LE VENDREDI SAINT
« Il fut décidé dans ce conciliabule que je parlerais au commandeur de Foulquerre pour le prier de faire cesser des abus dont il était la cause. Je devais lui représenter tous les inconvénients de la conduite des jeunes Français, conduite dont lui seul pouvait arrêter les progrès, attendu la juste considération que lui méritaient son grand nom, sa fortune immense, sa haute valeur et l'incontestable influence dont il jouissait sur tous ceux de sa nation.
« Je comptais bien mettre dans cette explication toute la mesure et tous les égards possibles, mais je n'espérais guère, cependant, qu'elle pût se terminer autrement que par un duel.
« J'étais d'ailleurs enchanté d'avoir été choisi pour soutenir cette aflaire d'honneur, et cela pour deux raisons :
« La première, c'est qu'elle intéressait d'une manière directe la dignité castillane ;
« La seconde, c'est que, du premier moment où j'avais vu Foulques de Foulquerre, je m'étais senti dominé à son endroit par une singulière et naturelle antipathie, et que l'idée d'une rencontre sanglante avec lui me souriait comme une véritable partie de plaisir.
« Je remerciai mes compatriotes de la glorieuse confiance dont ils avaient bien voulu m'honorer, et je leur promis de ne point démériter de cette confiance.
« Nous étions en ce moment dans les premiers jours de la semaine sainte. Pleins de respect pour ce temps vénéré, nous convînmes que mou entrevue avec le commandeur serait retardée jusqu'après l'expiration de la quinzaine de Pâques.
« Mais, quoique je n'en aie jamais eu la preuve, il est évident pour moi que Foulques eut indirectement connaissance de ce qui s'était passé chez moi et de la résolution qui y avait été formée, et qu'il résolut de prendre l'initiative et de nous prévenir en me cherchant querelle.
« Le vendredi saint arriva.
« L'usage espagnol est, si l'on s'intéresse à une fenmie, de la suivre ce jour-là d'église en église, à chacune de ses stations, et de se t.-auver
auprès du Ijénitior afin de lui présenter de l'eau bénite au moment de son entrée et celui de sa sortie.
« Je ne doute point que la jalousie, innée dans tous les cœurs espagnols, n ait dicté cet usage, qui n'a d'autre but que d'empêcher quelque hardi cavalier de profiter de votre absence et de l'occasion pour faire connaissance avec la dame de vos pensées et vous supplanter si faire se peut. Toujours est-il que, ce jour-là, je m'étais attaché aux pas d'une jeune et belle femme que j'aimais, et à laquelle les liens d'une tendre liaison m'unissaient depuis longtemps.
« La première église dans laquelle elle entra était celle de Sainto- Ma rie-Majeure.
« Au moment où j'y arrivai à sa suite, le porche était encombré par une bande de caravanistes français, beaucoup moins occupés de leurs dévotions que de lancer de brûlantes œillades aux jolies honorât e qui passaent. Je m'empressai pour arriver au bénitier.
« Le commandeur de Foulquorre y était avant moi.
« Il aborda familièrement et impudemment ma maîtresse pour lui prés3nterdo l'eaubénite, et se plaça entre nous deux de façon à me tourner le dos, à m'eflleurer du coude et à me marcher sur les pieds.
« En même temps un léger ricanement des caravanistes français m'apprit que cet outrage était prémédité et ne passait point inaperçu
« Je sentis que le sang me montait au visage et m'aveuglait; cependant, par respect pour la sainteté du lieu, j'eus la force de me contenir et de ne point rendre insulte pour insulte.
« Au bout d'un instant, ma colère était, sinon dissipée, du moins refroidie, et j'étais redevenu complètement maître de moi-même.
« J'attendis patiemment que Foulques sortît de l'église, et je l'abordai d'un air de froideur et d'indifférence.
« — Scgnor commandador, — lui dis-je, — je suis heureux que cette rencontre fortuite me permette de m'informer de la santé de votre Seigneurie illustrissime...
« — Segnor commandador, — me répondit-il, — ma santé va le mieux du monde, et je remercie Votre Seigneurie illustrissime de l'intérêt qu'elle veut bien y prendre.
« — Oserais-je demander à Votre Seigneurie illustrissime, — continuai-je, — dans quelle église elle compte aller faire sa deuxième station?
« — Dans l'église magistrale de Saint-Jean, — répliqua le commandeur.
Il d aduiou à la LUuiuiUo, puis tomba tur les ycuuus, se SDiileiuiut d Une maiQ sur la terre. (P. 133.)
« — Si cela convient à Votre Seigneurie, — repris-je, — j'aurai l'honneur de l'y conduire parle chemin le plus court...
« Je m'attendais à voir M. de Foulquerre s'étonner de l'étrange empressement sur lequel je me mettais à ses ordres.
« Il n'en fut rien. Je l'entendis me répondre au contraire du ton le plus courtois et de l'air le plus gracieux:
UV. 23. — XAVIER DE MONTÉPIN. — LES MYSTÈRES DU PALAIS-ROYAL. — ÉD. J. ROUFF ET G'« — LIV. 2S.
« — Je serai charmé de m'y rendre à la suite de Votre Seigneurie illustrissime, que je remercie très sensiblement et très humblement pour sa prévenance et sa politesse...
« Tout en parlant ainsi, il me suivit sans défiance.
« Je l'occupai de mon mieux par la conversation, et je l'emmenai, sans qu'il s'en aperçût, jusqu'au milieu de la strada Stretta.
« Une fois arrivé là, je m'empressai de tirer l'épée, bien assuré d'ailleurs, que, dans un jour comme celui-là, où les offices religieux attiraient tout le monde dans les églises, personne ne viendrait nous déranger.
« Foulquerre remarqua mon mouvement et s'écria :
« — Comment, segnor commandador, vous mettez l'épée à la main!
« — Oui, — répondis-je aussitôt, — oui, monsieur le commandeur, je mets l'épée à la main et je suis en garde, et je vous attends ...
« Après une minute d'hésitation, Foulquerre se mit en garde à son tour.
« Mais, presque en même temps, il abaissa la pointe de son arme.
« — Que faites-vous donc? — m'écriai-je, — vous ne vous défendez pas!... Pourquoi?
« — Un vendredi saint!... — murmura- t-il.
« — Qu'importe?...
« — Ecoutez : il y a six ans que je me suis approché du confessionnal, je suis épouvanté de l'état de ma conscience, mais dans trois jours, c'est-à-dire lundi matin, nous nous retrouverons.
'< — Non pas dans trois jours! — m'écriai-je, — non pas dans deux! non pas demain! non pas dans une heure! mais ici, et à l'instant même ! . . .
« — Au nom du Dieu vivant qui est mort pour nous à pareil jour, — reprit M. de Foulquerre, — ne repoussez pas la demande que je vous adresse.
« — Je la repousse.
« — Ainsi, vous êtes sans pitié et sans miséricorde?...
« — Oui.
« — Eh bien! alors, moi, moi qui ne veux pas compromettre à tout jamais le salut de mon âme, je refuse de me battre aujourd'hui.
« Je suis d'un naturel paisible, et vous savez que les gens de ce caractère n'entendent jamais raison quand ils sont irrités.
« Le commandeur achevait à peine de prononcer les paroles que je
viens de vous redire, que déjà mon épée s'était levée et était retombée à
plat sur le visage de mon adversaire, le souffletant ignominieusement.
A cet affront sanglant, je vis un nuage pourpre remplacer la pâleur habituelle de M. de Foulquerre, des éclairs jaillirent de ses yeux, sa main nerveuse se crispa sur la poignée de son épée, et il se remit en garde pour la seconde fois.
« Je l'attaquai vivement et avec furie.
« A peine avions-nous croisé le fer, que l'expression de ses traits changea. La terreur se peignit sur son visage redevenu pâle, il se plaça tout auprès du mur, comme si, prévoyant qu'il allait être renversé, il avait voulu s'y appuyer.
« C'était un pressentiment, car, à la première botte que je lui portai, mon épée le traversait de part en part.
« Il s'adossa à la muraille et resta debout pendant une seconde, puis il tomba sur son genou, et, se soutenant d'une main sur la terre, il me dit d'une voix défaillante et entrecoupée déjà par le hoquet de la mort :
— Un vendredi saint!... un vendredi saint!... Puisse Dieu vous pardonner ma mort!... Portez mon épée à Tètefoulques et faites dire cent messes pour le repos de mon âme dans la chapelle du château...
« Ensuite son genou glissa sur le sol arrosé de sang, les muscles de son bras se détentirent; il tomba tout étendu, les dents serrées et les yeux ouverts; une passagère convulsion agita ses membres, et il expira. Dans le premier moment, je n'apportai pas une grande attention aux dernières paroles qu'il avait prononcées, et si je vous les rapporte si exactement aujourd'hui, c'est que, depuis lors, elles ont malheureusement retenti bien des fois à mes oreilles.
« Je fis une déclaration dans la forme fixée par les statuts; le chapitre de l'ordre se rassembla pour en délibérer, et trouva tout naturel que, nous étant rencontrés dans la strada Stretta, notre hostilité nationale jointe peut-être à la difficulté de nous céder le pas, eût dégénéré en une querelle sérieuse.
« Toujours est-il qu'au point de vue humain, mon duel, bien loin de me faire du tort, me fit au contraire infiniment d'honneur.
« C'était à qui me féliciterait et me complimenterait, car Foulquerre était généralement détesté, et l'on trouva qu'il avait bien mérilé sa destinée.
« Les hommes jugeaient ainsi, mais il n'eu était pas de même an tribunal de Dieu, non plus qu'à celui de ma conscience.
« Je ne tardai pas à comprendre que mon action était doublement criminelle, d'abord parce que j'avais répandu le sang de mon prochain un jour de vendredi saint, ensuite, et surtout, parce que j'avais refusé au malheureux commandeur le délai de trois jours qu'il implorait de moi afin
106 LES MYSTÈRES DU PALÂTS-ROYÂL
de se mettre en paix avec le ciel et de pouvoir s'approcher des sacrements.
« Non seulement j'avais tué le corps de M. de Foulquerre, maïs encore, selon toute apparence, j'avais tué son âme en compromettant son salut éternel.
« Je me dis tout cela, je m'accusai de mon crime au tribunal de la pénitence, et les reproches de mon confesseur ne furent guère moins sévères que ceux que je m'adressais à moi-même. »