LA JALOUSIE
Ce jour-là, pour la première fois depuis son prétendu mariage, Raoul, en relournant auprès de Jeanne, ne put effacer de son front la trace des préoccupations qui le tourmentaient. Le trouble de son esprit était si grand, qu'il oublia do reprendre ses vêtements de gentilhomme qu'il avait laissés dans la chambre des Mages, et qu'il parut devant la jeune femme avec le déguisement dont il s'était servi pour aller retrouver Mathias Auber au cabaret de Mars et Vénus.
Jeanne, dans le premier moment, ne reconnut point son mari sous le costume infiniment modeste que nous avons décrit plus haut.
Puis, quand elle eut bien constaté son identité, ce qui, disôns-le ne fut pas long, elle l'interrogea sur les motifs d'une semblable métamorphose.
- En toute circonstance, Raoul aurait ri tout le premier de sa distraction et aurait forgé en quelques minutes une histoire au moins vi'ai semblable pour expliquer un travestissement dont il voulait cacher le motif réel.
Mais, dans la disposition morale oi^iil se trouvait, chagrin et soucieux, tourmenté du présent, inquiet de l'avenir Raoul, pris au dépouvu, ne sut que répondre, et, pour se tirer, d'affaire, il reprocha à Jeanne, avec quelque peu d'amertume, sa curiosité indiscrète.
— Mais, mon ami, — répliqua Jeanne, — il me semblait que, tout étant commun entre un mari et sa femme, de même que je ne devais pas avoir de secrets pour vous, vous ne deviez pas en avoir pour moi...
— Yous aviez tort de penser cela... — répondit sèchement Raoul.
— En quoi donc?
— Un mari ne doit compte de ses atTaires à sa femme qu'autant qu'il le veut bien, et quand il juge à propos de garder le silence, il n'est point convenable qu'elle l'interroge.
Jeanne regarda Raoul avec étonnement.
— Mon Dieu!... — murmura-t-elle, — vous ne me parliez point ainsi il y a quelques jours ! . . .
— C'est que, — répliqua M. de la ïremblaye, — il y a quelques jours, vous ne me tourmentiez point par votre curiosité importune!...
— Je vous tourmente donc!... — s'écria la jeune femme.
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Avait-elle le droit de lire ce qui ne lui était évidemment point destiné? (P. lo3.)
— Oui, el plus que je ne saurais le dire! — répliqua brusquement Raoul.
Jeanne ne répondit point.
Elle cacha sa tète dans ses mains et se mit à pleurer silencieusement.
Combien lui parurent amères ces larmes, les premières que Tliomme qu'elle aimait eût fait couler de ses yeux!
UV. 20. — XAYUîn MIL MONTliPIN. — LES MYSTlJIiES DU PALAIS-ROYAL —ÉD. .1. ROUFFETC'e. — LIV . 20.
iU LES MYSTÈRES DU PALAIS-ROYAL
Raoul se promena à grands pas dans la chambre.
Au bout d'un instant il regarda Jeanne.
Quand il vit les perles liquides qui ruisselaient sur les joues bien vite décolorâmes de la jeune femme, il fut pris d'un vif mouvement de repentir, 9t il se reprocha la brutalité si pou motivée de ses paroles.
Du regret de la faute au désir de la réparer il n'y avait qu'un pas.
Raoul mit un genou en terre devcmt Jeanne et lui fit une douce violence pour s'emparer de l'une de ses mains, tout en lui disant d'une voix tendre :
— Chère enfant, je vous ai fait de la peine sans le vouloir. Au nom du ciel, pardonnez-le-moi! car moi je ne me le pardonnerai pas!...
Jeanne leva la tête.
Une nuance d'un rose pâle était revenue à ses joues, elle souriait à travers ses larmes, comme on voit uia rayon du soleil d'été étinceler à travers les dernières vapeurs d^une averse.
— Vous dites que vous m'avez fait de la peine, mon ami, — réponditelle, — je vous assure que je ne m'en souviens pas...
— Ah! — s'écria Raoul, — vous êtes plus belle que les anges et vous êtes aussi bonne que le bon Dieu lui-même!...
— Puis, appuyant la jeune femme contre son cœur, il recueillit avec ses lèvres les dernières traces de larmes qui brillaient sur son frais visage.
— Maintenant que la paix est faite, — reprit Jeanne avec un nouveau sourire, — je veux, dussiez-vous encore m'appeler fille d'Eve, vous répéter ma question de tout à l'heure : Pourquoi, mon Raoul, ne portezvous pas aujourd'hui vos vêtements habituels? pourquoi le brillant gentilhomme s'est-il vêtu, comme vous l'avez fait, d'une aussi bourgeoise enveloppe?
— C'est bien simple, répondit Raoul qui avait eu le temps de bâtir une fable, je vous ai déjà dit, chère enfant, que je m'étais follement compromis dans des intrigues politiques et que ma sûreté était menacée...
— Oui, vous m'avez dit cela.
— Je n'ai nulle envie, vous le comprenez, de goûter pendant quelques semaines l'hospitalité de la Bastille, et la séparation forcée qui résulterait d'un emprisonnement ne vous sourirait pas plus qu'à moi, j'imagine.
— Grand Dieul — s'écria Jeanne, — je le crois bien!...
— Aujourd'hui, — continua Raoul, — j'étais forcé de me montrer pour affaire dans un endroit public, la prudence me dictait quelques^précautions, et je ne trouvai rien de mieux que de revêtir un costume dont la simplicité ne pût aliirer l'attention...
— Vous avez eu cent fois raison! — répondit la jeune femme. — Mais pourquoi ne m'avoir pas dit cela tout de suite?
— Ah! — fit Raoul, — je craignais de vous inquiéter en parlant du petit danger qui me menaçait.
— Ne savez-vous pas, — continua Jeanne, — que je préférerais toutes les inquiétudes du monde à l'insupportable idée d'avoir perdu votre cœur?
— Ma bien-aimée Jeanne, ma femme chérie, — répondit le chevalier avec ardeur, — mon cœur est bien à vous, tout à vous, et ne cessera jamais de vous appartenir...
La réconciliation, on le voit, était complète, et l'entretien continua sur ce ton bucolique.
Raoul avait rendez- vous dans la soirée' avec le marquis de Thianges.
Il laissa Jeanne au salon et passa dans la chambre à coucher afin d'aller reprendre des vêtements conformes à son rang.
A peine venait-il de sortir, que Jeanne aperçut un papier assez volumineux, tombé sur le tapis à la place qu'avait occupée son mari.
Sans aucun doute ce papier s'était échappé de la poche de Raoul.
Elle se baissa et le ramassa, puis elle fit un mouvement pour l'ouvrir et y jeter les yeux. Un scrupule l'arrêta.
Avait-elle le droit de lire ce qui ne lui était évidemment point destiné, et Raoul ne pourrait-il point l'accuser d'indiscrétion, et, cette fois, avec quelque fondement?
Jeanne fit un pas vers la chambre à coucher, afin d'aller reporter à son mari le papier tentateur.
Mais un pressentiment la retint.
Elle se dit qu'après tout la curiosité d'une femme à l'endroit des secrets de son mari était une curiosité légitime, et, cédant volontiers à l'empire de ce raisonnement, vrai ou faux, elle déploya vivement le manuscrit et en lut la première ligne.
Cette première ligne était celle-ci :
« Rapport présenté à M. le chevalier Raoul de la Tremblaye, au sujet d'une personne disant se nommer Antonia Verdi. »
— Une femme! — s'écria Jeanne mordue au cœur par un soupçon jaloux, — il s'agit d'une femme!
Et elle dévora le rapport tout entier.
A mesure qu'elle avançait dans sa lecture, son esprit, fasciné par les lueurs trompeuses que répand sur tous les objets la torche de la jalousie, lui persuadait qu'elle était victime d'une abominable trahison conjugale.
Au bout de trois semainos de mariage!... Il y avait de quoi en perdre la tête. Jeanne la perdit.
Elle se figura qu'elle voyait clair dans la trame ourdie par Raoul.
Évidemment cette femme, cette aventurière, cette Antonia Verdi que M. de la Tremblaye faisait espionner, il l'aimait.
Évidemment il ne prenait que pour se rapprocher de celte femme le costume d'emprunt dont il n'avait pas même songé à se débarrasser pour revenir sous le toit conjugal.
Évidemment, enfin, la colère qu'il avait manifestée lors des premières questions de Jeanne, devait servir à dissimuler le trouble naturel du coupable surpris presque en flagrant délit.
Son malheur lui apparaissait complet, lumineux, irréparable.
Elle était trompée ! elle n'était plus aimée !
Jeanne voulut couHr à Raoul et l'accabler de reproches que méritait son indignité.
Elle rouvrit la porte du salon, mais ne put en franchir le seuil.
Le coup qu'elle venait de recevoir avait été trop violent, le sang reflua de son cœur à sa tête, et elle tomba presque inanimée sur le tapis.
Au bout d'une minute, il lui revint un peu de force.
Elle put se relever et gagner le divan circulaire sur lequel elle s'étendit.
Là, il lui sembla qu'elle allait mourir.
Des bruits étranges emplissaient ses oreilles, la chambre lui paraissait tourner rapidement sous ses yeux.
A cette espèce d'hallucination succéda une crise nerveuse qui tordit les membres délicats de la pauvre Jeanne.
Pour étouffer les cris inarticulés que lui arrachait la douleur, elle mordait d'une façon convulsive les oreillers du divan.
Tout cela ne dura guère plus de quatre ou cinq minutes.
A cette crise succédèrent un torrent de larmes et une prostration presque complète.
Au moment oii Raoul rentra dans le salon, ranéantissemcnt de Jeanne était tel qu'on aurait pu la croire évanouie.