‹ Les mystères du Palais-RoyalChapitre 24 sur 183 · LE GENTILHOMME · texte numérisé non relu

LE GENTILHOMME

En même temps parurent deux laquais, de ceux qu'on appelait des grisons, sans doute à cause de la couleur sombre et uniforme de leurs livrées.

Ils précédaient, en portant des torches, une jeune femme entièrement vêtue de noir, et dont le visage disparaissait sous les dentelles de ses coiffes.

Cette jeune femme s'appuyait sur le bras d'un cavalier de haute taille, qui marchait d'un air insolent, en faisant à chaque pas des écarts de poitrine.

— Vicomte, — disait la jeune femme, — je vous en prie, remontez en carrosse...

— Et pourquoi donc, s'il vous plaît, ma toute belle?

— Vous allez vous fatiguer...

— Moi? allons donc!... Est-ce que je me fatigue jamais?

— Ce que vous faites là est imprudent! Me voici chez moi, laissezmoi monter seule,

— Non, de .par tous les diables!... je veux vous accompagner jusqu'au bout, et je ne vous ferai pas grâce d'une marche.

— Songez donc, vicomte, combien vous devez être faible encore!.. Le vicomte étendit en avant son poignet droit et sembla le regarder

avec un air de satisfaction.

Puis il reprit :

— Faible? quelle bonne plaisanterie!... je tuerais un bœuf d'un seul coup!...

— Cependant, votre blessure...

— Est parfaitement refermée ; cela m'a produit l'elTet d'une saignée, et je ne m'en porte que mieux. Soyez donc sans inquiétude, ma chère Antonia.

Le cavalier de la jeune femme prononçait ce nom au moment où tous les deux ne se trouvaient guère qu'à trois ou quatre pas de Jeanne.

Cette dernière, pour parler au concierge de l'hôtellerie, avait baissé le capuchon de sa mante.

Son visage était à découvert..

Le cavalier de la femme vêtue de noir la regarda en passant, et un "geste d'admiration lui échappa.

Mais, comme il ne pouvait quitter le bras de sa compagne, il poursuivit son chemin et traversa la cour avec elle tout en se retournant plus d'une fois.

Jeanne, grâce aux quelques mots qu'elle avait entendus, savait que la personne qui venait de rentrer était Antonia Verdi.

Elle attendit pendant un instant, puis elle s'approcha de la loge pour la seconde fois et frappa au carreau.

Jean Carré ne se trouvait plus parmi les convives du suisse; le retour d'Antonia l'avait appelé au premier étage.

— Qu'est-ce que vous voulez encore? — demanda d'un air de plus en plus bourru l'amphitryon, séparé, par cet appel intempestif, de son vin chaud bien-aimé.

— Cette dame qui vient de rentrer est la signora Antonia Verdin'est-ce-pas?... — demanda Jeanne.

— Oui.

— Je vous ai déjà dit que je désirais lui parler.

— Eh bien, parlez-lui : est-ce que je vous en empêche?

— Où loge-t-elle?

Je voua iivais prédit, cliarmaute tigresse, que la pruderie portait malheur. (P. 112.)

— Ici au-dessus, la première porte dans cet escalier.

Et le suisse, après avoir donné ce renseignement, retourna précipitamment s'asseoir.

Jeanne monta.

A moitié de la hauteur de l'escalier, à peu près, elle rencontra l'homme qu'Antonia nommait vicomte.

LIV. 22. — XAVIER DEMOMÉPLN. — LES MYSTi:iU'.S DU PALAlS-r.OYAI.. — ÉD. J. HLUtt li 1 0"= LIV. 22

Il n'était plus précédé, mais suivi de ses deux laquais.

Au lieu de se rang^er pour laisser passer Jeanne, ainsi que le devait faire tout homme de bonne compagnie, il lui barra le passag-e en lui disant :

— Mordieu, madame, puisque voilà la seconde fois que le hasard nous met sur le chemin l'un de l'autre, vous allez me payer, s'il vous plaît, l'impôt d'un baiser que me doivent toutes les jolies femmes, et comme vous êtes deux fois plus jolie qu'une autre, vous acquitterez cet impôt deux fois...

Et joignant le geste aux paroles, l'impertinent gentilhomme avança les deux mains pour emprisonner dans ses doigts, longs et gros, la taille fine et souple de Jeanne.

La jeune femme poussa un cri et se rejeta vivement en arrière pour échapper à l'insolente agression dont elle était l'objet.

Cette agression, du reste, ne se renouvela point.

Le gentilhomme se mit à rire.

— Ah! ah ! — fît-il d'un air sardonique, — nous sommes aussi prude que cela! Tant pis, mordieu! tant pis, madame! la pruderie, voyez-vous bien, ne porte bonheur qu'aux laiderons... Soyez tranquille d'ailleurs et montez tout à votre aise; je cède la place à votre vertu!...

L'interlocuteur de Jeanne descendit en effet rapidement, et la jeune femme, pâle d'émotion et de frayeur, put arriver au premier étage.

Il n'y avait qu'une seule porte sur le palier.

Jeanne saisit d'une main tremblante le cordon de la sonnette et l'agita faiblement.

Jean Carré vint ouvrir.

Il reconnut la jeune femme et il lui dit :

— Ah! c'est vous, madame; j'ai prévenu ma maîtresse qu'on était venu déjà la demander, et elle m'a chargé de répondre, si on revenait, qu'elle ne recevrait personne ce soir...

— Allez lui dire, je vous prie, — murmura Jeanne, — que c'est J\I"° de la Tremblaye qui demande à lui parler...

— Je ne lui dirai rien du tout, — répondit le laquais, — attendu qu'elle vient de s'enfermer, et que, quand elle est enfermée, la maison brûlerait sans qu'il soit possible de parvenir jusqu'à elle... Je vous conseille de revenir...

Jeanne baissa la tête et retourna sur ses pas.

Elle éprouvait une sorte de joie de ce que sa démarche n'avait point amené de résultat.

Son exaltation fiévreuse était entièrement tombée, et elle s'avouait à

LES MYSTÈRES DU PALAIS-ROYAL 17i

elle-même que si elle s'était trouvée, ainsi qu'elle le souhaitait, en présence d'Antonia Verdi, elle n'aurait su en quels termes lui parler.

La pensée d'une scène violente, en effet, ne pouvait même se présenter à l'esprit de Jeanne, et il répugnait à la fierté de son caractère de venir en suppliante demander à une autre femme de lui rendre le cœur de son mari.

Déjà elle avait descendu quelques marches, quand Jean Carré la rappela.

Elle tourna la tête.

— Faudra-t-il dire votre nom, — demanda-t-il, — et annoncer que vous reviendrez?

Jeanne réfléchit pendant un instant.

Puis elle répondit :

— C'est inutile, je ne reviendrai pas.

Elle acheva de descendre l'escalier et gagna lentement la rue. Presque en face de la porte et à peu de distance de la chaise à porteurs stationnait un grand carrosse attelé de beaux chevaux noirs.

Un homme, assis dans ce carrosse, se penchait à la portière. Il se rejeta en arrière au moment où il aperçut Jeanne. La jeune femme remonta dans sa chaise.

— Où va madame? — demanda celui des porteurs qui prenait le plus volontiers la parole.

— Rue du Cherche-Midi, — répondit Jeanne; — vous m'arrêterez à l'hôtellerie du Roi Salomon.

La chaise se mit en mouvement.

Aussitôt le carrosse s'ébranla et marcha, au petit pas de ses chevaux, dans la même direction que la chaise.

Ils franchirent ainsi le pont Neuf, toujours à la suite l'un de l'autre, longèrent les quais et prirent la rue des Saints-Pères.

Un peu avant d'arriver à la place Taranne^ les porteurs, pour couper au court, imaginèrent de s'engager dans la rue Saint-Guillaume.

Cette petite rue, peu fréquentée même en plein jour, était, à cette heure, absolument déserte.

Le carrosse s'arrêta, et le gentilhomme que nous avons déjà rencontré rue de la Jussienne s'élança sur le pavé.

Ce gentilhomme, escorté de ses deux laquais, mit l'épée à la main et courut après la chaise, qui n'avait guère qu'une vingtaine de pas d'avance.

En un instant il l'eut rejointe, et il cria aux porteurs de sa voix la plus formidable :

— Sauvez-vous d'ici, marauds, et lestement, ou bien vous êtes moiis!...

Les porteurs ne se firent pas répéter deux fois cette menace, et prirent leurs jambes à leur cou, abandonnant la chaise au milieu de la rue.

(Vest ce que voulait l'agresseur.

Il ouvrit la portière de la chaise, et il dit à Jeanne, que l'épouvante pétrifiait :

— Je vous avais prédit, charmante tigresse, que la pruderie portait malheur!...

XXXTII

Page 1