LE RAPPORT
« Jean Carré, forcé de quitter Paris trois ou quatre ans auparavant par suite de démêlés avec la police, était allé chercher à Marseille un asile et un ciel plus hospitaliers. Manquant do toute espèce de ressources, il
148 Ll'S MYSTÉKES DU PALAIS-ROYAL
s'était vu rJduil à entrer eu qualité de domestique daus lun des princijiaux hôtels garnis de la ville.
« La place était bonne, les gages suffisants, les profits nombreux, et Jean Carré n'avait point tardé à se faire à sa condition nouvelle.
« Au bout de deux années environ, il était devemu en quelque sorte l'homme de confiance de l'hôtellerie dans laquelle il servait.
«* Il y a six mois de cela, Jean (^larré vit arriver une jeune femme très jolie, qui, sans doute, venait de débarquer dans le port.
« Cette jeune femme, suivie d'une seule fille de chambre, n'amenait avec elle qu'un bagage assez mince.
« Ceci ne l'empêcha point de s'installer dans l'un des plus vastes et des plu-s beaux appartements de Thôtel.
« Le soir même du jour de son arrivée, un jeune homme inconnu vint la demander sous le nom de la signora Antonia Yerdi.
« Ce jeune homme revint tous les jours.
« La signora ne sortait jamais, et faisait dans la maison une grande dépense, toujours payée avec une régularité parfaite.
« Au bout de trois mois, le jeune homme cessa de venir.
(* Pendant une semaine, Antonia pleura amèrement, se vêtit de noir, se frappa la poitrine, et laissa ses cheveux flotter sur ses épaules.
« Ensuite elle parut se consoler.
w Seulement, à partir de ce jour, elle paya sa dépense avec beaucoup moins d'exactitude que pai' le passé, et, au bout de quelque temps, elle finit par ne plus payer du tout.
« Le maître d'hôtel patienta un mois, puis, ne comptant pas beaucoup sur la solvabilité de sa locataire, il lui députa Jean Carré pour lui demander àe l'argent et la congédier en cas de refus.
« Jean CaiTé s'acquitta de sa commiission avec les formes les plus polies. La jeune femme ne le laissa pas achever Elle tira de son doigt une bague dont le chaton était formé par un diamant assez beau et elle la lui donna en disant : .
« — Je n'ai pas d'argent, mais allez vendre ce bijou et que votre maître se paye sur le produit de cette vente.
« Jean Carré fit ce que lui demandait Antonia, et, comme il lui rapportait le surplus de la somme, elle lui dit avec toute la simplicité d'une grande dame qui aurait plws de cent mille écus de rente :
,( — Gardez cela, mon ami, pour la peine que vous vous êtes donnée!
« Au bout d'un mois, les mêmes circonstances se présentèrent. Une seconde bague fut vendue par l'intermédiaife du valet, qui dut encore empocher quelques louis de différence.
« Une semblable libéralité, de la part d'une femme qui ne semblait rien moins que riche, étonna tellement Jean Carré que sa physionomie exprima clairement ce qui se passait en lui.
« Antonia devina sa pensée, et elle lui dit en souriant :
a — Il m'importe peu de dépenser beaucoup, car je serai bientôt si riche que je ne saurai que faire de mes richesses, et, si cela vous convient, mon ami, j'assurerai votre fortune.
<( — Comment cela? — demanda Jean Carré.
u — Je vais partir pour Paris, j'ai besoin d'un laquais. Venez avec moi, et je crois que vous aurez lieu de vous applaudir de votre sort.
« Jean Carré hésita. Accepter la jtroposition de la jeune femme, n'était-ce pas agir comme le chien de la fa])le et, quitter l'os pour courir après l'ombre?
« Mais Antonia se remit à parler et elle dit des choses si convaincantes, avec une éloquence tellement persuasive, que Jean Carré, ébloui, ému, transporté, courut de ce pas prévenir son maître qu'il eût à se procurer un autre factotum, et qu'il quittait son service pour entrer à celui d'Antonia Verdi.
(( On crut qu'il avait perdu la tète et on ne chercha point à le retenir.
« Peu de jours après, Antonia, la fille de chambre et Jean quittèrent Marseille et prirent la route de Paris.
« La vente de ses derniers bijoux avait servi à la jeune femme poui l'acquisition d'un vieux carrosse fort démantelé, et il lui restait eu outre une petite somme d'argent comptant.
« Après un trajet qui dura près de trois semaines, les voyageurs atteignirent Paris.
« Antonia avait écrit pour faire retenir d'avance tout le premier étage de l'hôtel de Lyon dans la rue de la Jussienne.
« Là, elle s'enferma et sembla d'abord vouloir mener une vie d'une recluse, ne sortant pas et ne recevant personne.
<( Au bout d'une semaine, Jean Carré fut chargé par sa maîtresse d'aller porter une lettre au Palais-Royal.
« Cette lettre était à l'adresse de l'un des officiers du régent.
« Deux heures après, un élégant gentilhomme venait voir Antonia et passait trois heures avec elle, tantôt causant à voix basse, tantôt discutant bruyamment, mais toujours dans une langue étrangère.
« A dater de cette visite, il ne s'écoula pas un seul jour sans que des marchands apportassent quelque objet pour Antonia.
« Ces objets, d'une nature extrêmement bizarre, étaient de grands oiseaux de nuit empaillés, des vases de cristal d'une forme inusitée et
iliO LES MYSTERES DU PALAIS-ROVAL
dont on ne pouvait deviner l'usage, des pièces d'-arlifice, brûlant sans fumée et sans odeur et produisant des flammes de couleurs variées. 11 y avait même un fort joli squelette curieusement monté en cuivre et faisant mouvoir ses ossements quand on touchait un ressort caché dans son piédestal.
« Antonia passait les nuits entières enfermée dans son appartement, étudiant des livres mystérieux et parlant toute seule, comme une folle ou comme une somnambule.
« Les visites de l'élégant gentilhomme n'étaient pas très fréquentes, cependant on le voyait à l'hôtel régulièrement une ou deux fois par semaine.
« Un soir, Jean Carré lui entendit prononcer ces mots, au moment où il se relira :
— EnRn, tenez-vous prête, c'est pour demain.
« — Soyez tranquille, — répondit Antonia.
« Le lendemain, vers les dix heures du soir,, un carrosse sans armoiries, et dont le cocher et les laquais ne portaient pas de livrée, s'arrêta devant la porte de l'hôtel de Lyon. .
« On demanda Antonia, qui ne se fit pas attendre.
« Jean Carré eut la curiosité de suivre le carrosse. 11 le vit entrer au Palais-Royal.
« Anlonia revint vers les quatre heures du matin.
« Elle avait l'air radieux, et elle paya à Jean Carré une année de ses gages, accompagnée d'une gratification au moins égale.
« Depuis cette époque, la visite au Palais-Royal s'est renouvelée trois fois, deux le jour et une la nuit.
« Antonia songe à quitter l'hôlel de Lyon, et elle cherche une maison particulière qu'elle fera, dit-elle, décorer d'une façon splendide.
« On prétend dans le quartier que la jeune femme est sorcière, et il n'y aurait rien de bien étonnant à ce que le bon peuple lui fit, un de ces soirs, un mauvais parti.
« Anlonia se donne pour Italienne, mais elle ne l'est pas. Ceci ressort incontestablement d'un fait que voici :
« Quand Antonia se trouve avec des étrangers, elle afTccle dans la conversation un accent italien des plus prononcés.
« Quand, au contraire, elle est seule avec le gentilhomme du Palais- Royal ou avec Jean Carré et la lille de chambre, elle parle un français admirablement pur et sans aucune trace d'accent.
« A coup sur, la prétendue Antonia Verdi se cache sous un nom et sous une nationalité qui ne lui appartiennent point.
LES MYSTÈRES DU PALAIS-ROYAL ial
« Il y a là un mystère à éclaircir. Mathias Auber s'efforcera de le faire, s'il en reçoit l'ordre de M. le chevalier de la Tremblaye.
« Quatrième question. — Depuis combien de temps Antonia est-elle à Paris ?
u La réponse que nous avons faite à la question précédente répond également à celle-ci, ainsi qu'à la cinquième :
— Quelle est sa manière de vivre? Nous nous abstenons donc, afin de ne pas nous répéter.
« Sixième question, — A-t-elle quelques ressources?
« — Aucune. — Aucune autre du moins que ses visites au Palais- Royal, d'où elle revient toujours lestée de beaucoup d'or.
« Septième et dernière question. — Par qui Antonia a-t-elle été introduite au Palais-Royal?
« — Par le gentilhomme dont nous avons signalé la venue chez elle, deux heures après la réception du billet qu'elle lui avait envoyé.
« — Ce gentilhomme, blessé presque mortellement en duel, il y a quinze jours, par M. le chevalier de la ïrembîaye, se nomme le vicomte d'Aubigny. » Ainsi finissait le rapport de Mathias Auber.
Le papier s'échappa des mains de Raoul en lisant les dernières lignes. Quelle fatalité lui suscitait donc ainsi à l'improviste deux ennemis redoutables, dans la personne du vicomte et de l'aventurière?
Pourquoi l'issue de ce malheureux duel ne l'avail-elle pas débarrassé au moins de l'un des deux?. . .
Raoul maudit sa main de n'avoir point porté un coup mieux assuré
— Ah! si j'avais su! — pensa-t-il.
Et, oubliant le lieu dans lequel il se trouvait, il se laissa aller à une sombre et profonde méditation.
Mathias Auber l'en arracha soudainement.
— Monsieur le chevalier est-il satisfait de mon travail? — lui demanda l'espion.
— Oui, — répondit Raoul.
— Alors, monsieur le chevalier n'oubliera pas...
— Vos quinze louis?... en voici vingt.
— J'ai l'honneur de remercier monsieur le chevalier, qui est un vrai soleil de générosité!
Raoul se leva et fit quelques pas pour s'éloigner.
— Monsieur le chevalier n'aura-t-il plus besoin de moi? — demanda Mathias x\uber.
Raoul hésita pendant un instant, puis il répliqua :
— Peut-être !