure basanée et ornée de rides profondes, et pour revêtir ce travestissement de vieux soudard que nous connaissons déjà, il monta à cheval et partit.

L'immense rapière dont nous avons honorablement parlé battait les flancs de sa monture.

Le lendemain, dans la journée, tous les faux monnayeurs avaient quitté le château de la Beaume, à l'exception des deux hommes qui devaient accompagner nos héros en Angleterre.

Les, souterrains étaient mornes et déserts.

Raoul, déjà en costume de voyage, c'est-à-dire complètement habillé de velours noir, glissa dans la poche de son habit un très petit flacon recouvert de papier noir, mit sous son bras gauche un énorme pain, prit de la main droite l'anse d'une cruche remplie d'eau et de dimensions peu ordinaires, puis, muni d'un lourd trousseau de clefs, il descendit dans les souterrains.

n allait, ainsi qu'il s'en était chargé la veille, porter de l'eau et du . pain dans le cachot d'Antonia Verdi.

Seulement, ce pain et cette eau qu'il portait devaient suffire à la prisonnière au moins pour huit jours.

LES MYSTERES DU PALAIS-ROYAL HQo

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