‹ Les mystères du Palais-RoyalChapitre 18 sur 183 · L ESPION · texte numérisé non relu

L ESPION

Nous n'avons point à parler ici des premiers jours de l'union de Raoul et de Jeanne.

La jeune fille croyait fermement, nous le savons, à la sainteté de son mariage, et elle s'abandonnait avec délices et sans remords aux tendres ivresses de la lune de miel.

Raoul, très épris de celle qu'il venait de tromper d'une manière infâme, semblait vouloir la dédommager par le bonheur présent de toutes les douleurs qu'il lui réservait dans l'avenir.

Il paraissait le meilleur des époux, et c'est à peine s'il quittait sa jeune femme une ou deux heures tous les jours.

Enfin, Jeanne, en entrant dans le sentier si souvent aride de la vie conjugale, semblait y faire ses premiers pas sur des roses effeuillées.

Elle avait été définitivement installée par Raoul dans l'appartement que nous avons décrit précédemment, et dont les deux issues ouvraient, l'une dans la chambre des Mages de l'hôtel du Roi-Salomon, et l'autre dans une rue contiguë.

M. de la Tremblaye semblait s'être condamné^ avec sa femme, à une réclusion presque absolue. A peine, de loin en loin, le soir, menait-il Jeanne se promener en carrosse, ou bien s'enfermaient-ils tous les deux dan la plus sombre des loges grillées de l'Opéra.

La jeune femme avait bien manifesté quelque étonnement de celte réclusion et du mystère dont Raoul se plaisait àenlourerleur habitalion et leurs démarches; mais Raoul lui avait répondu qu'il était obligé de prendre momentanément toutes ces précautions, parce qu'il s'était imprudemment laissé compromettre dans une intrigue pohtique, et qu'il savait, de science certaine, que la Bastille s'ouvrirait pour lui s'il n'évitait, pendant quelque temps, le grand jour.

Du reste, avait-il ajouté, cette situation ne pouvait durer, et sa renlrét en grâce était des plus prochaines.

Jeanne n'avait point insisté.

Raoul, qu'elle aimait uniquement et par-dessus tout, était toujours auprès d'elle. Que lui fallait-il de plus?...

140 LtS MVSTEllES DU PALAIS-ROVAL

Sa maison était des plus modestes, et se composait d'IIoiioriue et de Jacques.

Ce dernier, à qui Raoul accordait, depuis les derniers événements, une confiance absolue, avait été élevé par lui -à la dignité de valet de chambre, de maître d'hôtel et d'intendant de M""" de la Tremblaye.

Quant au beau carrosse et aux grands laquais, ils ne servaient, nous le répétons, que pour les promenades nocturnes et les soirées passées à l'Opéra.

Cet état do choses ne pouvait subsister plus longtemps sans d'importantes modifications.

Raoul ne dépendait point entièrement de lui-même; il n'avait pas le droit de disposer de sa vie à sa fantaisie; sur lui reposaient de graves intérêts que les joies de la lune de miel ne lui avaient fait déjà que trop oublier.

De mauvaises nouvelles étaient parvenues jusqu'à lui.

D'abord, le vicomte d'Aubigny, au lieu de mourir de sa blessure, se trouvait au contraire en pleine voie de guérison, et ne passait point une heure sans renouveler de terribles serments de vengeance contre celui qui l'avait blessé, et dont, heureusement pour le chevalier, il ignorait encore le nom.

Mais cette ignorance devait être de courte durée, et, à coup sur, aussitôt que le vicomte pourrait quitter son lit, il apprendrait bien vite que son adversaire se nommait Raoul de la Tremblaye.

D'un autre côté, le régent, disait-on, avait pris fait et cause pour son officier, et trouvait mauvais que qui que ce soit eût eu l'impudente audace de s'attaquer à quelqu'un dt; sa maison.

Enfin, et c'était là le pis, Antonia Verdi, la belle Italienne, la magicienne aux puissantes évocations, avait reparu au Palais-Royal, et, après une nouvelle séance de sorcellerie diabolique, sa faveur avait semblé prendre une prodigieuse extension.

Tout ceci, on en conviendra, n'était rien moins que rassurant.

Raoul se dit qu'il fallait parer au mal sans perdre une minute et par tous les moyens possibles.

Pour cela faire il était indispensable de reconquérir un empire absolu sur l'esprit du- régent avant le complet rétablissement du vicomte d'Aubigny.

Il était, de plus, aussi coinjtlètement nécessaire de ruiner de fond en. comble le crédit naissant de ritalienne, ou, tout au moins, de se faire d'elle une amie et une alliée.

Ce double résultai aurait dû être obtenu depuis longtemps, Raoul ne

se le dissimulait point. Mais, comme Aniiibal jadis, il s'était laissé endormir dans les molles délices de Capoue.

Il s'agissait de réparer le temps perdu.

Raoul se mit à l'œuvre sur-ie-champ.

Il fouilla dans les armoires si bien garnies de la chambre des Mages, et il en tira un costume qui devait lui donner complètemeiU l'apparence d'un jeune commis marchand, fort soigneux de sa personne.

Ce costume se composait d'un habit de drap brun sur une veste olive, d'une culotte grise, de bas blancs à côtes, d'une petite perruque presque sans poudre, d'un chapeau de feutre noir à larges bords, et de souliers cirés à l'œuf et munis de larges boucles argentées.

Raoul, ainsi travesti, gagna le cabaret célèbre de l'illustre Ramponneau. La foule affluait dans les vastes salles de l'établissement.

Gardes-françaises à la roug-e trogne et à la moustache fièrement retroussée, commis en maraude et bourgeois en g-og'uette, y sablaient à pleins gobelets un joli vin d'Argenleuil, bleuâtre et acidulé, et réalisaient, en trinquant ensemble, le beau rêve de la fraternité universelle.

Raoul s'assit près du comptoir et se fit servir un petit verre de liqueur des Iles; puis il parcourut les différentes parties du cabaret, et sembla passer successivement en revue la figure de tous les habitués qui chantaient, buvaient et Jouaient aux cartes ou aux dés.

Sans doute, il ne rencontra point ce qu'il cherchait, car, après avoir payé sa modeste dépense, il quitta Ramponneau et se dirigea du côté des halles.

Non loin do la pointe Saint-Euslache se trouvait un cabaret fort mal en renom*, et dont presque tous les hôtes étaient plus ou moins bien connus des agents de M. le lieutenant de police.

L'enseigne trompeuse de ce cabaret sentait pourtant d'une lieue sa mythologie galante. Cette enseigne portait en grosses lettres multicolores les mots suivants : A l'Union de Mars et de Vénus.

Une porte bâtarde, étroite et basse, donnait accès dans l'intérieur de l'établissement.

Raoul franchit le seuil de cette porte, mais avec une répugnance manifeste.

C'est qu'en effet l'endroit dans lequel il entrait semblait hideux et sinistre, et les habitués ne l'étaient guère moins.

On ne trouvait plus là, comme chez Ramponnean, de bonnes figures enluminées et épanouies, et un gros rire de bonne humeur.

On n'y entendait plus les éclats d'une gaieté, sinon toujours décente, au moins presque toujours honnête.

On y voyait des visages de mauvais augure, des physionomies farouches ; — les rauques accents d'un langage inconnu y frappaient seuls l'oreille, avec les refrains de chansons tellement ignobles, qu'on avait honte, en les écoulant, d'en comprendre le sefts.

Ce n'était ni un cabaret ni une taverne, c'était un repaire.

Là, on buvait de l'alcool, en fumant, à l'imilalion des Hollandais, des pipes en terre blanche à longs tuyaux.

Au moment où Raoul entra, tout le monde leva la tête.

Son costume simple, mais propre, faisait sensation.

Le chevalier jeta autour de lui le même regard investigateur qui, chez Ramponneau, n'avait point amené de résultats satisfaisants.

Il fut plus heureux, cette fois, car il distingua aussitôt un individu de mine suspecte, auquel d'énormes moustaches noires et une longue balafre en travers du visage donnaient une apparence militaire.

Cet individu, maigre, pâle, et vêtu avec une pauvreté sordide, était adossé à l'un des angles de la pièce.

Il fumait une pipe à large fourneau et vidait solitairement une petite mesure d'esprit-de-vin.

Raoul alla droit à lui et le toucha du bout du doigt,

— Hein? — fit l'individu avec un grognement assez semblable à celui d'un dogue qu'on éveille ; — hein? qui êtes-vous et que me voulezvous?

Le chevalier ne répondit point à ces deux questions, mais il fit, avec la main droite, un geste rapide et bizarre qui, sans doute, était un signe de reconnaissance et de ralliement.

L'homme de mauvais mine répondit aussitôt par un geste semblable, et Raoul s'atlabla en face de lui.

Alors s'engagea entre eux, et à voix basse, la conversation suivante :

— C'est bien vous, n'est-ce pas, — demanda E^aoul, — qui vous appelez Malhias Auber, surnommé le Lynxi...

■ — Oui, — répondit l'homme, — c'est bien moi.

— Alors vous êtes celui dont j'ai besoin, et je me servirai de vous...

— Cela me rapportera-t-il quelque chose? — fit l'étrange interlocuteur du chevalier.

— Cela vous rapportera beaucoup, — répliqua ce dernier.

— Alors vous avez raison, je suis votre homme. De quoi s'agit-il? enlèvement? séquestration?.., coups de couteau? Je vous préviens avant d'entrer en pourparler, que les coups de couteau sont fort ciiers...

— Il n'y en aura pas à donner...

— Tant pis!

— Mais on payera aussi généreusement que s'il y en avait.

— Tant mieux!

— Voici ce dont il est question ., Vous m'écoutez bien, n'est-ce pas?...

— Religieusement.

— Il me faut des renseignements sur une personne...

— Vous les aurez, — fit Mathias Auber en tirant de sa poche un abominable petit portefeuille tout crasseux. et en. s'apprêtant à prendre des notes.

— Cotte personne, — continua Raoul, — est une femme.

— Très bien.

— Elle est Italienne et se nomme Antonia Verdi...

Mathias parut évoquer des souvenirs à propos de ce nom; mais sa mémoire ne lui rappela rien, car il dit presque aussitôt :

— Continuez.

— Antonia Verdi, — reprit le chevalier, — est une jeune et belle personne qui s'occupe de magie, de divination, et qui fait apparaître le diable...

— Oh! oh! — s'écria Mathias en riant.

— Depuis un mois ou à peu près, ajouta Raoul, elle a été admise deux fois au Palais-Royal la nuit^ et des scènes de sorcellerie ont eu lieu devant le régent...

Raoul s'arrêta.

— Est-ce là tout ce que vous savez? — demanda Mathias.

— Oui.

— Ce n'est pas beaucoup, mais c'est assez. Si insuffisantes que soient vos indications, on marchera. Seulement entendons-nous bien. Que voulez-vous savoir?

— Le plus possible.

— Ceci ne dit rien. Formulez vos questions par ordre, et on tâchera d'y répondre catégoriquement.

— Eh bien, je veux savoir :

1° Où demeure Antonia Verdi?

2" D'où vient-elle?

3° Quels sont ses antécédents?

4° Depuis combien de temps est-elle arrivée à Paris?

5° Quelle est sa manière de vivre?

6° Si elle a quelques ressources?

7° Enfin, par qui elle a été introduite au Palais-Royal?

— A la bonne heure! dit Mathi.is en serrant le petit portefeuille sur lequel il venait (Féerire en quelque temps sous la dictée de Raoul.

Puis il ajoula :

— Maintenant, abordons le côté le plus sérieux de la question...

— Vous voulez parler du payement n'est-ce pas?

— Oui.

— Je vous ai promis dèlre large.

Mathias plissa ses deux lèvres et en laissa s'échapper un son prolongé qui peut s'orthographier à peu près ainsi :

— lluist-t-t.

— Qu'y a-t-il? — demanda Raoul.

— Il y a que, pour moi, des promesses et rien sont absolument la même chose! Soyons positifs et je fonctionnerai. Sinon, non.

— Il vous faut de l'argent d'avance?

— Oui.

— ('ombicn?

— Moitié du prix total.

— Quel sera ce prix?

— Vingt-cinq louis.

■ — A'oas êtes déliant !

— Qu'est-ce que vous voulez?... j'ai été trompé si souvent.

— Si je vous donne ce que vous demandez, quand vous metlrez-vous à l'œuvre?

— Sur-le-champ.

— Et les renseignements dont j'ai besoin, quand les aurai-je?

— Dans trois jours au plus tôt; dans trois semaines au plus tard. Cela dépend des difficultés plus ou moins grandes que je rencontrerai dans mes recherches.

— Voici quinze louis.

— Merci.

— Je vous en remettrai quinze autres en échange de vos réponses à mes questions. Vous voyez que cela fait trente louis au lieu de vingt-cinq que vous me demandiez.

— Vous faites bien les choses, — répondit Mathias. — Vous serez servi en conséquence. Où vous reverraije?...

— Ici, dans quatre jours, à la même heure.

— Ah ! dans quatre jours, il n'est pas sûr que je puisse vous satisfaire enlièrement, mais j'aurai quelque chose à vous dire.

Puis, a}»rès l'échange des paroles que nous venons de rapporter, Raoul prit congé de son agent.

LES MV.STÈRF.S DU PALAl S-RO VAL

Ces objets étaient d'uue nature extrèmeuienl bizarre. (P. 149.)

Nous expliquerons plus tard k nos leclours commoul i! pouvait so faire qnQ M. de la Tremblaye ne fùl point connu do Mathias Auber, auquel il s'adressait sans hésitation pour liii confier une mission d'espionnage Nous ajouterons que si quelque chose pouvait sembler obscur et invraisemblable dans les premières parties de ce livre, ce quelque chose s'expliquera plus tard, et, nous l'espérons, à la satisfaction générale.

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