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LES CHEVALîi:.«S DE MALTE
« — Je n'étais pas encore sorti de l'eniance, — dit don lîavmond à Raoul, — quand je suis entré dans l'ordre de Saint-Jean-de-Jérusalem de Malte, ce qui veut dire que j'avais été reçu dès l'âge le plus tendre au nombre des pages de Son Altesse Eminentissime le grand maître, lequel se nommait don Rlas de Perellos, prince de Calafayud.
« Parmi ses ancêtres du côlo maternel, le prince comptait deux aïeules de la maison de Vasconcellos, ce qui me procura l'honneur de commander à vingt-cinq ans une galère de l'ordre.
« L'année suivante, le grand maître profita de son privilège de dom/zione jlour me donner une très riche commanderie; j'avais donc, comme vous le voyez, toutes les chances possibles d'arriver aux principales dignités de l'ordre; mais comme il faut, pour y parvenir, avoir des cheveux blancs, et qu'en attendant Je vivais à Malle dans Foisiveté la plus profonde, je ne m'occupais qu'à me livrer à toutes sortes d'intrigues amoureuses,
■' Sans doute, et je le vois bien à présent, ces amours illicites, que je traitais de péchés véniels avec une légèreté coupable, étaient des fautes graves! Je m'estimerais heureux, cependant, de n'avoir jamais chargé m;i conscience de fardeaux plus pesants : il m'eût été facile de racheter par l'expiation ces erreurs passagères, le repos de mes nuits n'aurait point été troublé à tout jamais peut-être, et la main de Dieu ne se serait point appesantie aussi lourdement sur moi,
« Mais hélas! la fatalité en avait décidé autrement, ainsi que vous allez le voir par le triste récit que j'ai promis de vous faire,
« Il faut vous dire d'abord qu'il existe à Malte, comme partout, trois classes bien distinctes et parfaitement tranchées,
« Ces ti'ois classes sont : la noblesse, la bourgeoisie et le peuple.
« La première caste se compose d'un petit nombre de familles nobles, originaires do ]\[alte même, et auxquelles les statuts interdisent d'entrer dans Tordre.
« Ces familles font profession de n'entretenir avec les chevaliers aucune sorte de rapports et de quelque nature qu'ils puissent être, ne reconnaissent comme ayant droit à la priorité sur eux que le grand maître, qui se trouve en réalité leur souverain, et quelques-uns des plus hauts dignitaires qui sont les ministres du prince.
« Je n'ai point à vous parler davantage de cotte caste, non plus que de celle du peuple, car ni l'une ni l'autre ne jouent un rôle dans le drame étrange que vous allez apprendre, et j'en arrive à la classe moyenne, c'està-dire à celle de la bourgeoisie.
« Cette classe exerce dans l'île tous les emplois de l'administration civile et judicière.
« Elle relève directement des chevaliers, dont elie a le plus grand intérêt à se concilier la bienveillance et la protection.
« Les dames de cette classe se donnent entre elles la qualification àlio/iorate, et, sans contredit, elles la méritent par leur modestie, leur décence, et par leur conduite d'une régularité irréprochable en apparence.
« Je me sers à dessein de ces mots : en apparence, car la vérité est que les ho7îorate sacrifient autant que d'autres, et plus que d'autres peutêtre, aux humaines faiblesses; mais elles savent envelopper leurs amours d'un voile si épais, elles répandent autour d'elles un tel parfum de yertu et d'honnêteté que^ grâce à cette hypocrisie machiavélique, on passe le plus souvent sans le savoir à coté d'une intrigue.
« Tout le monde y trouve son compte :
« Les femmes sont respectées, les maris contents, les amants satisfaits.
« Vous devinez bien, d'après ce que je viens de vous dire, que les hoiîorate sont des femmes trop prodigieusement habiles pour n'avoir pas étudié d'une façon particulière le cœur humain sous toutes ses formes et sous tous ses aspects.
« Il est résulté de cette étude approfondie, dans l'esprit des hononUe, que les chevaliers français étaient les plus aimables et les plus galants chevaliers du monde, mais aussi les plus indiscrets ; qu'à peine vainqueurs, ils embouchaient la trompette pour annoncer à tout venant leur amoureux triomphe, et qu'une intrigue avec eux ne se pouvait entourer ni du mystère requis, ni des ténèbres désirables.
« Cette opinion des honorate était-elle bien ou mal fondée, voilà ce que je ne peux ni ne veux discuter, vous le comprenez; toujours est-il que les chevaliers français, accoutumés partout ailleurs aux succès les plus flatteurs et les plus brillants, se trouvaient réduits, à Malte, aux liaisons vénales et aux amours de bas étaiçe.
« Les chevaliers allemands, au contraire, étaient les favoris àeshonoratc^ sans cloute à cause de leur caractère calme et réfléchi, autant qu'à cause de leur douceur et des fraîches couleurs de leur teint.
« Les Espagnols n'avaient point trop à se plaindre non plus des rigueurs de ces dames, et je crois qu'ils devaient leurs bonnes fortunes a la juste renommée de leur dévouement en amour et à leur discrétion bien connue.
« Les chevaliers français n'étaient pas liommes à supporter patiemment et sans mot dire le dédain des honorate.
« Ils s'en vengeaient par les railleries les plus piquantes et par un persiflage continu. Ils cherchaient surtout à surprendre et à dévoiler les intrigues les mieux cachées de ces dames, et ils publiaient aussitôt les secrets qu'ils avaient surpris.
« Mais comme ils vivaient entre eux, ne frayant guère avec les Maltais et ne se donnant pas la peine d'apprendre l'italien, qui est la langue qu'on parle dans l'île, ce qu'ils disaient ne dépassait point un certain cercle fort restreint, et on ne s'en occupait guère.
« Cependant nous vivions avec calme et confiance dans la douce intimité des honorate qui voulaient bien nous accorder leurs bonnes grâces, quand arriva dans l'île, sur un vaisseau français, le commandeur Foulques de Foulquerre.
« Ce gentilhomme appartenait à l'ancienne maison des grands sénéchaux de Poitou, qu'on croit descendre des premiers comtes d'Angoulème.
« Il était venu jadis à Malte, d'abord pour y faire ses caravanes contre les Turcs ; ensuite pour y chercher un Milanais avec lequel il voulait absolument se couper la gorge; enfin, pour y prêter serment d'obédience et pour y prononcer ses vœux.
« Lors de ce voyage, le commandeur de Foulquerre avait eu de terribles et sanglantes querelles. La sauvage âpreté de son caractère indomptable l'avait fait haïr et redouter de tout le monde.
(( Cette fois, il venait à Malle pour y solliciter le généralat des galères, et, comme il n'avait pas loin de quarante ans, on espéraitle trouver moins querelleur et moins provocant.
« La première fois que je vis Foulques de Foulquerre, sa vue produisit sur moi une impression étrange, une sorte de répulsion soudaine.
« Il avait un visage très caractérisé et tout empreint d'une énergie farouche.
(( Une forêt de cheveux noirs, et tellement ondes qu'ils semblaient crépus, entourait son front haut et fier.
« Son nez long et mince, recourbé en forme de bec d'aigle, avait des
narines très mobiles et très dilatées, qui se g-onflaient dans la colère.
« Ses sourcils noirs et touffus ombrageaient des yeux gris, fixes, perçants, et d'un éclat presque insoutenable.
« Des moustaches très longues et relevées en crocs pointus contribuaient à donner à cette figure un caractère martial et soldatesque, tempéré cependant par une distinction incontestable et en quelque sorte royale.
« Foulquerre était de haute taille, ses larges épaules semblaient de force, comme celles d'Atlas, à soutenir le monde. Il semblait beau quand il était revêtu de la longue tunique blanche coupée par la croix écarlate.
« Peut-être le commandeur était-il moins tapageur et moins agressif que par le passé, mais il était devenu hautain, impérieux; et, fier de sa haute naissance et de sa grande fortune, il prétendait à plus d'antorité que le grand maître lui-même.
« Foulques de Foulquerre, à peine installé à Malte, eut un état de maison princier : il tint table ouverte et défraya la plus grande partie des chevaliers français, qui ne sortaient guère de chez lui. '
« Les chevaliers allemands et nous autres Espagnols, nous y allâmes rarement dès l'origine, et nous finîmes par ne plus y aller du tout, parce que la conversation roulait presque toujours sur les honorate^ et que les traits acérés qu'on leur décochait nous blessaient d'autant plus vivement que nous ne pouvions prendre ostensiblement leur défense sans avouer par ce fait môme que les insinuations des jeunes Français n'étaient que de belles et bonnes médisances.
« Je vous dirai, monsieur le chevalier, que le duel est proscrit à Malte et que des peines sévères sont édictées contre lui, à moins cependant que ce duel n'ait lieu dans la strada Stretta
« La strada Stretta est une rue ou plutôt une ruelle très longue, très étroite, sur laquelle ne s'ouvrent ni portes ni fenêtres.
u La largeur de cette ruelle semble avoir été calculée pour que deux hommes puissent se mettre en garde en face l'un de l'autre et croiser l'épée, mais sans reculer ni rompre.
(' Les témoins des combattants, placés à chaque extrémité de la rue, empêchent les oisifs et les curieux de venir troubler les duellistes.
« Le but de cet usage est de diminuer autant que possible le nombre des duels... »
Raoul interrompit don Raymond.
— Je ne vous comprends pas, — lui dit-il; — il me semble que l'usage dont vous me parlez doit, au contraire, en multiplier le nombre, puisqu'il leur accorde l'impunité la plus complète.
— Sans doute, — répondit le commandeur; — mais réfiéchissez
190 LES MYSTÈRES Dl' PALAIS-ROYAL
qu'un chevalier qui ne veut ni en provoquer un autre, ni répondre à une provocation, est toujours libre de ne jamais traverser la srada Stretla, car si les préliminaires du duel et le duel lui-même se commençaient et s'exécutaient ailleurs, il est de notoriété publique qu'on ne pourrait le faire accepter comme une rencontre fortuite, et les combattants encourraient le châtiment prévu par les statuts de l'ordre.
« Il est défendu, du reste, sous peine de mort, de s'engager dans la strada Stretta avec des pistolets ou avec un poignard ; car alors le combat singulier dégénérerait facilement en assassinat.
« Le duel, vous le voyez, n'est donc nullement en faveur à Malte, mais il y jouit d'une sorte de tolérance inavouée; on on parle avec un embarras honteux, comme d'un attentat contraire à la charité chrétienne, et malséant dans le chef-lieu d'un ordre religieux et hospitalier.
« Rien ne se pouvait donc voir de plus inconvenant et de plus déplacé que la conduite du commandeur qui, chaque jour, sortait de chez lui entouré d'une foule de jeunes caravanistes finançais, et ne manquait jamais de prendre la strada Stretta pour but de ses promenades quotidiennes.
« Là, il s'arrêtait, il montrait à ses compagnons tous les endroits de cette rue oii il s'était battu ; il leur faisait de longs récits des sujets et des circonstances de ses duels, et il entrait dans d'interminables détails à propos des vaillants coups d'épée qu'il y avait donnés et reçus.
« Les jeunes chevaliers français étaient naturellement très susceptibles et très agressifs; les promenades et les stations du commandeur eurent le mauvais effet de les rendre plus batailleurs encore et plus provocants que par le passé.
« Leurs allures devinrent insoutenables ; ils se cabraient au moindre mot, et leur main droite ne se séparait plus de la garde de leur épée.
« Comme cet esprit de dispute allait toujours en grandissant, les chevaliers espagnols redoublèrent de réserve et de gravité. Ce fut en vain. Les chevaliers français ne tenaient point de compte de notre modération, et leur humour belliqueuse s'acharnait à ne nous laisser ni trêve ni repos.
« Un toi état de choses ne pouvait durer. Mes compatriotes se rassemblèrent chez moi, et nous délibérâmes sur les moyens à employer poui' arrêter des éclats de pétulance et des écarts de légèreté qui devenaient tout à fait intolérables.