‹ Les mystères du Palais-RoyalChapitre 26 sur 183 · DON RAYMOND · texte numérisé non relu

DON RAYMOND

Le premier mouvement du commandeur, après sa victoire, fut de se précipiter sur les traces delà jeune femme, qu'on venait d'enlever sous ^e s yeux.

Mais la rélloxion l'arrêta.

Don Raymond se souvint de ce carrosse qui stationnait à l'entrée de la rue Saint-Guillaume.

Il se dit qu'à coup sûr cette voiture devait êtjt^,celle du vicomte d'Aubigny, et qu'il était plus que probable que c'est à cette voiture qu'allaient revenir les laquais, après avoir tourné par la rue Sainl-Dominique et la place Taranne.

En conséquence, au lieu de courir en avant, ainsi qu'il en avait d'abord eu l'idée, il retourna en arrière.

Ses conjonctures ne le trompaient point. ,

Au moment où il débouchait dans la rue des Saints-Pères, les deux laquais allaient atteindre le carrosse du vicomte, portant toujours dans leurs bras Jeanne, qui s'était évanouie d'épouvante.

À l'aspect du commandeur, tenant toujours à la main son épée ensanglantée, ils s'arrêtèrent saisis de frayeur.

■— Laissez-là madame, —leur dit don Raymond. — et allez relever le corps de votre maître, que vous trouverez là-bas...

Les laquais s'empressèrent d'obéir.

Ils appuyèrent contre la muraille la jeune femme sans couuaissance, que don Raymond s'empressa de soutenir, et ils s'enfoncèrent dans la rue Saint-Guillaume.

Ils revinrent au bout d'un instant, courbés sous le poids de leur fardeau funèbre.

Le vicomte était bien mort.

Sa tète et ses bras pendaient, flasques, inertes, ses yeux avaient

Au bruit, des pas de M. de la Tremblaye , il releva la tête. (P. 182.)

tourné dans leur orbite, sa blessure béante laissait sur le pavé une longue trace de sang. Les laquais placèrent ce cadavre dans le carrosse, ils refermèrent la portière, et les chevaux partirent avec une allure lente et solennelle digne de l'attelage d'un corbillard.

Don Raymond se trouva dans la rue seul avec Jeanne, qui ne reprenait point connaissance.

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— Que faire? — se deiiianJa-t-il, — et où confluire cette pauvre femme?

La réponse ù, cette question ne se présentait point encore à son esprit, quand un incident inattendu vint l'arracher à ses réflexions.

Deux formes humaines semblèrent sortir lentement des ténèbres à quelques pas de lui, et s'avancèrent de son côté en gardant une altitude tout à la fois respectueuse et suppliante.

— Qui êtes- vous... et que voulez-vous?... — leur demanda don Raymond.

L'une des ombres prit la parole.

— Nous sommes, — reprit cette ombre, — nous sommes les porteurs de la chaise dans laquelle se trouvait, au moment de l'attaque, cette jeune dame que soutient Votre Seigneurie...

— Ah ! — fit le commandeur; — et pourquoi donc ne l'avez-vous pas défendue?

— Le pouvions-nous?... Nous n'avions pas d'armes à opposer àrépée qui nous menaçait, et d'ailleurs nous ne faisons nullement profession d'être braves...

— Enfin, — demanda don Raymond, — d'où venez- vous maintenant?

— Votre Seigneurie lient à le savoir?...

— Eh bien! nous nous étions cachés sous l'auvent d'une porte bâtarde. De là nous avons assisté au combat qui a eu lieu entre vous et l'homme qui nous avait attaqués... Aussitôt après votre victoire, nous avons suivi les deux laquais qui emportaient cette dame à laquelle nous nous intéressions sans savoir pourquoi. S'ils avaient essayé de résister, nous vous aurions prêté main forte contre eux, mais vous n'avez pas eu besoin de nous... Voilà la vérité la plus \Taie, et Votre Seigneurie peu nous croire...

— C'est bien, — fit don Raymond. Maintenant, une question...

— Que Votre Seigneurie interroge.

— Où aviez-vous pris cette dame?

— Près d'ici, carrefour de la Croix-Rouge.

— Où l'avez-vous conduite?...

— ■ Rue de la Jussiemie, hôtel de Lyon.

— Et où la rameniez-vous?

— Rue du Cherche-Midi, hôtel du Roi Saîomon.

— Savez-vous quel est son nom?

— Nous l'ignorons complotement. Nous lavons vue aujourd'hui \ pour la première fois.

— Vous allez la conduire à l'adresse qui vous a été indiquée par elle-même, et je l'accompagnerai...

Le commandeur étendit Jeanne sur les coussins de la chaise, et les porteurs se mirent en mouvement.

Il marchait à côté d'eux.

Du haut delà rue des Saints-Pères à celle du Cherche-jîidi, on sait que la distance n'est pas longue.

Au bout de quelques minutes, don Raymond et les porteurs arrivèrent en face de l'hôtellerie du Roi Salomon.

Le commandeur regarda dans la chaise.

Jeanne n'avait pas repris connaissance.

Don Raymond frappa à la porte.

— Je voudrais parler au maître de cette hôtellerie, — dit-il au valet qui vint ouvrir.

Ce dernier le mena à maître Samuel.

— Que puis-je faire pour le service de Votre Seig'neurie?... — demanda le juif.

— Monsieur, — fit don Raymond, il y a à la porte une jeune femme évanouie, qui avait donné aux porteurs de sa chaise l'adresse de votre hôtel; venez voir, je vous prie, si vous la connaissez...

— Je vous suis, — répondit Samuel.

En effet, il prit un tlambeau et s'achemina vers la porte avec le commandeur.

A peine eut-il jeté les yeux sur Jeanne qu'il donna incontinent tous les signes de la plus violente surprise; il joignit les mains, leva les yeux au ciel, balbutia quelques mots sans suita et finit par s'écrier.

— Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, c'est M"^ de laTremblaye!... Est-ce possible?... est-ce possible?...

— Comment avez-vous dit?... — demanda vivement don Raymond. Samuel répéta.

Le commandeur reprit :

— Ainsi, cette dame serait la femme du chevalier Raoul de la Tremblaye ?

— Positivement, — répondit le juif.

— Vous en êtes sûr?

— Comme de mon existence.

— Puis-je parler au chevalier?

— Sans doute, s'il est chez lui, ce dont je vais m'assuror à l'instant même...

— Il demeure donc ici ?. ..

— Quelquefois... il a dans ma maison un petit pied-à-terro. Samuel fit mine de rentrer.

Don Raymond l'arrêta.

— Ne pensez-vous pas, — lui dit-il, — qu'il serait convenable de monter M"" de la Tremblaye dans son appartement?

— Oui, — dit Samuel, — nous le ferons dans un instant...

— Pourquoi pas tout de suite?

Samuel ne répondit pas, et disparut à l'intérieur ^ Don Raymond resta dans la rue auprès de la chaise à porteurs.

Au bout d'un instant Samuel revint, en compagnie de Jacques et d'Honorine. Quant à Raoul, désespéré de la fuite incompréhensible do Jeanne, il entreprenait dans Paris une recherche insensée, allant au hasard comme un fou.

Le commandeur et Jacques se reconnurent aussitôt.

Le valet affirma au gentilhomme que son maître ne tarderait guère à rentrer, et l'engagea vivement à attendre.

Le commandeur, avant de répondre, tira de son gousset une fort belle et fort grosse montre entourée de diamants magiiiliquee.

l\ en regarda le cadran.

— Seulement dix heures!... — murmura-t-il, — j'ai le temps... Puis il ajouta tout haut : — J'attendrai.

Samuel s'empara de lui aussitôt, et l'installa dans une pièce du rezde-chaussée, tandis qu'Honorine et Jacques transportaient le corps de Jeanne h l'étage supérieur.

En face du commandeur, Samuel plaça une petite table de chêne aux pieds contournés. Il posa sur cette table un plateau d'ai'gent supportant une grande carafe de cristal de Bohême, remplie d'un excellent vin de Xérès; à côté de la carafe se trouvaient deux verres très hauts sur patte, et minces et légers comme de la mousseline. Samuel remplit un de ces verres.

— Monsieur le chevalier vous fera raison avec l'autre, — dit-il.

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