LA PÉNITENCE
Don Raymond venait de faire passer sous les yeux de son hôte les circonstances dramatiques et mystérieuses de son duel -avec Foulques de Foulquerre.
Au moment précis oîj il prononçait les dernières paroles que nous avons rapportées, minuit sonnait à la pendule du salon oriental.
A peine le premier des douze coups avait-il retenti, que dou Raymond porta brusquement la main à sa poitrine.
Un gémissement douloureux s'échappa de sa gorge.
Il murmura ces mots :
— Il vient!... il vient!... le voici!...
Et il tomba comme foudroyé sur le tapis.
Raoul, qui n'était pas très éloigné de s'attendre à un événement de ce genre, releva le corps de son hôte et l'étendit sur le large divan.
Puis, ne voulant pas manquer à la promesse qu'il avait faite peu d'instants auparavant, M. de la Tremblay e, quoiqu'il regardât toute pratiquepieuse comme un acte de faiblesse et de superstition, prit Je volume relié en chagrin noir et garni de fermoirs en argent qui lui avait été remis par don Raymond; il l'ouvrit à l'endroit marqué par un signet cou leur de sang, il s'agenouilla auprès du divan, et il se mit à lire à demivoix les sept psaumes de la pénitence.
A peine avait-il achevé, que l'évanouissement du commandeur cessa comme par enchantement.
Don Raymond se leva du divan sur lequel il était couché. Son visage semblait plus pâle que de coutume.
Il vit le livre entr'ouvert que M. de la Tremblaye tenait à la main et lui dit :
- — Vous avez fait ce que je vous avais demandé. Merci!
Puis, comme si rien d'étrange et de mystérieux ne venait de se passer, il reprit son récit un instant interrompu.
— Dans la nuit du vendredi au samedi, juste huit jours après mon duel fatal avec Foulques de Foulquerre, je fus réveillé en sursaut par le timbre de ma pendule qui sonnait minuit.
« Quoique je fusse bien certain d'avoir éteint ma lumière avant do ;'endormir, ma chambre me parut faiblement éclairée.
(( Je regardai autour de moi, pensant que quelqu'un venait peutêtre de s'introduire dans mon logis, et alors je vis (oui, je vis, car c'était une vision et non pas un rêve), je vis que je n'étais ni dans ma chambre, ni dans mon lit, mais dans la strada Strctta, et couché sur le pavé.
« En face de moi, le genou enterre et s'appuyant sur sa main droite, je vis le commandeur.
« Son visage était aussi livide que celui d'un mort qui vient de sortir du tombeau. — Un Ilot de sang jaillissait de la large blessure qu'il avait au-dessus du cœur. — Ses lèvres s'entr'ouvraient comme pour me parler, mais ne laissaient échapper aucun son.
« Enhn, j'entendis ces mots prononcés d'une voix presque indistincte, c'est-à-dire que je les devinai plutôt que je ne les entendis :
« — Portez mon épée à Tête foulques et faites dire cent messes pour le repos de mon âme dans la chapelle du château. . .
« La vision disparut. Je poussai un cri et je m'évanouis.
« Quand je revins à moi-même, il faisait déjà grand jour et j'étais baigné d'une sueur froide. La nuit suivante, je fis dresser à côté de mon lit un lit pour un de mes valets de chambre. La vision ne reparut pas.
« Il en fut de même pendant les six nuits suivantes; mais, dans celle du vendredi au samedi, mon sommeil fut interrompu de nouveau par Tapparilion infernale. 11 me semblait seulement que mon valet était couché à une petite dislance de moi sur le pavé de la strada Stretta.
« Je revis le commandeur de Foulquerre dans l'attitude de son agonie, et je l'entendis me dire pour la troisième fois, de sa voix mourante et inarticulée :
« — Portez mon épée à Tète foulques, et faites dire cent messes pour le repos de mon âme dans la chapelle du château...
« Je m'évanouis de nouveau en poussant un cri d'épouvante qui réveilla mon valet.
« Il me prodigua ses soins, et, quand j'eus repris connaissance et que je l'interrogeai, il me répondit que, dans les derniers instants de son sommeil, il avait rêvé qu'il était couché dans une petite ruelle fort étroite.
« Du reste, il n'avait ni vu ni entendu le commandeur.
« Tous les vendredis la vision se renouvela avec les mêmes détails et les mêmes paroles.
« Évidemment l'âme du défunt Foulquerro tenait par-dessus toute chose à ce que je fisse porter son épée à Têtefoulques, puisqu'elle venait me le répéter si souvent...
« Mais j'ignorais entièrement ce que c'était que Têtefoulques.
« Je pris des informations, je questionnai quelques Français et j'appris d'un chevalier poitevin que Têtefoulques était un vieux château situé dans une forêt à huit ou dix lieues de Poitiers.
« On racontait sur cette résidence les choses du monde les plus extraordinaires et les plus fantastiques, et le bruit courait dans le pays qu'on y voyait un grand nombre d'objets curieux, notamment l'armure du fameux Foulques Taillefer et les armes de tous les chevaliers qu'il avait tués.
« On ajoutait que l'usage immémorial des Foulquerre avait toujours été d'y faire déposer les armes qui leur avaient servi, soit à la guerre, soit dans les duels.
« Je quittai Malte et je m'en allai d'abord à Rome, où je confessai au cardinal grand pénitencier le crime que j'avais commis. Je lui racontai en même temps la terrible vision dont j'étais obsédé.
« Il me plaignit; il m'affirma que ce qui m'arrivait n'était point sans précédents, et que Dieu, dans sa justice, avait permis parfois aux âmes de ceux qui étaient morts en état de péché mortel de venir sur la terre demander des prières, soit à des amis ou à des parents, soit au meurtrier lui-même.
« Enfin, il ne me refusa point l'absolution que méritait mon repentir, mais il ne me la donna que conditionnellement, après ma pénitence future, c'est-à-dire que je ne serais en réalité purifié etabsous que lorsque j'aurais fait dire dans la chapelle de Têtefoulques les cent messes qui faisaient partie de cette pénitence.
« J'avais eu soin de porter avec moi l'épée du commandeur, et comme j'avais grande hâte d'accomplir la pénitence imposée, espérant que la vision disparaîtrait aussitôt après, je pris sans retard le chemin de la France.
« A peine avais-je mis les pieds sur le sol de votre patrie, que je fus assailli par des temps abominables qui se prolongèrent pendant tout mon voyage, de telle sorte que je traversai la France sous les torrents d'une pluie diluvienne, et ayant de la boue, dans certains endroits, jusqu'au poitrail de mes chevaux.
« Cependant, j'arrivai à Poitiers, où je mis pied à terre dans une hôtellerie de bonne apparence.
« Ce jour-là, les cataractes du ciel s'étaient ouvertes avec une impétuosité plus grande encore que de coutume, mes vêtements étaient ruisselants, et je sentais un frisson de mauvais augure courir sur mes membres raidis, si bien qu'au lieu de monter à l'instant même dans l'appartement qu'on me préparait, je m'arrêtai dans la salle commune et je m'assis sur une escabelle sous le manteau de la cheminée gigantesque que deux ou trois troncs d'arbres amoncelés métamorphosaient en une fournaise ardente.
« Il y avait dans cette salle un grand mouvement d'allées et de venues ; les voyageurs s'y succédaient, et l'hôte y donnait d'un air affairé des ordres à sa valetaille.
« Le nom du commandeur Foulques de Foulquerre, prononcé tout près de moi, me fit soudainement prêter rorcille.
« — Voilà la famille éteinte... — disait quelqu'un que je supposai, d'après son costume, être un petit gentilhomme des environs, sorti de sa gentilhommière pour venir à Poitiers.
« — De quelle famille parlez-vous? — demanda un second interlocuteur.
« — Eh! parbleu! des Foulquerre !
« — Bonne noblesse! — interrompit une voix, — mais mauvaise renommée !
<( — Le commandeur est donc mort? — interrogea celui qui venait de parler un instant auparavant.
« — Quoi! vous ne savez pas la nouvelle?
« — Non, en vérité.
« — Eh bien, le commandeur a été tué à Malte, il y a deux ou trois mois...
« — En duel?
« — Oui...
« — Sait-on par qui?
« — Par un chevalier espagnol dont jj'ignore le nom.
« — Yoilà une vaillante épée et qui a frappé un coup digne d'éloges! Je ne crois point que beaucoup de larmes soient versées sur la mémoire du seigneur Foulques! c'était un mauvais homme !...
« — Dites plutôt un démon incarné, l'horreur et l'effroi de ses vassaux, dont il tuait les fils à la chasse et dont il violait volontiers les femmes et les filles.
« — Il venait rarement, je crois, à son château de Têtefoulques?
200 Lt.S MYSTÈRES DU PALAIS-ROYAL
« — Oui, mais ses visites, quelque rares qu'elles fussent, étaient trop fréquentes encore...
« — Enfin, puisqu'il n'est plus de ce monde, qu'on lui pardonne, et que Dieu ait son âme!...
« — A vous parler franc, je doute fort que Dieu la réclame, et je crois que le diable a dû la regarder, de tout temps, comme sa propriété légitime.
« Cette conversation, que je viens de vous rapporter presque textuellement, me prouva que le bruit de la mort du commandeur m'avait devancé à Poitiers, et qu'on en était encore moins affligé dans cette ville qu'à Malte.
« Je vous avouerai que je me réjouis de cotte animadversion générale que soulevait le commandeur. Il me sembla, à tort ou à raison, que j'étais moins coupable de ne point avoir accordé à un homme si profondément détesté la suprême grùce qu'il me demandait.
« Il n'en fallait pas moins accomplii-ma pénitence, et je résolus de le faire dès le lendemain qui était un jeudi, afin de ne pas risquer de me trouver un vendredi au château de Têtefoulques.