LA CHAISE A PORTEURS
Voici ce qui s'était passé.
Jeanne, en entendant s'affaiblir le bruit des pas de Raoul qui s'éloignait, douta d'abord que ce départ fût réel.
Mais l'absence prolongée de tout bruit l'ayant convaincue que son mari avait en effet quitté la maison, elle laissa tomber à ses pieds l'arme que, pendant un instant, elle avait tournée contre elle-même.
Puis elle chercha à mettre un peu d'ordre dans les pensées qui brûlaient son cerveau en y tonrbillonnant comme des paillettes de fou...
Dans cette sorte d'incendie de ses illusions, dans cette tourmente enflammée oii se consumaient les croyances, les espérances, les bonheurs de la jeune femme, étincelaient d'un fatal éclat, comme deux foyers d'incendie, un nom et une adresse:
Le nom d'An to nia Verdi.
L'adresse de la rue Jussienne.
De toutes les passions qui fondent le cœur humain dans leur implacable creuset, la jalousie est celle qui sait le mieux donner un corps, aux fantômer qu'elle a créés.
Ainsi, dans l'esprit de Jeanne, la trahison de Raoul était un fait prouvé, incontestable, et au sujet duquel l'ombre d'un doute ne pouvait pas même s'élever.
Au bout d'un instant, elle arriva à se persuader à elle-même que son mari ne l'avait quittée que pour aller retrouver sa rivale, et qu'à ce moment tous les deux, dans les bras l'un de l'autre, riaient ensemble de sa vaine et dévorante jalousie.
La pauvre tète de Jeanne ne put supporter celte idée horrible.
Une sorte de délire s'empara d'elle et la subjugua.
Elle se sentit animée d'une force surnaturelle, et elle s'écria :
— Moi aussi, j'irai chez cette femme !..,
De la pensée à l'exécution, il n'y a pas loin.
Jeanne, sans même prendre le temps d'échanger sa robe de chambre contre un autre vêtement, jeta sur ses épaules un mantelet de salin noir dont le large capuchon pouvait, en se rabattant, cacher entièrement son visage.
Elle ouvrit le tiroir du meuble où Raoul puisait de l'or à pleines mains jet y prit deux ou trois louis.
Ensuite, elle ôta un à un les différents objets qu'elle avait entassés -devant la porte de la chambre ; elle ouvrit cette porte et elle entra dans la salle à manger.
La première pensée de Jeanne fut de s'engager dans le couloir secret qui conduisait à la chambre des Mages; mais elle réfléchit qu'elle courait risque, en traversant l'appartement tout entier, de rencontrer Honorine ou Jacques, et que d'ailleurs il faudrait, en descendant l'escalier de l'hôtellerie, s'exposer à la curiosité des voyageurs et de Samuel lui-même, qui pourrait la reconnaître.
En même temps, elle se souvint de l'issue cachée pratiquée dans l'un des panneaux de la salle à manger.
Elle chercha le ressort, et le découvrit sans peine.
Le panneau céda, et Jeanne se Iroiava sur le carré du grand escalier de la maison voisine.
Elle descendit rapidement cet escalier, sans s'inquiéter de refermer le panneau, elle traversa cette vaste cour dans laquelle, le jour de son mariage, elle avait été attendue par le beau carrosse bleu et or aux chevaux blancs ferrés d'argent.
Les souvenirs de ce jour de bonheur arrachèrent une larme à ses yeux et un soupir à sa poitrine.
Elle franchit le seuil do la porte cochère et elle se trouva dans la rue.
Là, commença pour Jeanne un embarras à la pensée duquel son esprit ne s'était pas arrêté un seul instant.
Elle savait bien que Ihotel de Lyon était situé rue de la Jussiennc, mais où se trouvait cette rue? Voilà ce qu'elle ignorait.
Jeanne, nous l'avons déjà dit, ne connaissait point Paris. Elle avait quitté la grande ville dès sa première enfance, elle y élait revenue avec Raoul, mais pour ne sortir de chez elle que très rarement et en voilure.
Ce soir-là elle se trouvait toute seule et sur le pavé fangeux.
La nuit tombait.
I Les passants et les voitures se croisaient autour d'elle avec un bruit assourdissant et une confusion inextricable.
Elle eut i^eur et se mil ù courir on longeant les murailles, tout éperdue et ne sachant plus où elle allait.
Au bout de quelques minutes, le cœur lui manqua et ses jambes refusèrent de la porter plus loin.
Elle se trouvait en ce moment au bout delà rue du Vieux-Colombier, à l'entrée du carrefour de la Croix-Rouge.
Jeanne serait tombée si elle ne s'était adossée pendant un instant à la porte d'une allée.
Elle songea à retourner sur ses pas, mais elle ne savait plus par quel chemin elle avait passé, et il lui paraissait impossible de retrouver la porte par laquelle elle venait de sortir.
Elle résolut donc de continuer son chemin et elle regarda autour d'elle avec un embarras manifeste, car elle souhaitait s'adresser à quelqu'un pour être renseignée sur la direction à prendre, et elle se sentait retenue par une insurmontable timidité.
En ce moment passèrent tout auprès d'elle deux porteurs, dandinant leur chaise vide sur les longs bâtons qui la soutenaient.
L'un d'eux aperçut Jeanne, et, avec l'instinct qu'ont de nos jours les cochers de régie, il crut deviner en elle une bourgeoise timorée allant en bonne fortune.
II s'arrêta donc et il lui cria :
— Eh! ma petite dame, vous faut-il une chaise... mie bonne et belle chaise toute neuve, qui vous mènera comme le vent partout où vous voudrez aller?... Allons, ma petite dame, décidez- vous vite et ne mouillez pas plus long-temps vos jolis pieds sur ce vilain pavé crotté!...
Jeanne se dit que la Providence venait visiblement à son aide.
Elle fit signe aux porteurs qu'elle acceptait leur offre, et ils vinrent aussitôt se ranger au plus près de la muraille, de façon à ce qu'elle pût commodément s'installer dans la chaise.
Ensuite l'un des porteurs referma la portière, et mettant son bonnet à la main, il demanda :
— Où allons-nous, ma petite dame?
— Rue de la Jussienne, hôtel de Lyon, — répondit la jeune femme.
— Suffit, nous filons au pas de course... Vous n'êtes pasbien lourde, et le jarret est bon...
La chaise fut soulevée en même temps, et Jeanne se sentit emportée par un mouvement rapide et uniforme.
Le balancement monotone de ce genre de locomotion amena chez Jeanne une sorte de torpeur.
Son corps s'engourdit en même temps que sa pensée, et elle se trouvait plongée dans cet état indéfinissable qui n'est ni la veille ni le sommeil, au moment oii la chaise s'arrêta et oii un des porteurs vint lui dire :
— Nous sommes arrivés, ma petite dame.
Jeanne descendit.
— Tenez, — dit-elle au porteur en lui tendant une pièce d'or, voilà pour vous, mon ami.
Le porteur crut d'abord qu'il venait de recevoir une livre, mais quand à la clarté des lanternes de la chaise il eut aperçu les fauves reflets de l'or, il se confondit en remerciements et finit par demander :
— Est-ce que Votre Seigneurie ne nous garde pas?
— Si, — répondit Jeanne, — attendez-moi là oii vous êtes, je vous reprendrai dans un instant.
Et elle entra dans l'hôtel.
— Vois-tu, — dit alors le premier porteur à son compagnon, — je parierais que c'est une grande dame qui fait son mari... ce que tu sais bien...
— Oui, — répondit le second, — et j'imagine même que ce doit être une princesse, courant le guilledou incognito.
— Dans tous les cas, vive le sort qui nous envoie pareille aubaine I Et ils s'assirent paisiblement sur les bâtons de leur chaise. Jeanne était entrée dans l'hôtel, avons-nous dit.
La loge du portier était au fond de la cour.
Il y avait, ce soir-là^ réunion dans la loge.
Le cerbère de l'hôtel avait convié aux douceurs d'une collation quelques personnages de distinction, parmi lesquels se trouvait Jean Carré, le laquais d'Antonia.
On savourait d'épaisses pâtisseries arrosées de vin chaud sucré, et dont une forte dose de cannelle et de girofle relevait la saveur.
Jeanne frappa un coup timide contre l'un des carreaux de la loge.
Le portier, qui buvait en ce moment, voulut tourner la tête.
Il avala de travers et s'étrangla abominablement, ce qui, pendant deux ou trois minutes, le fit tousser à rendre l'âme.
Cette crise passée, il ouvrit le carreau, et demanda d'un ton do dogue enrhumé :
— Qu'est-ce que vous voulez?
— C'est bien ici, n'est-ce pas, — demanda Jeanne, — que demeure la signora Antonia Verdi?
— Oui, — répondit le portier.
— Je désire la voir.
— C'est impossible.
— Pourquoi?
— Parce qu'elle est sortie,
— Est-ce bien vrai, cela, monsieur?
— Quand je dis quelque chose de mes locataires, — grommela le portier, — il serait beau qu'on ne me crût pasi...
Et il fit le geste de refermer le carreau. Mais Jeanne l'arrêta.
— Savez-vous à quelle heure rentrera cette dame?...
— Non. Mes locataires ne me rendent point de comptes!...
— Il faut cependant que je la voie!... — murmura Jeanne, — il le faut!...
— Eh bien, revenez, — fit le portier.
Et il alla reprendre sa place et son verre de vin chaud.
— J'attendrai, — se dit Jeanne, — j'attendrai dans. la rue... Et elle traversa la cour pour gagner la porte de sortie.
Au moment 011 elle allait atteindre cette porte, un grand mouvement et un grand bruit se faisaient au dehors, et l'on entendait piaffer les chevaux d'un carrosse qui venait de s'arrêter devant l'hôtel.