LE SECRET DE MADELEINE
• — A mesure que la tête de Raoul devenait plus lourde et que la fièvre recommençait à battre dans ses artères, son regard s'attachait avec une fixité involontaire sur les figures de la tapisserie de haule lisse qui se trouvait en face de son lit.
Le doux et charmant visage de la reine Ralkis exerçait sur lui une fascination irrésistible.
Dans cet état qui n'était ni le sommeil ni la veille, ni le-sang-froid ni le délire, ce visage lui apparaissait ainsi qu'une vision consolante et protectrice.
L'imagination échauffée du chevalier ne lui représeutaitpointla jeune reine comme l'un des personnages inanimés d'un tableau : il croyait à la réalité de son existence, a la matérialité de sa présence.
Elle semblait, se disàit-il, lui sourire et lui tendre les bras; elle allait venir jusqu'tà lui, il n'en doutait. point, et apporter avec elle la guérison et le bonheur.
On voit que le délire, un instant disparu, commençait à reprendre ses droits.
Mais soudain, chose étrange I la fiction devint une vérité.
A travers la brume diaphane de son esprit et de ses regards, Raoul vit distinctement la tapisserie se mouvoir.
La figure de la reine Balkis se détacha lentement du groupe qui fenvironnait.
Sa démarche était gracieuse comme sa beauté.
Ses petits pieds touchaient le plancher sans qu'on entendît le bruit de ses pas.
Elle vint droit au jeune homme.
Raoul ferma les yeux, ébloui par l'éclat de cette merveilleuse appa rition.
— Oh! madame... — ■ balbutia-t-il d'une voix presque inintelligible, — si vous n'étiez reine par votre diadème, vous le seriez par votre beauté!...
Et, à peine venait-il de murmurer ces paroles, que le peu de raison qui lui restait s'évapora complètement sous les ardentes étreintes de la lièvre qui envahissait son cerveau.
Cependant Raoul n'avait rien rêvé.
Tout ce que nous venons de raconter, il l'avait vu réellement.
Au moment oîi il lui avait paru que la tapisserie s'agitait, la porte de la chambre s'ouvrait en effet.
Quand il avait cru voir la reine s'avancer de son côté, c'est que Jeanne venait d'entrer et marchait vers le lit.
Le dévouement et la compassion, nous le disions un peu plus haut, préparent merveilleusement à l'amour le cœur des femmes.
Les conditions dans lesquelles Jeanne se trouvait placée ne permettaient guère à la pauvre enfant de faire exception à la règle générale.
Isolée dans la vie et dans le monde, avec une mère dontnous connaissons déjà le caractère aigri et farouche, menant une existence monotone et incolore, en dehors de toutes relations, n'allant jamais nulle part, ne recevant jamais personne, n'était-il pas logique de supposer que Jecgine
Elle se pencha si fort sur Raoul endormi que son visage touchait presque celui du jeune homme. (P. 46.)
LIV. 6. — XAVIER DE UONTÉPIN. — LES MYSTÈRES DU PALAIS-ROYAL. — ÉDIT. J. ROOFF. BT C'«.
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s'éprendrait facilement du premier homme de quelque valeur que le hasard jetterait sur son chemin?
Or, le hasard avait fait les choses de telle façon que les probabilités ne pouvaient manquer de devenir des certitudes.
Raoul réunissait les triples et irrésistibles séductions de la beauté, de la jeunesse et de la souffrance.
Comment le pauvre cœur de Jeanne aurait-il résisté?
Ce cœur résista d'autant moins que la candide et pure enfant ignorait le péril, et qu'elle se laissait aller en toute innocence au plaisir amer d'entourer de tendresse ingénue ce jeune homme qui allait mourir.
Jeanne aimait donc passionnément Raoul, qui, lui, ne la connaissait même pas.
Au moment où le chevalier venait de l'apercevoir pour la première fois, elle entrait dans la chambre, après avoir fermé la porte de la rue sur Jacques partant pour Paris.
Selon sa coutume elle se glissa doucement derrière les rideaux du lit, afin d'écouter la respiration plus ou moins calme de Raoul.
Il lui sembla que le jeune homme dormait d'un paisible sommeil.
Alors elle quitta la sdle basse avec autant de précautions qu'elle en avait pris pour y entrer, afin d'aller retrouver sa mère qui s'étonnait et s'irritait de ces^absences, trop fréquentes et trop prolongées selon elle.
Madeleine de Chambard, depuis le changement opéré en eUe à la suite de l'assurance qui lui avait été donnée par sa fille de la richesse du blessé, demanda régulièrement plusieurs fois par jour des nouvelles de M. de la Tremblaye, et semblait prendre le plus vif intérêt à tout ce qui concernait le jeune homme.
Elle ne tarissait pas en interrogations sur ce sujet, et sa curieuse sollicitude s'étendait jusqu'aux faits et gestes de Jacques, le valet de Raoul.
— Ce jour-là^ elle s'empressa de demander à Jeanne :
— Eh bien! comment va-t -il ?
— Mieux, beaucoup mieux, je l'espère dumoins, — répondit la jeune fille.
— Dieu en soit béni ! — s'écria la malade avec une fausse apparence de joie, en se mordant les lèvres jusqu'au sang pour cacher une grimace de désappointement.
Puis elle ajouta au bout d'une minute :
— J'ai cru, ce matin, entendre ouvrir et fermer la porte de la rue... Me suis-je trompée?
— Non, ma mère.
— Qui donc est sorti?
— Le médecin d'abord, le domestique ensuite,
— Où allait le médecin?
— Il retournait à Saint-Germain.
— Pour longtemps ?
— 11 est payé et congédié.
— Ainsi, il ne doit pas revenir?
— Non, à moins qu'on le fasse appeler de nouvcauw
— Et le domestique, où l'envoyait-on?
— A Paris.
— Quand doit-il revenir?
— Dans deux ou trois jours, m'a-t-il dit.
— Pas avant?
— Non, il est chargé par son maître de commissions qui nécessitent au moins ce laps de temps.
— Ainsi, nous voilà seules dans la maison avec ce jeune homme?
— Oui, ma mère.
— Est-ce que cela ne t'effraie pas, mon enfant?
— Moi, ma mère ?... Et pourquoi voulez-vons que cela m'effraie? M. de la Tremblaye est dangereusement malade, et d'ailleurs, fût-il complètement guéri, nous n'aurions rien à craindre de lui... au contraire! si quelque danger nous menaçait, il serait là pour nous protéger et nous défendre I
Jeanne prononça ces derniers mots avec une extrême chaleur.
— Comme tu t'animes, mon enfant I... — lui dit sa mère avec un sourire.
Jeanne rougit beaucoup.
La malade reprit :
— Enfin, tu t'intéresses à ce jeune homme, et je ne vois rien là que de fort naturel...
— Oui, ma mère... — balbutia la jeune fille.
— Eh bien! cette nuit, j'ai pensé aune chose...
— Laquelle?
— C'est qu'il ne tenait qu'à moi de le guérir beaucoup plus vite et beaucoup mieux que ne le pourraient faire ensemble tous les médecins de la terre...
— Vous, ma mère!... — s'écria vivement Jeanne... — Vous! Et comment cela?
— Je me suis souvenue d'un secret précieux qui m'a été donné, dans ma jeunesse, par un physicien étranger dont la science était célèbre et qui avait rempli le monde entier du bruit de ses cures miraculeuses.
— Quel est ce secret, ma mère?
— Tu vas le savoir. Ouvre ce bahut sculpté qui est adossé à la muraille derrière la tête de mon lit.
— C'est fait.
— Regarde sur le troisième rayon, du côté gauche, si je ne me trompe...
— J'y suis.
— Que vois-tu?
— De petits vases en terre cuite, différents ustensiles en cuivre, dont j'ignore le nom et l'usage, des chapelets de fleurs desséchées.
— N'y a-t-il pas d'autres objets?
— Sans doute il y en a, et en grand nombre.
— Parmi ces objets se trouvent des fioles, n'est-ce pas?
— Plusieurs, de formes et de grandeurs variées.
— L'une de ces fioles doit être remplie aux trois quarts d'une liqueur de couleur sombre...
Jeanne chercha pendant un instant, puis elle répondit :
— La voici.
— Apporte-la-moi, je veux m'assurer que tu ne te trompes pas La jeune fille fit ce que lui demandait sa mère.
Madeleine de Chambard se souleva à demi sur son séant pour prendre le flacon des mains de Jeanne.
Elle en examina attentivement le contenu, puis elle le déboucha, l'approcha de ses narines, et sembla en respirer le parfum avec un sentiment de plaisir qui devait être bien vif, car un éclai joyeux jaillit de ses prunelles et un sourire entr'ouvit pour un instant ses lèvres pâlies.
— C'est bien cela... — murmura-t-elle ensuite, — oui, c'estbien cela... Et eUe ajouta plus haut :
— A coup sûr, la guérison est dans cette fiolel... Jeanne fit un mouvement de joie.
La malade reprit en s'adressant à sa fille :
— Ce soir, à peu près à la tombée de la nuit, tu verseras le tiers envi ron de cette liqueur dans la potion du beau gentilhomme que tu appelles, je crois, Raoul de la Tremblaye... Tu feras en sorte qu'il boive ce mélange et, demain matin... demain matin il ne souffrira plus...
En entendant ces paroles, il fut impossible à Jeanne de répondre un seul mot. Un bonheur si profond venait d'envahir tout son être qu'il le paralysait en quelque sorte.
Elle prit la fiole des mains de sa mère, et s'apprêta à quitter la chambre afin de dissimuler son émotion.
Madeleine la retint.
— Un mot encore, mon enfant, — lui dit-elle.
— Quoi, ma mère?
— Le valet de M. de la Tremblaye n'a-t-il point emporté, en allant à Paris, cet or dont tu m'avais parlé?
— Non, ma mère, — répondit Jeanne ; mais pourquoi cette question?...
— Curiosité pure, tu le comprends, car enfin, que nous importe que ce gentilhomme ait ou n'ait pas d'argent?... Nous ne songeons guère à lui demander le payement du peu que nous pouvons faire pour
lui...
— Non, certes! — s'écria Jeanne, sans remarquer combien était étrange l'accent avec lequel sa mère venait de lui parler.
— Maintenant, poursuivit la malade, — va, mon enfant, va; je n'ai pas besoin de toi dans ce moment.
Jeanne sortit.
Madeleine, restée seule, s'écria aussitôt avec une énergie dont on devait la croire incapable, à voir son corps usé et son visage défaillant :
— Assez de misère! assez de souffrances comme cela!... Je veux en finir une bonne fois pour toutes, et puisque le hasard jette une fortune sous mes pieds, cette fortune ne m'échappera pas, fallût-il la ramasser dans le sang!...
LA VISIOIN
Raoul avait passé la journée dans des alternatives de somnolence lourde et d'agitation fébrile.
Depuis le matin, une idée fixe dominait ses songes et se mêlait à son délire.
Cette idée fixe, c'était l'image de la reine Balkis, absorbant sa pensée entière.
Son regard ne la quittait pas d'un instant.
Son cœur l'appelait, et ses lèvres lui parlaient tout bas.
Maintes fois, comme le matin^ la gracieuse apparition lui avait semblé se déplacer et marcher vers lui, car cette illusion se renouvelait aussitôt que Jeanne entrait dans la chambre.
Cependant le soir approchait.
La jeune fille venait de préparer la potion calmante dont le médecin avait laissé la formule.
A cette potion elle avait mêlé le tiers de la liqueur brune du flacon.
Elle ouvrit doucement la porte et fit quelques pas vers le lit en étouffant le bruit de ses pas, afin de ne point réveiller le chevalier, si par hasard il dormait.
Raoul, en effet, avait les yeux fermés.
Jeanne s'avança jusqu'à son chevet.
Elle plaça sur une table la tasse de faïence grossière qui contenait le breuvag-e miraculeux ; et, comme les ténèbres naissantes envahissaient la salle basse et ne lui permettaient pas de bien distinguer les objets, elle se pencha si fort sur Raoul endormi, que son visage touchait presque le visage du jeune homme.
— Comme il est pâle !... — pensa-t-elle. En ce moment le chevaher ouvrit les yeux. En même temps, il poussa un cri de joie.
Cette fois, il ne se trompait point, c'était bien sa vision chérie, et si près de lui qu'il n'avait qu'à étendre le bras pour la serrer contre sa poitrine et s'assurer qu'il n'étaitnullementle jouet de quelque fantôme décevant.
Raoul étendit donc les bras et les referma vivement.
Mais il n'embrassa que le vide.
Jeanne, devinant le mouvement qu'il allait faire, s'était reculée soudain avec un peu d'eft'roi, et elle se trouvait déjà à trois ou quatre pas du lit.
— Ange ou fée, — murmura Raoul, — pourquoi me fuyez-vous ainsi?...
Jeanne se rapprocha aussitôt et répondit :
— Mais, monsieur, je ne vous fuis pas, je vous soigne, au contraire, et de mon mieux, je vous assure...
— Vous me soignez? — répéta Raoul avec étonnement.
— Mais, sans doute...
— Vous êtes donc une femme?...
— Et que serais-je, sil vous plaît? ... — demanda la jeune fille avec un demi-sourire.
— Une fée, un ange, un bon génie, comme je vous le disais tout à l'heure...
— Hélas! je ne puis prétendre à aucun de ces noms si doux. . quoique j'espère bien devenir pour vous un ange, en vous apportant la guérison...
— Une femme, — répéta Raoul pour la seconde fois avec une exprès-
sion bien marquée d'incrédulité, — non, vous n'êtes pas une femme!...
— Vous croyez? — fit Jeanne avec un nouveau sourire.
— J'en suis sûri
— Comment?
— J'ai vu.
— Quoi donc?
— Votre transformation... votre métamorphose...
Jeanne répéta ces deux mots, qui ne présentaient aucun sens pour son esprit.
Raoul reprit :
— Je vous ai vue, lorsque, figure d'abord inanimée et muette, vous êtes devenue soudain, devant moi, sous un souffle mystérieux et puissant, une créature animée et vivante...
Jeanne écoutait plus que jamais sans comprendre.
— Que voulez-vous dire?... — murmura-t-elle. Le chevalier poursuivit :
— Enfin, je vous ai vue quitter l'étrange et mystérieuse tapisserie dont vous êtes un des personnages...
En face de la singulière et extravagante erreur du jeune homme, il n'était guère possible de tenir son sérieux.
Jeanne interrompit Raoul par un frais éclat de rire.
— Ah! s'écria-t-elle, — je devine à présent!...
— Que devinez-vous? — demanda M. de la Tremblay e.
Jeanne au lieu de répondre à la question qui venait de lui être faite, ne prononça qu'un seul mot :
— Regardez!
Et, tout en parlant elle fit quelques pas de côté, démasquant ainsi la tapisserie et se plaçant de telle façon que Raoul pût envisager d'un seul coup d'œil sa figure et celle de la reine biblique.
En face de cette prodigieuse ressemblance, l'étonnement du jeune homme fut tel que son intelligence affaiblie ne lui permit point d'abord de distinguer l'erreur de la réalité, et de se bien rendre compte, en voyant à la fois Jeanne et la reine orientale, laquelle des deux était une peinture et laquelle était une femme.
Un mouvement de la jeune fille fit cesser cette sorte de mirage.
Raoul à son tour comprit tout.
— Ma pauvre tête ébranlée me rend à moitié fou, — murmura-t-il; — pardonnez-moi donc, madame, et daignez me dire ce que j'ignore encore, c'est-à-dire où je suis et qui vous êtes?
On se souvient que, dans son entretien avec Jacques M. de la Trem-
Madeleine eu iwil la poiguce cuLre ses dents, et se Iraiuaut sur les genoux. (P. '6'..)
blaye, entièrement préoccupé de la mission dont i! Iiarqeait ce dernier, n'avait nullement songé à lui demander quelle était la maison danslaquelle il se trouvait, et comment se nommaient les maîtres de celte maison. Jeanne répondit avec une simplicité remplie de grâce — Vous êtes dans un lieu qui s'appelle le Pctit-Chastel, et oîi l'on a été heureux de pouvoir vous donner une modeste hospitalité. Cette maison
UV. "'. — XAXIER DK MONTI'TIM. — LF.K JIYSTl'-.nKS DU rAI.AIS-liOYAI.. — l'CPlT. J. ROUFF, ET C'<'. — LIV. 7.
bO LES MYSTÈRES DL PALAIS-ROYAL
appartiont à ma mère, Madeleine de Chambard, veuve d'an gentilhomme Je suis leur fille unique, et je me nomme Jeanne...
— Et, — s'écria Raoul, — vous avez poussé la bonté, mademoiselle, jusqu'à, me soigner vous-même?...
— Je l'aurais fait dans tous les cas, — répondit Jeanne, — même quandj'aurais euà mes ordres de nombreux domestiques... mais je n'avais guère de mérite, en vérité, à vous soigner moi-même, car ma mère est si pauvre que, toute malade qu'elle soit depuis longtemps, elle n'a que moi pour la servir...
En entendant cette touchante réponse, Raoul jeta un regard étonné sur l'ameublement de la pièce dans laquelle il se trouvait.
Nous savons déjà que cetameublement était luxueux, quoique gothique etpa«sé de mode.
Jeanne comprit la signification de ce regard.
— Vous avez raison, reprit-elle, rien n'annonce ici la pauvreté, et c'est tout simple : autrefois nous avons été, sinon riches, du moins dans l'aisance... Aujourd'hui notre ruine est complète, et tout et ce que vous voyez nenousiippartient plus... De sa fortune passée, il ne reste plus à ma mère qu'une seule chose, le droit de demeurer ici et d'y mourir...
— Oh ! mou Dieu! — s'écria M. de la Tremblaye, — une pauvreté si grande et si peu méritée !
Il parut hésiter un instant, puis ajouta :
— Si j'osais, mademoiselle...
— Quoi, monsieur! — demanda Jeanne.
— Je suis riche... très riche même, et... Raoul s'interrompit.
Eh bien! monsieur! — fit la jeune fille, — que voulez-vous dire?
Achevez!...
Peut-être, — reprit le chevalier. — peut-être la somme moyennant laquelle M™' votre mère a consenti la vente de cette maison n'est pas énorme, et alors...
Raoul s'interrompit de nouveau.
— x\.lors? — répéta Jeanne.
— Si j'osais... vous oll'rir...
— Encore, une fois, monsieur, quoi donc?
— La somme nécessaire pour désintéresser l'acquéreur.
— Mais, monsieur, — interrompit la jeune lillc, — à qutd titre, je vous prie, nous fcriez-vous cette ollre?
— La reconnaissance que je vous dois, mademoiselle, n'est-elle donc point un titre siiflisant?,..
Jeanne pâlit.
— Il est impossible, monsieur, — dit-elle, — il est impossible que vous parliez sérieusement !
— Mais, je vous jure... murmura le chevalier.
— N'achevez pas, poursuivit Jeanne ; il est impossible, vous dis-je (ju "un gentilhomme ose offrira la lille d'un autre gentilhomme de lui payer l'hospitalité qu'il a reçue chez elle ! Cette offre serait une insulte, monsieur, et la reconnaissance, puisque vous pensez m'en devoir, ne s'exprime point par des insultes.
La jeune fille se tut.
Raoul la regardait avec admiration.
LE PROJET D UN r.RIME
Il y eut un instant de silence entre les deux acteurs de Ja scène que nous venons de raconter.
Jeanne baissait les yeux.
Une rougeur ardente venait de remplacer la pâleuraccidentelle de ses joues.
Son cœur battait violemment, et soulevait sa poitrine chastement voilée par son corsage de laine brune.
Elle était, tout à la fois, ravissante de grâce ingénue et belle d'une fierté sublime.
Aussi, nous le répétons, Raoul la regardait avec une admiration enthousiaste.
Cependant il reprit la parole le premier.
— Pardonnez-moi, — dit-il, — pardonnez-moi. je vous en supplie, de vous avoir offensée sans le vouloir...
— Je vous pardonne de grand cœur, — répondit la jeune tille.
— Est-ce bien vrai, cela?...
— Oui, je vous le jure, et, dèsàprésentjenemesouviensde rien...
— Merci!... mille fois merci! — s'écria Raoul. Et il tendit à Jeanne sa main brûlante de fièvre. Jeanne se sentit frissonner au contact de cette main. Elle se hâta de retirer la sienne.
— Est-ce que je vous elïraye? — murmura douloureusement le chevalier.
52 LKS MYSTÈKES DU PA I.A 1 S- RO V A L
— Oh I 1101)!... — s'(';oria la jeune tille avec mu; vivacité qui davait trahir le secret de son cœur.
Il y eut un nouveau silence ; puis Jeanne reprit, :
— J'ai dit tout à l'heure que j'espérais être pour vous un bon ange, et vous apporter la guérison...
— Je m'en souviens... — fit Raoul.
— Eh bien! je tiens parole...
Tout en parlant, elle prit sur une petite table la tasse de porcelaine, et la présenta au malade.
-r- Qu'est-ce que cela?... demanda ce dernier.
— La guérison promise, — répondit la jeune fille,
Raoul reçut la tasse et l'approcha de ses lèvres; mais sa main se recula presque aussitôt.
— C'est étrang-e! — dit-il.
— Quoi donc?
— On croirait, à l'odeur de ce breuvag^e, qu'il renferme une dosu énorme d'opium...
— Je ne sais ce que vous voulez dire, — fit Jeanne qui, en efïet. nr connaissait pas même de nom la substance que venait de nommer Raoul.
— Cette potion, — demanda ce dernier, — n'est point la même, n'est-ce pas, que celles qui ont été préparées jusqu'à présent pour moi?
— Exactement la même, à l'exception de quelques gouttes d'une liqueur que j'y ai mêlée.
— Quelle est cette liqueur?...
— Je l'ignore. Ma mère la conservait précieusement, et c'est elk' qui m'en a conseillé l'emploi en m'en vantant les vertus merveilleuses. — Si vous buvez ce soir, a-t-elle dit, demain vous ne souffrirez plus... — •
' Ne voulez-vous donc pas boire, monsieur?
— Oh! — fit Raoul avec exaltation, — je boirais du poison, si ce poison m'était offert par vous !...
11 approcha de nouveau le vase de ses lèvres, et ii en avala d'un seul trait le contenu.
— Je savais bien, — murmura-t-il ensuite à voix basse, — je savais bien que c'était de l'opium!...
Pais sa tôle tomba en arrière et s'affaissa sur l'oreiller. Pendant quelques minutes encore, ses yeux restèrent largement ouverts, mais fixes et sans expression.
— Soulïrez-vous?... — lui demanda Jeanne avec une sorte d'inquiétude.
Il ne répondit pas.
Li:S MYSTÈRES UU PALAIS-liO V AL 53
Au boni d'un instant, ses paupières s'abaissèrent sur ses yeux, il parut endormi d'un sommeil calme et profond. Jeanne remonta auprès de sa mère.
— Eh bien! — lui demanda la malade, — eh bien! a-t-il bu? j — Oui, — fit la jeune fille, — il a bu.
— Et maintenant?
— Maintenant, il dort.
Un éclair de triomphe illumina le front de Madeleine.
— Il dort, — répéta-t-elle, — c'est bon signe!.. Il n'était pas loin de minuit.
Une petite lampe, allumée par Jeanne et brûlant dans la salle basse, éclairait faiblement les traits fatigués du chevalier de la Tremblaye.
La position du jeune homme était exactement la môme que quelques heures auparavant, et il était facile de voir qu'il n'avait pas tait un mouvement depuis qu'un assoupissementirrésistible avait pris possession de lui.
Jeanne dormait depuis longtemps dans sa chambre.
Des trois habitants du Petit-Ghastel, Madeleine seule veillait encore.
Cette femme brisée par la maladie et les souffrances, offrait en ce moment la vivante et sinistre image du crime et du remords, car tous deux se suivent d'habitude, et leur expression se ressemble plus qu'on ne pense.
La vieille femme, éclairée d'une façon lugubre par une lampe de nuit qui brûlait dans sa chambre, se soulevait à demi sur son coude.
Ses longs cheveux gris, dénoués, couvraient de leurs mèches flottantes son cou et ses épaules décharnés.
Ses yeux étincelaicnt au fond de leurs orbites.
Elle semblait prêter l'oreille et tressaillait au moindre bruit.
Soudain sa résolution fut prise.
D'un mouvement brusque, elle rejeta loin d'elle ses draps et ses couvertures.
Son corps de squelette apparut alors presque entier dans sa hideuse nudité.
Puis elle se coula à bas de son lit, et elle essaya, à deux ou trois reprisos, de se soutenir debout.
Mais depuis longtemps elle avait perdu l'habitude de marcher, et d'ailleurs une de ses jambes était à peu près paralysée.
Elle tomba d'abord à genoux et ne se releva qu'à grand'peine et après des efforts inouis.
On eût dit un serpent coupé par morceaux essayant de réunir ses tronçons dispersés.
Une fois debout de nouveau, Madeleine, s'appuyant sur tous les meubles et se traînant plutôt que marchant, se dirigea vers la porte de la chambre de Jeanne, qu'elle atteignit à la long-ue.
A l'aide de son bras gauche, elle se souleva tout ù fait et elle parvint à pousser sans bruit, avec sa main droite, les verrous extérieurs de cette porte, de telle façon qu'il devenait impossible à Jeanne de sortir de sa chambre.
Ceci fail^ Madeleine, étendue sur le tapis et rampant le long de la muraille, car elle ne pouvait plus se soutenir, arriva auprès d'un trophée fi^é dans l'un des panneaux dolatenfure en cuir de Cordoue et formé des armes qui avaient appartenu à Guillaume de Chambard.
Là elle se souleva, ainsi qu'elle l'avait déjà fait à la porte de Jeanne ; elle saisit une des armes, et elle retomba sur le tapis avec sa proie.
Madeleine ne put s'empêcher de sourire en voyant combien le hasard l'avait merveilleusement servie.
L'arme qu'elle tenait à la main était un poignard en forme de tlamme, dont la lame longue, de près d'un pied et excessivement effilée et tranchante, était pourvue, dans son miheu, d'une petite rigole pour laisser s'écouler le sang.
La moindre blessure faite par ce poignard devait être mortelliK.
Madeleine en prit la poignée entre ses dents, et, se traînant sur les genoux, elle gagna la porte qui conduisait à l'escalier.
Cette porte était ontr 'ouverte.
Madeleine, pour l'ouvrir tout à fait, n'eut donc d'autre peine que de la tirer à elle.