‹ Les mystères du Palais-RoyalChapitre 25 sur 183 · L K DUEL · texte numérisé non relu

L K DUEL

Jeanne, étonnée d'abord lorsqu'elle avait senti le mouvement de sa chaise, s'arrêter brusquement, tressaillit d'épouvante quand la portière s'ouvrit et quand elle reconnut le visage et la voix de son insolent agresseur.

— Qui ètes-vous, monsieur? — s'écria-t-elle, — et que me voulezvous? /

— Qui je suis? — répondit l'inconnu; — je suis un gentilhomme fort épris de vos charmes, ma toute belle, et fort décidé à leur témoigner mon admiration... — Ce que je veux?... L'endroit me paraît mal choisi pour vous l'expliquer; aussi je m'abstiens; mais, soyez parfaitement tranquille, vous ne perdrez rien pour attendre!

L'inconnu, tout en parlant, prit la main de Jeanne et tira à lui cette main, afin de forcer la jeune femme à descendre de sa chaise.

Jeanne résista.

Elle se cramponna de tout son pouvoir à l'intérieur de la chaise, et elle murmura :

— Au nom du ciel, monsieur, laissez-moi!... L'inconnu se mit ù rire.

— Allons, — dit-il — ma chère petite, faites les choses de bonne grâce. Vous comprenez bien que si je l'avais voulu, je vous aurais déjà enlevée de cette chaise comme un enfant enlève une plume, mais je craindrais de froisser votre joli corps, et je mots dans mes procédés toutes sortes de ménagements et de délicatesses... Cependant, il faut en finir, et je vous en préviens, si cela n'est de plein gré, ce sera de force...

— Mais, monsieur, — s'écria Jeanne avec Ténerg-ie du désespoir, — je suis une honnête femme I

— Comme ça se trouve, — je n'aime que celles-là!

— Je suis mariée...

— Tant mieux, cent fois! l'aventure en sera plus piquante!...

— J'aime mon mari...

— Quelle plaisanterie!

— Je l'aime, je vous jure, et de toute mon Ame!...

— Quelle rareté!,.. — fit l'inconnu en ricanant, — Vous n'êtes pas une femme, vous êtes le phénix, et, plus que jamais, je bénis la chance qui vous a poussée sur mon chemin...

— Ainsi, vous êtes sans pitié?

— On n'a pitié que des malheureux, et je compte vous rendre heu-

reuse

En ce moment on entendit un bruit de pas du côté de l'extrémité do la rue Saint- Guillaume,

L'inconnu tourna la tête avec inquiétude.

Puis il ajouta brutalement en reprenant le poignet de Jeanne :

— Voyons, dépêchons-nous!... Voulez-vous venir, oui ou non?.,,

— Non, — répondit Jeanne.

— Alors, — continua l'inconnu, — c'est moi seul que cela regarde. Tout en parlant, il saisit la jeune femme dans ses bras, l'arracha

avec violence de l'intérieur de la chaise, et l'emporta du côté du carrosse qui stationnait, nous le savons, dans la rue des Saints-Pères. Les deux laquais couvraient sa retraite.

— Au secours!... au secours!... — criait Jeanne d'une voix étoufTéc, Mais rien ne répondait à son appel, rien que le rire insolent et ironique de son ravisseur.

Jeanne se sentit perdue.

Elle recommanda son âme à Dieu et elle souhaita de mourir.

Les deux tiers de la rue étaient déjà franchis.

Les pas qu'on avait entendus à l'extrémité opposée s'étaient arrèlés soudainement.

L'inconnu aperçut tout à coup une grande figure debout en face do lui et lui barrant le passage.

— Place! — cria-t-il en marchant toujours. La grande figure ne bougea pas.

— Place! — répéta l'inconnu en tirant son épée de la main droite, car le bras gauche lui suffisait pour contenir les mouvements de Jeanne, — faites-moi place, ou malheur à vous!...

— Que sepasse-t-il donc ici? — demanda le nouveau venu d'une voix grave, — et pourquoi les cris de cette femme?...

— Encore une fois, — dit l'inconnu avec une colère menaçante, — mêlez-vous de vos affairos, et ne m'arrêtez, pas, ou sinon...

El il fit deux pas en avant, répée haute.

Le nouveau venu ne tira pas la sienne, et croisa ses bras sur sa poitrine.

Jeanne, à qui la discussion ainsi commencée rendait un peu d'espoir, redoublait ses appels suppliants.

Le ravisseur s'arrêta, malgré lui, à quatre pas de cet homme qui le dominait par son calme imposant, et qui lui dit hautement et d'un ton de commandement suprême :

— Je vous ordonne de me dire quelle est cette jeune femme, et d'où vous viennent les droits que vous vous arrogez sur elle!

— Il n'en a point, — s'écria Jeanne, — il m'enlève par la violence, et je ne le connais pas !...

■ — Alors, — continua le personnage mystérieux, — alors je vous ordonne de laisser libre cette femme.

L'inconnu avait écouté les paroles qui précèdent avec un élonnement que nous ne saurions facilement décrire.

Il ne pouvait croire que qui ce fût dans le monde pût oser lui parler ainsi, et la stupeur avait, dans le premier moment, paralysé sa colère.

Mais, au bout d'une seconde, cette colère reprit tous ses droits.

Il bondit en avant, en poussant un rugissement sourd, do telle sorte que son visage se trouva à quelques pouces à peine de celui de son audacieux adversaire.

Tous deux se reconnurent.

Deux cris s'échappèrent à la fois de leur bouche et se croisèrent :

— Don Raymond!...

— Le vicomte d'Aubignyl...

Puis, à ces cris, succéda un instant de silence. Chacun desgentilshoinmes avait fait un pas en arrière, et le commandeur mettait la main sur la garde de son épée.

— Nous avons un compte à régler ensemble, don Raymond, — lit le vicomte ; — je vous donne rendez-vous, demain, à dix heures du matin, derrière le cloître Saint-Benoît; mais, ce soir, j'ai tout autre chose à faire. Laissez-moi donc passer, maintenant que vous me connaissez.

— Maintenant que je vous connais, vicomte d'Aubigny, — répondit le commandeur avec la même lenteur grave et solennelle, — je vous

ordonne de nouveau de rendre Ja liberté à cette femme, sinon je vais vous y contraindre.

— En vérité! — fit le vicomte avec ironie.

— Sur mon honneur! — répondit Don Raymond.

M. d'Aubigny s'approcha de ses laquais, il leur dit quelques mots tout bas et jeta Jeanne entre leurs bras.

Puis, tandis qu'ils faisaient volte-face et s'éloignaient rapidement emportant leur léger fardeau, il revint, l'épée à la main, prendre position vis-à-vis du commandeur.

— Sauvez-moi!... sauvez-moi! — cria Jeanne d'une voix défaillante; — au nom de votre mère, ne m'abandonnez pas !

Don Raymond fit un mouvement en avant.

Mais c'était au tour du vicomte de lui barrer le passao-e.

— Eh ! bien — dit ce dernier en ricanant, — je croyais, fier défenseur des beautés opprimées, que vous alliez me contraindre à rendre la liberté à cette dame que mes gens enlèvent. Vous voyez bien que j'attends, et que vous ne me contraignez pas!..,

— Lâche ! — murmura le commandeur.

Et il croisa son épée avec celle du vicomte. Des étincelles jaillirent des deux lames.

— Je croyais aussi que c'était aujourd'hui vendredi, — fit M. d'Aubigny, — et vous ne vous battiez pas ce jour-là!...

— Vendredi! c'est vendredi!... — répétale commandeur avec une expression désolée.

Et la main qui tenait son arme retomba inerte à son côté.

— Vous allez me proposer, sans doute, de remettre la partie à demain, — poursuivit le vicomte. — Mais, vous m'avez appelé lâche tout à l'heure, et ces insultes-là doivent se laver sans retard, nous allons nous battre tout de suite, et je saurai vous y forcer!...

En même temps, il souOleta le commandeur du plat de son épée.

Don Raymond poussa un cri de rage.

Il releva son arme et fondit sur son adversaire.

— A la bonne heure ! — fit M. d'Aubigny, — vous vous êtes donc décidé, à la fin!... Mieux vaut tard que jamais!... Parez-moi un peu cette botte!...

— Le vendredi!... le vendredi!... — - mm-murait sourdement le commandeur.

On n'entendait plus la voix de Jeanne dans le lointain que comme un murmure indistinct.

no LKS MV.STEUES DL PALÂIS-HO V AL

Cependant le combat continuait avec une impétuosité sans égale cl un acharnement terrible.

Ce combat ne fut pas long!

Au bout d'une minute, l'épéc de don Raymond traversa le cœur du vicomte, qui tomba raide mort, sans pousser un soupir.

La voix gémissante de Jeanne avait cessé de se faire entendre.

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