RAOUL ET JEANNE
M. de la Tremblayc courut à la jeune femme aussitôt qu'il s'aperçut de son état, et il s'écria avec une émotion et une inquiétude qui n'étaient point jouées :
— Qu'avez-vous?... mon Dieu ! qu'avez- vous?
Jeanne, en entendant la voix de son mari, sentit que les forces lui revenaient comme par magie, et, avec les forces, le sentiment de la douleur un moment assoupie.
Elle se souleva du divan sur lequel elle était étendue, et elle se tint debout devant Raoul, les lèvres tremblantes et le regard baissé.
Le chevalier répéta sa question.
— Vous me demandez ce que j'ai, Raoul! — murmura-t-elle avec une déchirante amertume.
— Oui, — répondit M. de la Trcmblaye, — je vous le demande, chère Jeanne.
Jeanne releva les yeux, et un éclair brilla dans ses prunelles... Elle ouvrit la bouche pour pousser un cri d'indignation. Mais cet éclair s'éteignit soudain, la bouche resta muette, et, après un instant de silence, Jeanne répondit :
— Rien... rien... je n'ai rien...
— Comment, rien?... Et vos yeux sont rouges^ votre visage est décomposé I... Vous semblez me regarder avec haine et avec colère... Que vous ai-je donc fait?... Ma conscience ne me reproche rien.
Pendant un instant, l'idée était venue à Jeanne d'éviter une explication immédiate. /
Mais elle ne se sentit pas le courage de vivre pendant quelques heures ainsi écrasée sous le poids de sa légitime indignation. Elle voulut décharger son cœur, et elle dit d'une voix lente et mal articulée, brisée par l'angoisse et mouillée en quelque sorte par les larmes :
— 0 Raoul! pourquoi, quand vous êtes arrivé mourant dans la maison de ma mère, avoir fait naître dans mon cœur de la pitié, puis de l'amour?... Pourquoi m'avoir dit de douces et menteuses paroles... m'avoir fait de tendres promesses que vous ne vouliez pas tenir? Pourquoi surtout m'avoir donné ce nom de votre femme, que j'étais si fière de
ij8 les mystères du palais-royal
porter et qui ne me préparait, je le vois bien maintenant, que les plus déchirants chag^rins, que les plus mortelles douleurs!
Jeanne s'arrêta.
Raoul prolita de cet instant de silence pour s'écrier :
— Je ne sais si je dors ou si je veille!... les paroles que je vous entends prononcer me rendent fou!... Je vous le demande au nom du ciel, expliquez-moi du moins les motifs qui vous poussent à me parler ainsi !
— Vous ne les devinez donc pas, ces motifs?
— Non, je vous le jure !
Jeanne secoua tristement la tète.
— Raoul, — murmura-t-elle, — ce que vous me dites là est un mensonge ; ne vous avilissez donc pas plus longtemps, car, vous le voyez bien, je sais tout!
Raoul se prit à trembler.
Jeanne avait-elle surpris le secret de sa vie?
Jeanne savait-elle qu'il était déjà marié, et que, par conséquent, leur union n'avait pu être qu'une comédie sacrilège?
Mais le marquis de Thianges, seul, possédait ce secret, et Jeanne n'avait point vu le marquis.
Raoul se rassura Lien vite.
— Chère enfant, — dit-il, — vos reproches me désespèrent, mais je vous répète que je ne les comprends pas, que je ne peux pas les comprendre... Encore une fois, qu'avez- vous?... Quelles que soient vos accusations, je suis certain de pouvoir y répondre et me justifier...
— Ainsi, vous voulez que je parle?...
— Oui, je vous en supplie.
Jeanne fit sur elle-même un effort surhumain. ~^
Elle appuya la main sur son cœur comme pour en comprimer les battements impétueux, et elle demanda d'une voix presque calme :
— Vous m'avez dit, n'est-ce pas, que vous vous étiez compromis dans une intrigue politique, et que votre liberté était menacée?...
— Oui, — répondit Raoul.
Jeanne continua :
— Vous m'avez dit, n'est-ce pas, que votre déguisement de ce matin avait pour but de pouvoir passer inaperçu dans un lieu public où vous étiez obligé de vous rendre?...
— Oui, répondit M. de la Tremblayc pour la seconde fois.
— Eh bien! — demanda Jeanne, — pourquoi m'avez- vous .dit cela?...
— Mais, — fit Raoul, — je vous ai dit cela, parce que c'était la vérité...
— Non! — s'écria Jeanne, — non, Raoul, ce n'était pas la vérité; car la vérité, la voici :.Vous me trompez! vous aimez une autre femme, et ne cherchez pas à le nier, car je sais le nom de cette femme et je sais aussi sa demeure...
— Ma chère Jeanne, — interrompit Raoul, — il faut, je le répète, que je sois fou ou que vous soyez folle!
Jeanne sourit avec ironie.
Elle présenta à Raoul le rapport que, depuis un instant, elle broyait entre ses mains, et elle lui dit :
— Tenez, et, si vous le pouvez, soutenez encore que vous n'aimez pas cette Antonia Verdi, qu'espionnent vos agents et que le régent protège !... Soutenez aussi que ce n'est pas pom* aller la rejoindre que vous vous déguisez!... Soutenez cela, Raoul, afin que voire impudence égale votre trahison!...
Raoul resta abasourdi sous le coup de cette accusation inattendue.
Sa position était difficile.
Nous connaissons son innocence, du moins à l'endroit d'une infidélité, et cependant il lui était plus impossible peut-être de se justifier que s'il eût été réellement coupable.
Pour arriver à cette justification, il eût fallu mettre Jeanne au fait de ses antécédents, de sa position à la cour du Palci,is-Royal et des motifs qui l'avaient poussé à faire espionner Antonia.
Or, c'est justement cette révélation qu'il ne pouvait ni ne voulait faire.
D'ailleurs, l'eùt-il entreprise, que Jeanne ne lui aurait pas laissé le temps de l'achever, car, à peine eut-il prononcé ces mots : « Jeanne, ma chère Jeanne, écoutez-moi, je vous en conjure!... » qu'elle l'interrompit en lui disant, avec un calme d'autant plus effrayant qu'il cachait, à coup sûr, une tempête intérieure, tempête qui se décela dans l'intonation des dernières paroles :
— Je ne veux rien écouter, Raoul, je ne veux rien entendre ! Vous allez mentir encore, comme hier, comme tout à l'heure, comme toujours, ot je ne vous croirais pas... Gardez donc ces tromperies et ces impostures pour celles qui s'en rendront dupes! Moi, grâce à Dieu, je ne le suis plus! Allez rejoindre cette Antonia qui vous attend sans doute!... Allez^ ro n'est pas moi qui songe à vous retarder!
Et JeannC;, après avoir ainsi parlé, courut s'enfermer dans la chaml>r.! à coucher, où elle se barricada en entassant contre la porte tous les
meubles que la force nerveuse, fille de la colère, lui permit de Iransportei' jusque-là.
Uaoul essaya dcnlrer en pourparler au travers de cette porte.
Jeanne ne daigna pas lui répondre un seul mot.
J'rières, menaces, tout fut inutile.
M. de la Tremblaye se dit que peut-être Jeanne s'était évanouie.
Il appuya son épaule contre le panneau mince et frêle, et se mit en devoir de Ui faire sauter en dedans.
La voix de la jeune femme s'éleva des les premiers craquements de la porte.
Cette voix était saccadée par une eiïrayante émotion.
Elle prononça distinctement ces mots :
— Je viens de prendre, au trophée d'armes de la muraille, un poignard que je tiens à la main. Je vous jure devant Dieu, Raoul, qu'au moment oii tombera ce panneau, je m'enfoncerai le poignard dans la ])oilriiie!
Raoul eut peur.
Il connaissait assez sa femme pour être certain que ce qu'elle disait, elle le ferait.
Il s'éloigna vivement de la porte qu'il ébranlait déjà, et il pensa que le seul parti à prendre était de laisser à la solitude le soin de calmer l'irritation de Jeanne.
Il avait, nous le répétons, un rendez-vous avec le marquis, et ce rendez-vous ne pouvait se remettre.
Il quitta donc la rue du Cherche-Midi et se dirigea vers l'hùtel do Thianges tout en se répétant :
• — Oh! jalousie!... jalousie fatale!... que de maux tu causes en ce monde!...
Quand il rentra pour l'heure du souper, l'impression causée par la scène que nous venons de raconter s'était quelque peu cflacée de son esprit.
Il espérait trouver Jeanne rassérénée, et, sinon souriante, du moins disposée à se laisser convaincre de la fausseté de ses soupçons.
La jeune femme n'était point au salon.
11 gagna la chambre ïi coucher et frappa.
Personne ne répondit.
Il tourna le bouton de la serrure. La porte s'ouvrit.
— Jeanne, — dit-il, — chère Jeanne, où êtes-vous? L'écho de ses paroles s'étouffa sans réponse.
Raoul alla à la salle à manger et en revint avec de la lumière.
En ce moment passùreat deux porteurs dandinant leur chaise vide. (P. 165.)
LIV. 21. — X.VV1ER DE MOMTÉPIN. — LES MYSTÈRES DU PALAIS-ROYAL. — ÉD. J. ROUFF ET G'«. LIV. 21
La chambre à coucher était vide.
Il interrogea Jacques et Honorine.
— Où est madame? — lui demanda- t-il.
Ni l'un ni l'autre ne l'avaient vue.
Une pensée terrible vint alors à l'esprit de Raoul.
Il courut visiter la porte secrète qui conduisait à la cour de la maison voisine et dont Jeanne, plus d'une fois, lui avait vu presser le ressort.. Cette porte était restée entr'ouverte.
Le doute n'était plus possible : Jeanne avait disparu.