‹ Les mystères du Palais-RoyalChapitre 27 sur 183 · RAOUL ET JEANNE · texte numérisé non relu

RAOUL ET JEANNE

Une heure à peu prî'S s'était écoulée. Jeanne venait de reprendre connaissance.

Un sonna vivement à la porte de l'appartement. Jacques ouvrit et vit sur le seuil la figure bouleversée de son maître.

— Eh bien? — demanda ce dernier d'une voix haletante.

— Madame est revenue... — répondit Jacques.

— Le chevalier, sans faire une seule question, se dirigea vers la cliambre à coucher, où il entra. '

Il était très pâle, et ses sourcils contractés donnaient à son visage une expression sévère et presque farouche.

Jeanne ne l'avait jamais vu ainsi.

Elle se sentit frissonner.

Raoul s'approcha d'elle, lentefhent et sans prononcer une parole.

Il se tint debout au chevet du lit, toujours silencieux et attachant sur la jeune femme un regard fixe et perçant.

Jeanne fut la première à rompre ce silence qui pesait sur elle et lui serrait le cœur comme dans un étau.

Elle se souleva à moitié, et elle tendit la main à Raoul en balbutiant:

— Mon ami...

M. de la Tremblaye ne prit pas la main de sa femme.

— Jeanne, — dit-il d'une voix sèche, brève^ et en quelque sorte métallique, — pourquoi êtes-vous sortie de ma maison oe soir, et d'où venez-vous?.,.

Jeanne baissa la tète sans répondre.

— D'où venez-vous?... — répéta Raoul.

Jeanne rassembla tout son courage.

— Ecoutez-moi, mon ami, dit-elle, et ne vous irritez point contre moi... La jalousie m'avait rendue folle... je ne savais pas ce que je faisais.

— Enfin, — s'écria Raoul pour la troisième fois, me direz-vous d'où vous venez?...

Jeanne murmura :

— Je viens de chez cette femme...

— Quelle femme? — demanda vivement M. de la Tremblaye.

— Antonia Verdi...

— Antonia Verdi!... — répéta le chevalier avec stupeur. — Vou^ avez vu Antonia Verdi?

— Oui.

— Vous lui avez parlé?...

— Non.

— Expliquez-vous, Jeanne, expliquez-vous, au nom du ciel!...

La jeune femme s'efl'orca de mettre un peu d'ordre dans ses souvenirs, et elle entama le récit confus de tout ce qui s'était passé depuis le moment où elle s'était enfuie du logis de Raoul.

Quand elle eut raconté comment la consigne donnée par Antonia

avait rendu inutile la démarche tentée par elle, le front du chevalier se rasséréna quelque peu.

Mais il se couvrit, pour la seconde fois, de nuages sombres, quand il apprit la tentative d'enlèvement dont Jeanne avait failli se trouver victime.

Lorsque la jeune femme en vint à parler de ce mystérieux personnage qui était venu prendre sa défense contre son ravisseur, Raoul l'interrompit.

— Quel était cet homme? — lui demanda-t-il, — et qu'est-il devenu?

— Je l'ignore, — répondit Jeanne, — car je m'évanouissais au moment où commençait ce duel dont j'étais la cause.

— Qui vous a rapportée ici?...

— Je ne le sais pas non plus.

Raoul sortit de la chambre pour aller interroger Jacques.

En arrivant, le valet, qui l'attendait dans l'antichambre, lui avait dit que M""" de la Tremblaye venait de rentrer, mais sans ajouter un seul détail, et Raoul, dans son impatience de revoir Jeanne, ne lui en avait pas demandé davantage.

Jacques lui raconta ce qu'il savait, et lui dit que le commandeur l'attendait à l'hôtellerie du lîoi Saloinon.

Raoul, sans perdre un instant, s'engagea dans le passage secret, traversa la chambre des Plages et courut rejoindre don Raymond,

Il le trouva les coudes appuyés sur la table, la tète cachée dans les deux mains, et plongé dans une sombre et profonde méditation.

Au bruit des pas de M. de la Tremblaye, il releva la tête.

Son regard était si sombre que Raoul en fut presque effrayé.

Cependant don Raymond se leva et vint au-devant du chevalier qui le serra dans ses bras avec effusion en s'écriant :

— Ah ! commandeur, que ne vous dois-je pas?

— Vous ne me devez rien, répondit le commandeur d'une voix grave. Vous aviez fait pour moi, il y a quelques jours, l'équivalent de ce que j'ai fait pour vous aujourd'hui. Service pour service, nous sommes quittes!...

— Vous me permettrez de ne point partager votre manière de voir et de conserver à votre endroit une profonde reconnaissance.

— Soit, je n'ai pas le droit de commander à vos sentiments; seulement je trouve cette reconnaissance mal placée. J'ai pris la défense d'une femme, quoi de plus simple? Vous en auriez agi de même à ma place, et d'ailleurs j'ignorais complètement que cette femme fût la vôtre. Parlons d'autre chose, je vous prie...

— Un mot encore, commandeur.

— Lequel ?

— Apprenez-moi comment se sont passées les choses.

— De grand cœur, et cela sera fait en bien peu de mots. J'allais rentrer chez moi^ j'entends des cris plaintifs, je vois un gentilhomme enlevant une jeune femme. J'ordonne à cet homme de discontinuer son rapt. Il refuse. Nous mettons l'épée à la main. Un duel s'ensuit, et je tue mon adversaire.

— Ah ! — lit Raoul — vous l'avez tué ?

— Mon Dieu, oui. 11 n'y a là rien que de très simple, et même, j'y songe maintenant, je vous ai rendu un beaucoup plus grand service que je ne le croyais moi-même...

— Comment cela?

— Savez-vous quel était ce gentilhomme qui enlevait votre femme et auquel j'ai enfoncé trois pouces de lame dans le cœur.

— Non, — répondit Raoul.

— Eh bien! — poursuivit don Raymond — c'était votre mortel ennemi ; c'était votre adversaire dans cet autre combat auquel j'ai presque servi de témoin, c'était le vicomte d'Aubi^nv!...

— Est-ce possible? — s'écria le chevalier avec surprise. Puis il ajouta presque aussitôt :

— Ah! oui, vous m'avez rendu un immense service en me débarrassant du vicomte !...

Le commandeur qui, pendant un instant, avait semblé s'arracher à l'apparente préoccupation qui le dominait, retomba tout à coup sur son siège et parut céder de nouveau à l'empire d'une pensée fatale.

Raoul le regarda pendant un instant en silence.

Puis il s'approcha de lui et lui prit la main.

— Don Raymond... mon ami... — demanda-t-il, — qu'avez-vous?... Le commandeur ne répondit pas.

Raoul renouvela sa question.

— Ce que j'ai?... — répéta don Raymond. — Vous me demandez ce que j'ai?

— Oui, et avec un intérêt bien vif et bien sincère, je vous jure.

— Eh bien! j'ai... faut-il vous l'avouer quand j'en rougis moimême?... j'ai peur...

— Peur!... vous!... — s'écria Raoul.

— Oui, moi... et ce n'est pas des vivants, croyez-le bien, monsieur de la Tremblaye ...

— De qui donc?... — demanda le chevalier, ne sachant si don Raymond parlait sérieusement.

— Des morts !... j'ai peur des morts!... Il n'y en avait qu'un! ils sont deux maintenant! répondit Je commandeur d'une voix sombre.

— Que voulez-vous dire? Je ne vous comprends pas...

— J'avais juré !... j'ai manqué à mon serment!... Je me suis battu un vendredi!... Le sang- versé crie contre moi.

Le commandeur, tandis qu'il parlait ainsi, semblait en proie u une sorte de délire fiévreux.

-^ Je n'ose vous interroger, — fit Raoul; — je me souviens qu'une fois déjà, mes questions à ce sujet sont restées sans réponse... Cependant, permettez-moi de vous le dire, mon dévouement pour vous n'a pas do bornes, et, quelquefois, on se soulage en versant un secret terrible dans 1' sein d'un ami.

Le commandeur passa à deux ou trois reprises sa main crispée sur son front brûlant.

Ses lèvres s'entr'ouvrirent, mais ne laissèrent échapper aucun son.

Évidemment, son irrésolution était extrême.

— Vous avez raison, — dit-il enfin; — aussi bien mon secret m'étouffe et je veux en décharger mon âme. Vous allez tout savoir.

— Dites ! — s'écria le chevalier, dont la curiosité était surexcitée profondément.

Don Raymond tira sa montre et en regarda les aiguilles.

— Onze heures dans un instant, — dit-il, — je ne sais si j'aurai le lemps. Enfin, qu'importe! je vais commencer. Conduisez-moi chez vous, monsieur de la Tremblaye.

— Venez, — répondit Raoul.

Tous les deux sortirent de l'hôtellerie, car le chevalier ne voulait révéler à personne le secret de la chambre des Mages et des couloirs dérobés.

Ils gagnèrent donc la rue voisine, traversant la cour de la maison latérale, et Raoul introduisit son hôte par l'issue secrète pratiquée dans le panneau de la salle à manger.

Une lampe d'albâtre, suspendue au plafond, éclairait doucement le salon oriental.

C'est là que M. de la Tremblaye conduisit le commandeur.

— Avant d'entamer mon récit, — dit ce dernier, — je vais vous, adresser une prière. Vous vous conformerez à ce que j'attends de vous, n'est-ce pas?...

— Je vous le promets, — fit Raoul. ^

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11 aborda familièrement et impudemmeut ma maîtresse pour lui préseuler de l'eau béuite. (P. 192.)

— Eh bien, — continua don Raymond, — si, dans une heure à peu près, vous me voyez tout à coup tomber à vos pieds, comme frappé de la foudre, vous ne vous épouvanterez point, vous me coucherez sur ce divan, vous vous agenouillerez auprès de moi et vous réciterez sur mon corps les sept psaumes de la pénitence. Les savez-vous par cœur?...

— Non, — répondit Raoul.

UV. 24. — XAXIER DE MONTEIMN. — LES MYSTÈRES DU PALAIS-ROYAL. — ÉD. J. ROUKK ET c'^. HV. 24.

Le commandeur tira de sa poche un petit volume relié en chagrin noir et muni de fermoirs en argent.

Il le tendit à Raoul.

— Vous trouverez les psaumes dont il s'agit dans ce volume qui ne I me quitte jamais, — dit-il. — N'oubliez pas votre promesse,

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