LE MÉDECIN
Les prévisions du médecin se réalisèrent de point en point.
Le malade échappa aux mortollcs atteintes du tétanos, mais la fièvre cérébrale se déclara deux heures après la saignée.
Le médecin, que Jacques avait payé de ses soins d'avance et très libéralement, s'installa auprès du lit du chevalier.
La journée fut mauvaise.
Quand arriva le soir, l'intensité de la fièvre redoubla et le délire revint avec plus de force encore que la nuit précédente.
Le lendemain, et pendant quarante-huit heures de suite, le médecin constata une véritable agonie, et dut croire que, d'un instant à l'autre, le chevalier allait cesser de vivre.
Mais, au bout de ce temps, un mieux sensible se manifesta.
Le délire cessa; M. de la Tremblaye reprit le plein et entier exercice de ses facultés morales.
— C'est la clarté soudaine et défaillante de la lampe qui va s'éteindre!... — se dit le médecin. — C'est l'effort suprême de la jeunesse qui se cramponne à la vie!... une lueur... un souffle... puis, plus rien!
Et il ne s'étonna pas autrement de cette quasi-résurrection.
Raoul, en revenant à lui-même, se rappela confusément les faits qui avaient précédé et accompagné son départ de Saint-Germain par une nuit d'ouragan, et la catastrophe qui en avait été la suite.
Il reconnut son fidèle Jacques, et il devina sans peine que cet homme vêtu de noir, à la mine docte et pateline, assis dans un fauteuil au pied de son lit et tenant entre ses jambes croisées une longue canne à pomme d'ivoire, était un médecin.
D'ailleurs, Raoul interrogea Jacques à ce sujet, et Id réponse du valet confirma les suppositions du maître.
M. de la Tremblaye manifesta le désir de rester seul pendant un instant avec le médecin.
Jacques quitta aussitôt la chambre.
— Monsieur, — dit alors Raoul, — approchez-vous un peu de moi, je vous prie, car je sons que ma voix est bien faible...
Le médecin fit avec empressement ce que lui demandait le malade. Raoul poursuivit :
— Je viens, monsieur, vous prier de me rendre le plus grand service qu un homme puisse rendre à un autre homme.
— Parlez, monsieur, — dit le médecin, — je vous écoute religieusement,
— Mais, — continua le chevalier^ — me promettez-vous de faire ce que je vous demanderai?
— Cela dépend-il entièrement de moi?
— Oui.
— Cela ne peut-il me compromettre en rien?
— En rien absolument.
— Alors, je vous promets de faire ce que vous voudrez.
— Vous me le jurez !
— Soit. Je vous le jure.
— Eh bien! monsieur, dites-moi la vérité.
— La vérité! répéta le médecin avec un étonnement manifeste, à quel propos?
— La vérité sur mon état.
— Vous voulez savoir ce que je pense de la nature et de la gravité de votre maladie?
— Posez vos questions Je répondrai.
— D'abord, quel est mon mal?
— Une fièvre cérébrale.
— Ai-je été en danger?
— Oui.
— Y suis-je encore?
Le médecin hésita.
Raoul répéta sa question.
— J'espère que non, — dit-il enfin.
— Je vous conjure, — reprit le chevalier, — je vous conjure de bien réfléchir à l'engagement que vous avez pris tout à l'heure à mon égard!... Songez, monsieur, qu'il est pour moi d'une suprême importance de savoir précisément à quoi m'en tenir sur le plus ou moins de temps qui me reste encore à vivre... De graves, d'immenses intérêts en dépendent 1 Les liens qui m'unissent à quelques-uns des plus hauts personnages du royaume ne peuvent être rompus brusquement ; en un mot, ma vie ne m'apppartient point, et je n'ai pas le droit de mourir sans en être prévenu à l'avance...
Reslc-t-il pour moi un espoir de guérison? P. ;Jî.}
Ces paroles bizarres, Télrani^'e sang-froid de celui qui les prononçait, produisirent sur le médecin une impression profonde.
— Cet homme, — pensa-t-il, est d'une trempe supérieure; je peux lui parler franchement, car la vérité ne l'épouvantera pas...
— Vous m'avez entendu? — lit Raoul.
— Je crois, — répondit le médecin, — je crois que vous me demandiez si le danger existait encore?...
Liv. o. — XAVii:r, ui: momi i'i.\. — i.r.s Mvsriiiiis in I'AI ai^-rhyai . — lu. j. moiti- i;r c'<= uv. 3.
— Oui, je vous demandais cela.
— Eh bien, il existe.
— Ainsi, je puis mourir d'un instant à l'autre?...
— Oui.
— D'après le calcul des probabilités scientifiques, combien d'heures m'accordez-vous encore?...
^ — Je ne puis répondre à votre question par une affirmation absolue dans le cas présent, la science est muette...
— Le délire reviendra-t-il?
— Cola n'est pas douteux.
— Bientôt. ,
— En même temps que la fièvre, qui ne tardera guère.
— Ainsi, si j'ai quelques dispositions à prendre, je dois me hâter, n'est-ce pas?...
— Je vous le conseille.
— Merci, monsieur, — dit Raoul, — merci mille fois d'avoir compté sur mon courage et de ne m'avoir rien caché!...
— La manière dont vous m'avez parlé tout à l'heure m'en imposait le devoir absolu.
— Maintenant, une question encore?
— Laquelle? /
— Reste- t-il pour moi un espoir de guérison?
— Sans doute ; à votre âge la nature offre des ressources tellement vivaces qu'il ne faut jamais désespérer de rien.
— - Mais cet espoir est faible, n'est-ce pas?
— Je l'avoue.
— Merci de nouveau, monsieur, et maintenant que vous m'avez tout dit, soyez assez bon, je vous en prie, pour rouvrir la porte et pour rappeler mon valet de chambre.
Jacques attendait dans le vestibule.
Il accourut auprès de son maître.
— Mon ami, — lui dit le chevalier à demi-voix, — prends vingtcinq louis dans la valise, conduis ce digne médecin jusqu'à la porte de la nie, mets-lui l'argent dans la main, et fais-lui comprendre, d'une façon discrète et polio, que je désire qu'il ne revienne pas. J'ai mes raisons pour en agir ainsi...
Jacques obéit aussitôt.
Le médecin, quoique trouvant fort insolite le procédé dont on usait à son égard, en fut ravi dans lo fond do ràine, car il regardait déjà Raoul
comme un homme enterré et il aimait autant le voir passer de vie à trépas sans l'assistance de son ministère.
Jacques revint après avoir rempli sa mission.
— Mon ami, — reprit M. de la Trcmblaye, — dans quelques heures je ne serai plus de ce monde...
— Vous, monsieur le chevalier! — s'écria le valet avec stupeur; — vous! Allons donc!... c'est impossible!...
— C'est si bien possible, — fit Raoul avec un sourire, — que cela ne manquera point d'arriver... et franchement, je ne m'en afflige pas beaucoup... La vie, toute réflexion faite, mérite-t-elle qu'on la regrette?...
Et, comme Jacques ne pouvait retenir ses larmes, le chevalier ajouta vivement :
— A quoi bon se désoler ainsi?... Cela ne mène à rien, et d'ailleurs tu n'en as pas le temps, j'ai des ordres à te donner... L'exécution de ces ordres demande une célérité excessive; il faut agir, en outre, avec beaucoup de prudence et de discrétion... Je puis toujours compter sur toi, n'est-ce-pas?...
— Jusqu'à la mort!... — balbutia Jacques qui sanglotait.
— Tu sais que je me proposais d'être de retour à Paris dans la nuit maudite de l'accident qui nous est arrivé?...
— Oui, monsieur le chevalier, je le sais...
— Dieu ou le diable en avait décidé autrement, puisque au lieu d'être à Paris bien portant, je suis ici un peu plus qu'à moitié mort! Bref, j'étais attendu et j'avais à remettre à certaines personnes quelques papiers dont le contenu doit rester un secret pour tout le monde. Ce sont ces papiers que je vais te charger de porter.
— J'exécuterai vos ordres de point en point et de mon mieux, je vous le jure !
— Donne-moi le petit cofl"ret en écaille rouge que tu as eu le bon esprit de retirer de mon carrosse, et que, si je ne me trompe, je vois là-bas, sur cette cheminée.
— Le voici, monsiem' le chevalier.
Et Jacques posa sur le lit le coflret demandé.
YIII
Li: MESSAIIK
Raoul lira Je sa poitrine une très petite clef d'or, allariiéo à un ruban noir qui passait autour de son cou.
Avec cette clef, il ouvrit le coffret, dans lequel il prit deux liasses de papiers attachées avec des rubans de fil rouge scellés d'un sceau large et bizarre.
Ce sceau matérialisait en quelque sorte un blasphème.
Il représentait le démon vainqueur, figuré sous les traits d'un ange des ténèbres, renversant le crucifix et foulant sous ses pieds de bouc l'agneau pascal expirant.
Avec un crayon rouge qui se trouvait dans la cassette, à côté des papiers, Raoul traça sur chacune des liasses les numéros 1 et 2.
— Jacques, — dit-il ensuite, — écoute-moi, et n'oublie pas un seul mot de ce que tu vas entendre.
— Comptez sur ma mémoire, répondit le valet; elle sera fidèle.
— Aussitôt que j'aurai fini, continua Raoul, tu iras à Saint-Germain, où tu prendras un cheval de poste, et tu gagneras Paris à franc étrier, sans t'arrèter un seul instant en route et sans parler à qui que ce soit avant d'être arrivé...
— Oui, monsieur le chevalier.
— Une fois à Paris, tu feras ce que je vais te dire...
— Dût-il m'en coûter la vie, tous vos ordres seront suivis. .
— Tu vois ces deux liasses de papiers?
— Oui.
— Elles portent chacune un numéro ?
— Sans doute.
— Tu peux lire ces numéros?
— 1 et 2, — répondit Jacques en désignant du doigt la liasse de papiers correspondant à chacun des chiffres qu'il nommait.
— Bien, — fit Raoul, — je reprends : une fois à Paris, tu iras descendre rue du Cherche-Midi, dans une hôtellerie à l'enseigfne du Roi Salomon.
— Le Roi Salomon, — répéta Jacques: — je me souviendrai do ce
nom.
— Le propriétaire de rhôtellerie, continua M. de la Tremblaye, est
un petit homme maigre et chétif, de soixante ans environ. Tu lui diras que tu veux loger chez lui, mais qu'il te faut la chambre des Mages \ il te demandera de quelle part tu viens, et pour toute réponse tu lui montreras cet anneau dont tu auras soin de tourner le chaton en dehors...
Raoul, tout en parlant, prit à son doigt une bague qu'il tendit à Jacques.
Cette bague, de la forme de celles que l'on nomme chevalières, était en or et en fer bruni.
Son chaton portait le numéro o. gravé en chiffre gothique; mais ce chaton était mobile, et, quand on le faisait tourner, il découvrait une améthyste reproduisant en petit l'image infernale empreinte sur le grand sceau de cire rouge.
— Comprends-tu? — demanda le chevalier après avoir expliqué à son valet le mécanisme de la bague.
— Parfaitement, — répondit Jacques.
— Le maître d'hôtel, — poursuivit Raoul, — prendra aussitôt visà-vis de toi l'apparence de la déférence la plus complète et t'introduira dans une pièce du second étage, où il te laissera seul. Tout autour de cette chambre, tu verras de grandes armoires à deux battants, dans lesquelles sont accrochés à des porte-manteaux une multitude de costumes de toutes les formes, de toutes les tailles, de toutes les couleurs. Tu revêtiras, à la place de ta livrée, un habillement complet pareil à ceux que portent d'habitude les commissionnaires...
Le chevalier s'interrompit pendant un instant.
Il fouilla de nouveau dans le petit meuble d'écaillé, et il en tira une clef de fer curieusement ciselée, qu'il fit tourner dans ses doigts tandis qu'il poursuivait ainsi :
— Dans cette même chambre, à côté de la cheminée, se trouve un grand coffre qui semble en vieux bois vermoulu, mais il ne doit cette apparence qu'à la peinture dont il est recouvert. Ce coffre est en fer et scellé dans le plancher; tu l'ouvriras avec cette clef...
Le chevalier donna à Jacques la clef dont nous parlions quelques lignes plus haut. Puis il reprit :
— Tu enfermeras dans ce coffre la liasse qui porte le numéro 2. Quant à celle qui est indiquée numéro 1, tu la serreras dans la plus solide des poches de ta veste de commissionnaire, puis tu te rendras rue Saint- Dominique, à l'hôtel du marquis de Thiauges.
— Je connais ce nom, — continua Jacques, — et je sais où est cet hôtel...
— Selon toute apparence, — continua Raoul, — le suisse refusera
de te laisser passer. Tu le chargeras de faire savoir à son maître que tu viens de la part du num(''ro », et le marquis de Thianges te recevra aussitôt.
— Que lui dirai-je? — demanda Jacques.
— Tu lui remettras la liasse de papiers, en lui faisant remarquer que le sceau de cire rouge est intact... Il te questionnera sur mon compte, il te demandera où je suis et pourquoi je ne suis pas venu moi-même. Tu ne répondras à aucune de ces interrogations, et tu te contenteras de lui annoncer que le lendemain, à l'heure qui lui conviendra le mieux, tu viendras chercher sa réponse, s'il croit devoir en faire une aux papiers dont il aura eu le temps de prendre connaissance.
— ■ Je n'oublierai pas un mot de tout cela, — dit Jacques. M. de la Tremblay e reprit :
— En quittant l'hôtel de Thianges, tu retourneras rue du Cherche- Midi, à l'enseigne du Roi-Salomon, tu prendras la liasse numéro 2, et tu iras au Palais-Royal. . .
— Au Palais-Royal? — répéta Jacques.
— Oui, — répondit Raoul ; — tu t'arrangeras de façon à parler à un certain Maxime, l'un des valets de chambre de Monseigneur le régent, et tu lui donneras la bague que je t'ai confiée, en le priant de la mettre sous les yeux du régent et de lui dire que le porteur de cette bague sollicite une audience immédiate...
— Et le régent me recevra? — s'écria Jacques avec étonnement.
— Non seulement il te recevra, mais encore il ne te fera pas attendre une minute, s'il est au Palais-Royal.
— Mais s'il n'y est pas, que ferai-je?
■ — ■ Tu guetteras son retour, de manière à remplir ta mission le plus vite possible.
— Comment devrai-je me conduire en présence du régent?
— Tu lui remettras les papiers dont tu seras porteur et tu répondras à toutes les questions qui te seront adressées par lui à mon sujet; seulement, tu lui tairas le nom de l'endroit où je me trouve et le danger que je cours en ce moment; tu le prieras, en outre, de vouloir bien te promettre une réponse pour le lendemain.
— Oui, monsieur le chevalier.
— Une fois muni des deux lettres que tu auras sollicitées et obtenues, tu échangeras ton costume d'emprunt contre la livrée que tu reprendras, tu donneras dix louis à l'hôte du Roi Salojnon, tu remonteras à cheval et tu reviendras ici à franc cfrier...
— Oh ! — fit Jacques, — soyez tranquille I Je ne perdrai pas une heure, pas une minute, pas une seconde!..,
— Si tu me retrouves vivant, — poursuivit Raoul, — tout sera pour le mieux, et nous verrons ce que nous aurons à faire; si, au contraireainsi que cela est probable, je suis mort...
Jacques interrompit son maître par une énergique et involontaire exclamation. Le chevalier lui fit signe de se calmer et reprit :
— Si, au contraire, ainsi que cela est probable, je suis mort à ton, retour, tu brûleras les lettres que le régent et le marquis de Thianges t'auront remises pour moi ; tu hériteras des quelques milliers de louis qui sont dans la valise et que je te donne en toute propriété: tu me regretteras si tu veux^ ou tu ne penseras plus à moi si tu n'as pas le temps d'y penser...
Jacques pleurait.
Raoul lui tendit la main, qu'il embrassa à plusieurs reprises et qu'il arrosa de ses larmes.
— Va, mon ami, — dit le chevalier, — va vite! il n'y a pas un instant à perdre, et d'ailleurs je me sens épuisé d'avoir parlé si longtemps.
En effet, depuis quelques minutes, la voix de Raoul s'affaiblissait de plus en plus, et il lui semblait qu'une sorte de voile s'interposait de nou veau entre ses yeux et les objets environnants.
M. de la ïremblaye, brisé de fatigue, laissa retomber sa tète sur l'oreiller, et Jacques sortit de la chambre en s'efforçant, mais en vain, de comprimer l'expression de sa douleur.