LA FORÊT
« En conséquence, le soir même, aussitôt après le souper, je fis monter l'hôte dans mon appartement afin de prendre les renseignements qui m'étaient nécessaires.
« — Quelle distance, — lui demandai-je, y a-t-il d'ici à Tètefoulques?
« L'hôtellier me regarda d'un air stupéfait et s'écria :
« — Votre Seigneurie va au château?...
« — Oui, répondis-je.
« — Votre Seigneurie ne sait donc pas que le château est inhabité et que son dernier propriétaire, M^"" Foulques de Foulquerre, vient de mourir à l'île de Malte?...
<( — Je sais tout cela, et je vous prie de me répondi'e.
« — C'est différent, — murmura l'hôte.
« Et il ajouta :
« — D'ici à Têtefoulques il y a huit lieues.
» — Les chemins sont-ils bons?
PeudauL le soiipT, je lui deiiiaiiddi ce qu il peusuil i-j^ liuLc^ uiy^lérioiis JoiiL la loiêl
était peuplée. (P. 208.)
'. 26. — X.WIKH ni >IOMl.l'lN. — LKS MVSIKf.l.S lil' PALAIS-KOVAL. — KF - J. ROl'FK ET C'*^. LIV. 26.
r^ES MYSTÈRES DU PALAIS-ROYAL 203
« — Non, Votre Seig^neurie, ils sont impraticables en tous temps et doivent, dans ce moment, s'être métamorphosés en torrents et en fondrières : on n'y passerait point en voiture, tout au plus k cheval...
« — Pourrez-vous me procurer un gujde?
« — Jusqu'à moitié chemin, mais pas plus loin.
« — Pourquoi donc?
u — A partir d'un endroit qui se nomme, je ne sais à quel propos, la Combe de l'homme mort, la réputation de la forêt est si mauvaise, que ni pour or ni pour argent vous ne décideriez un habitant de Poitiers à la traverser avec vous...
Cl — Que dit-on donc de cette forêt?
« — Beaucoup de choses effrayantes.
0 — Mais, encore?...
0 — On parle de maléfices et de sortilèges, d'apparitions effrayantes . de mauvais esprits qui se plaisent à égarer les voyageurs vers des abîmes invisibles où ils se cassent le cou et se rompent les os...
« — Croyez- vous donc que tout cela soit vrai?...
(I — Sur mon honneur, je n'en sais rien, mais on le dit, et cela suffit pour épouvanter tous les gens du pays.
(. — Eh bien, procurez-moi un guido jusqu'à la Combe de l'homme mort, puisque c'est ainsi que vous appelez cet endroit; je ferai le reste du chemin tout seul.
0 — Le projet do votre Seigneurie est-il de se mettre en route demain?
u — Oui.
« — A quelle heure?
(' — Au point du jour,
(' — C'est bien, les ordres de Votre Seigneurie seront accomplis.
« L'hôte fit mine de s'éloigner.
« Je le retins.
« — Ce n'est pas tout encore... — lui dis-je.
« — Que désire de plus Votre Seigneurie?
« — Je désire que vous me fournissiez un costume complet de pèlerin, avec coquilles, rosaire et bourdon.
« Et comme je m'aperçus que l'hôte me regardait avec un air d'étonnement stupide, j'ajoutai :
" — Mon voyage au château de Tètofoulques est un pèlerinage à la suite d'un vœu ; je trouve convenable de revêtir un coslunie luimble et sanctifié pour accomplir ce vœu...
204 LES MYSTÈRES nU PA I. A IS -R 0 Y \L
« — Le costume sera à la disposition de Votre Seigneurie en même temps que le guide, — me répondit l'hôte.
« Et il s'éloigna.
« Le lendemain matin, tout était prêt, ainsi que je l'avais demandé.
« J'endossai la longue robe brune d'un pèlerin voyageur. Sous celte robe j'attachai d'un côté l'épée du commandeur et de Taulii^ une bourse de cuir, suffisamment gonflée de pièces d'or qui devaient servir à paver les cent messes. Ensuite je descendis dans une salle basse où je trouvai mon guide.
« C'était un jeune paysan de quinze à seize ans, dont le visage maigre et pâli, entouré de longs cheveux d'un blond piesque incolore, manquait absolument de caractère et de physionomie.
« Ce garçon était grand pour son âge, très fluet, monté sur de hautes jambes grêles comme celles d'un héron, et muni de longs bras menus, qui s'agitaient sans cesse comme les deux ailes d'un moulin à vent.
« Nous partîmes.
« Le ciel était bas et sombre, et de longues traînées d'une pluie liue et grise rayaient incessamment l'atmosphère.
« Pendant une heure environ, nous marchâmes en rase campagne, au milieu d'une boue glissante et délayée dans laquelle nous entrions parfois jusqu'aux genoux.
« Au bout de ce temps, nous atteignîmes la lisière de la forèl immense qui couvrait vingt lieues carrées de pays, et au milieu de laquelle était situé le château de Têtefoulques.
« Devant nous s'ouvrait une sorte d'avenue de chênes et d'ormes séculaires, dont les branches entrelacées formaient au-dessus de nos têtes une voûte ténébreuse.
« Le jeune paysan fit le signe delà croix avant d'entrer sous cette voûte. Je l'imitai.
« Nous venions d'agir, lui et moi, de la même manière, mais guidés par des mobiles bien différents.
« Lui, obéissait à une terreur irréfléchie et superstitieuse.
« Moi, je ne craignais rien, mais je remettais mon âme et mon corps entre les mains de Dieu.
« A mesure que nous avancions, l'avenue devenait plus étroite et la voûte de verdure s'abaissait davantage. Au bout d'une lieue à peine, elle s'était transformée en un sentier dans lequel nous n'aurions pas pu marcher de front, et nous étions obligés de nous courber pour ne point heurter notre tête contre les branches les moins hautes.
« Parfois, quoique chevreuil efl'aré traversait d'un bond le sentier
LES MYSTÈRES DU PAL AiS-ROY.VL 20.>
à quinze ou vingt pas devant nous, et, au bruit des feuilles sèches froissées par le farouche animal, mon guide s'arrêtait tout tremblant et redoublait ses signes de croix.
« Bientôt je me sentis accablé de fatigue.
i< — Avançons-nous? — demandai-je à mon guide.
« — Dame! — me répondit-il, — nous ne reculons po'nt, rr'^.h nous n'avançons guère.
« — Dans combien de temps serons-nous à la Comhe de Ihormnp morl?
(( — Je ne pourrais pas trop vous dire... dans deux ou trois houros, approchant, poul-èlre un petit peu plus, peut-être un ])etitpeu moins...
« — Vous êtes bien sûr de ne vous pas tromper de chemin?
'. — Oh! pour cela, oui, je me retrouverais dans la forêt les yeux fermés; j'y viens assez souvent pour prendre des lapins et dénicher des merles.
« Je me remis en marche, et, pour tâcher d'oublier la longueur de la route et la fatigue que j'éprouvais, j'interrogeai le jeune garçon au sujet des périls mystérieux dont l'hôtelier m'avait parlé la veille au soir, et d'abord sur l'appellation bizarre de l'endroit oii il devait me quitter.
« U me répondit que la Combe de l'homme mort était ainsi r.oinniéc parce qu'un bâtard de Foulques Taillefer, comte d'Angoulême, avant failli y être assassiné par un de ses vassaux dont il avait violenté la femme, ce bâtard fit prendre le paysan et le fit enchaîner par le cou et par les pieds sur une pointe de rocher qui s'élève au milieu de la Combe, et (»ii il le laissa mourir de froid et de faim.
« Pendant plus d'un siècle, les ossements blanchis du cadavre restèrent enchaînés sur le lieu du supplice.
« Le jeune garçon ajouta que depuis ce temps les génies inft'rnaux avaient pris possession de la forêt et de tous les alentours du château de Têtefoulques, et il ne tarit point dans le récit qu'il me fit des abominables traitements qu'ils réservaient aux voyageurs égarés dans leur domaine.
« En écoutant ces étranges légendes, je ressentais une impression bizarre. Avais-je le droit de ne pas croire à ces événements surnaturels, moi qui servais de jouet à une fascination tellement en dehors des faits matériellement possibles?
« Je me prenais à douter, et je mettais de nouveau mon âme entre les mains de Dieu.
« Cependant nous avions marché pendant plus de trois heures. Mes jambes refusaient de me porter plus longtemps. Mon visage et mes mains
20ft LES MYSTRRRS DU P AL.\IS-RO VAL
avaiont été déchirés par les broussaillftsiusqu a en être ensanglantés. Mon guide s'arrêta tout à coup.
« Nous étions arrivés sur le bord d'une vallée large et peu profonde, dans laquelle ne poussaient que de loin en loin quelques grands arbres.. La longueur de cette vallée n'excédait pas trois portées de mousquet.
« Au milieu se voyait un amoncellement de roches l)runes et verdàtres, couronnées par un pic d'une teinte plus blanche.
,, — Voilà la Combe de l'homme mort! — me dit alors le jeune paysan ; — je vous laisse, comme c'est convenu...
« — Suis-je à moitié chemin de ïêtefoulques? — demandai-je.
(' — Dame! à peu près... Je n'y suis jamais allé, moi, à Têtefoulques, mais on m'a dit bien des fois qu'il n'y avait pas plus loin du château à la Combe que de la Combe à la ville.
« — Et par oij devrai-je passer maintenant?
„ — De l'autre côté de la Combe vous allez trouver un sentier qui fait face à celui-ci... vous n'avez qu'à le suivre... il va du côté du château.
« Puis, après m'avoir donné, presque à regret, ces indications si incomplètes, mon guide me tourna les talons et s'enfuit à toutes jambes comme s'il n'avait pas ressenti la moindre fatigue.
« Je descendis dans la petite vallée, et comme je me sentais brisé au point de ne pouvoir marcher davantage sans avoir pris quelques minutes de repos, je cherchai un endroit où je pusse me mettre à l'abri de la pluie, qui tombait sans relâche.
« Parmi les roches amoncelées dont je vous parlais tout à l'heure, so trouvait pratiquée une petite grotte peu spacieuse, mais parfaitement sèche,
« Une mousse épaisse en couvrait le sol. Je m'étendis sur celle
mousse,
« Je ne tardai pas à sentir que le sommeil s'emparait de moi; j'essayai de lutter, mais ce fut en vain.
« Je m'endormis.
« Combien de temps dura mon sommeil? je l'ignore. Toujours est-il que, quand je me réveillai, il faisait presque nuit.
« Je me hâtai de quitter la grotte. J'étais parfaitement reposé, mais je mourais de faim, car je n'avais rien mangé de toute la journée.
u Je ne pouvais espérer de trouver un asile et un repas qu'à Têtefoulques; aussi je m'engageai résolument dans le sentier qui, d'après le dire du jeune paysan, devait me conduire au château.
« Sans doute il était plus tard que je ne le croyais, car, au bout d'une demi-heure à peine, les ténèbres devinrent compactes.
« Ajoutez à cela que, tout en cheminant à peu près h tâtons, je rencontrai un embrancliement du chemin, ou plutôt deux chemins, dont l'un tournait à droite et le second à gauche.
« Lequel prendre? Je m'abandonnai au hasard el je me jetai sur la g-auche.
« Sans doute javais été mal inspiré, car je ne tartlai pas à me heurter contre une barrière de rochers infranchissables.
« Le sentier n'avait pas d'issue.
« Le découragement s'empara de moi ; je me dis que s'il fallait passer la nuit tout entière dans cette forêt où j'étais perdu, j'y périrais misérablement. Les douleurs de la faim devenaient intolérables, et mes membres s'engourdissaient de plus en plus.
« Cependant je revins sur mes pas ; j'atteignis la bifurcation des deux routes, et je marchai, ou plutôt je me traînai vers la droite.
« J'allais bien lentement et je trébuchais k chacune des inégalités du terrain.
« Soudain l'un de mes genoux heurta une racine. Le cœur me manqua, tant l'angoisse fut forte.
« Je perdis connaissance. »
TÊTEFOULOIJES
Le commandeur poursuivit :
« Je repris mes sens dans une sorte de hutte enfumée,
« J'étais étendu, en face d'un feu de tourbe et de bruyères sèches, dans un fauteuil rustique fait de branches d'arbres et d'écorccs.
u A côté de moi se tenaient debout un homme et une femme, noirs !ous les deux de la tête aux pieds, de visage et de vêtemenfs.
u Je crus d'abord «{ue ces deux personnages appartenaienl à la race des êtres fantastiques dont on m'avait parlé.
« Mais cette erreur ne dura pas longtemps.
u Aussitôt que j'ouvris les yeux, la figure masculine, dont les regards étaient lixés sur moi. me montra ses dents blanches dans un large sourire, et médit, d'un air de bonhomie et d intérêt :
u Comment vous trouvez-vous, messiro pèlerin?
« Je lui répondis que je n'éprouvais d'autre soullrance qu'une as«?z vive douleur au genou, et je lui demandai comment il se faisait quaprès
LES Mvsri:iu:s Dr palais i;(»vm.
inrlrc ('vaiioiii dans un snilier de la foi'ôl. jt- iiif réveillasse dans une rliaiimière.
« Sa l'épouse fui sini[tle.
« Il étail bûcheron el j^agiiait sa vie à fabriquer du charbon ijn'il vendait ensuite à Poitiers ; il avait passé la journée comme de cnutuuie a visiter ses fourneaux, et le soir, en regagnant sa demeure, il avait heurté du [tied un objet inerte étendu sur le sol.
« Cet objet, c'était mon corps.
« Il m'avait relevé charitablement et apporté jusque chez lui.
" Je le remerciai d'avoir accompli cette bonne œuvre. Il m Oliril do jiartager le frugal repas que sa femme avait préparé.
« J'acceptai de grand cœur.
« Pendant le souper, je lui demandai ce qu'il j)e usait des hùles mystérieux dont la foret était peuplée, disait-on.
« Il avait entendu bien souvent parler de ces bruits, mais n'avait jamais rien vu qui put les confirmer. D'ailleurs, sa conscience ne lui reprochait rien, et il ne croyait point que Dieu permît aux esprits infernaux de lui faire du mal, à lui qui n'en avait fait à personne.
« Je lui demandai ensuite quelle distance il y avait de sa chaumière à. Tètefoulques,
i> — Deux heures de chemin à peine. — me répondit-il.
« — Voulez-vous m'y conduire?
u — Volontiers, messire pèlerin; demain, dès l'aube du jour, nous nous mettrons en route.
'■ — Ne pouvez-vous donc m'y conduire ce soir?...
« — Ce soir I... — répéta-t-il.
u — Oui.
« — Impossible!
« — Pourquoi?
(( — D'abord, dans l'obscurité, il nous faudrait (juaire heures, tout au moins, au lieu de deux, ensuite, en supposani ipie nous arrivions jusqu au château, nous ne pénétrerions point dans l'intérieur...
« — Qui nous en empêcherait?
(( — Les portes, que nous trouverions feïmées.
c( — Ne nous ouvrirait-on pas?
.. — Non.
« — Les gardiens sont-ils donc à ce point inhospitaliers?
« — Le château n'a d'autres gardiens qu'un vieux concierge et un saint ermite.
« — Eh bien?...
iiiiiisiiiiil
Je vis i.u vipillard tout cassé par l'âge, vêtu comme on IVliit du temps de votre bon
Henri IV. (P. 211.)
« — Eh bien, dès la tombée du jour, le concierg-e ferme les portes et s'endort. Les vieilles gens ont le sommeil dur, il ne nous entendra point. Quant à l'ermite, il prie, dit-on, dans la chapelle et ne se dérangerait pas... Vous voyez que ce que nous avons de mieux à faire est d'attendre à demain.
« — Je me rendis à des raisons si concluantes. On étendit dans un coin de la chambre, une jonchée de fougères sèches. Je me jetai tout en-
LIV. 27. - XAVIER DK MOYrÉPIN. — LBS MYSTÈRES DU PALAIS-ROYAL. - ÉD. J. HOIFI' ET C'«. I.IV. 27.
veloppé (le ma robe de pèlerin sur cette couche improvisée, et je ne tardai point à m'y endormir d'un sommeil profond.
« Ainsi qu'il l'avait promis, le bûcheron m'éveilla dès le matin.
« Messire pèlerin, — me Hil-il, — si vous voulez, nous nous
mettrons en route.
« Je me levai aussitôt, et je m'aperçus avec un vif chagrin que ma blessure de la veille me faisait horriblement souffrir.
« Mon genou s'était gonflé pendant la nuit, el toute ma jambe me paraissait engourdie et comme morte.
« Cependant je voulais arriver. J'imposai silence à ma douleur, et je me mis en marche à la suite de mon guide.
(( Quoique appuyé sur mon bâton de pèlerin, je boitais tout bas et j'avançais si lentement et avec tant de peine qu'au bout de cinq heures seulement nous arrivâmes à Tentrée d'une clairière d'où l'on découvrait le château de Tctefoulques.
<( Je n'avais plus besoin de mon guide. Je lui mis dans la main quelques pièces d'or, qu'il accepta avec une profonde gratitude, et je le congédiai en le remerciant encore.
« Ensuite, je continuai ma route.
« Le château de Têtefoulques était une immense construction fortifiée et entourée de fossés larges et profonds.
« Les hautes murailles, grises et moussues, avaient une physionomie sinistre et désolée.
« Quatre grosses tours, qui baignaient leur base dans l'eau verdâtre des fossés, flanquaient les quatre angles du château.
« Les clochetons aigus de la chapelle profilaient au-dessus des toits leurs vives arêtes et leurs girouettes armoriées.
« Cette masse morne et silencieuse attristait le regard. « Pas un être vivant ne se montrait dans les alentours. Pas un bruit ne s'en échappait. C'était la tranquillité froide et lugubre d'un tombeau.
« On devinait du premier coup d'œil une maison al)andonnée et presque déserte.
<( On eût dit l'un de ces châteaux maudits dont parlent si souvent les r 0 m an s d e ch e vale ri e .
« Je traversai un ponl-levis jeté sur les fossés, et j'arrivai jusqu'à l'entrée d'honneu;
« Une chaîne de fer servait à mettre en mouvement une cloche placée à l'intérieur.
« J'agitai cette chaîne.
LES MYSTÈRES DU PALAlS-ROVAL 2H
« Le son de la cloche retentit aussitôt, et fut répété d'une façon presque sépulcrale par les échos des larges cours et des grands escaliers.
« Il se passa quelques minutes avant qu'on répondît à mon appel.
« Enfin j'entendis un pas pesant qui s'approchait avec lenteur; une petite porte pratiquée dans l'un des vantaux de la grande tourna sur ses gonds, et je vis un vieillard, tout cassé par l'âge, tout courbé, couronné de grands cheveux blancs comme la neige, etvêtu comme on l'était du temps
de votre bon roi Henri IV.
« — Que voulez-vous? — me demanda-t-il d'un air sombre.
(, — Je voudrais entrer au château.
(( — Le château est désert et ses maîtres sont morts. Vous n'avez
rien à faire ici...
« Et il lit mine de refermer la porte sur moi.
(c Je l'arrêtai vivement.
u — J'ai fait un vœu, — luidis-je,»— un vœu qui intéresse le repoii de l'âme de votre dernier maître, Foulques de Foulquerre, et il faut, pour accomplir ce vœu, que je voie l'ermite de Têtefoulques.
,< — C'est différent, — murmura-t-il. — Entrez.
« Et il me fit place.
u La cour dans laquelle je me trouvai était immense et enlouréc. comme un cloître, de longues galeries à arcades.
« Le vieillard se tourna vers moi et reprit :
« — L'ermite est à la chapelle, venez, je vais vous y conduire.
« Je le suivis.
(( Il me guida à travers un dédale d'escaliers et de corridors.
u L'extérieur du château était dans un état de conservation parfaite, grâce sans doute à l'épaisseur et à la solidité des murailles, mais je ne saurais vous donner une idée exacte du délabrement intérieur.
(( Partout les dalles étaient disjointes, les planchers s'effondraient, les voûtes menaçaient ruine.
« Aucune fenêtre, pour ainsi dire, n'avait conservé ses vitres, et les oiseaux de nuit nichaient en liberté dans les salles et dans les corridors.
« C'était un spectacle de désolation.
« A mesure que nous avancions, j'entendais plus distinctement une voix gémissante qui psalmodiait les mélodies funèbres de l'office des morts.
« Bientôt je pus reconnaître les versets du De profimdis.
« Ces chants de deuil m'impressionnèrent douloureusement, et me semblèrent du plus triste présage.
u Le vieillard ouvrit une porte et m'invita à entrer dans la chapelle, où il ne me suivit pas.
212 LES MYSTERES DU 1»AE AiS- HO V AL
« L'ermite qui était chargé de desservir, ou plutôt de nettoyer cell«' chapelle, s'acquittait bien mal de ses fonctions, car là. plus encore qu'ailleurs, tout était à l'abandon delà façon la plus déplorable.
« Une sorte de végétation humide poussait entre les dalles: les boiseries sculptées et presque pourries se détachaient de la muraille ; les diuperies de l'autel pendaient déchirées; on avait remplacé une portion du vitrail avec la toile d'un vieux tableau.
« L'ermite chantait toujours.
« Il était vêtu d'un lambeau de surplis sur une soutanelle en mauvais état; il me parut jeune encore, mais rendu hâve et décharné, sans doute par les macérations et les abstinences.
« Je m'agenouillai, et j'attendis en priant tout bas qu'il eût achevé l'oflice des morts.
« Il arriva au dernier verset. Alors, je répondis :
« Amen. *
« Il se tourna vers moi et me demanda, ainsi que nie lavait demandé le vieux concierge :
'- — Que voulez- vous?
u — Je viens ici, — lui dis-je, — pour accomplir un devoir de conscience.
« — Lequel?
« — J'ai fait un vœu.
(( — Dites-moi ce vœu.
« — C'est de faire célébrer, dans la chapelle où nous nous trouvons, cent messes pour le repos del'âme du commandeur Foulques de Foulquerre, tué en duel à l'île de Malte.
« — C'est bien, — répondit Termite.
" Je pris dans ma bourse cent pièces dor, et je les posai sur l'autel vermoulu; puis j'ajoutai :
<( — Vous chargez-vous, mon père, de célébrer ces messes?
« Moi-même, non. Je n'ai reçu que les ordres mineurs, et je ne dis jamais la messe, mais je vous promets d'en faire acquitter votre inmiscience.
« Je tirai de dessous ma robe de pèleiiu l'épée du commandeur Foulques, et je poursuivis :
u — J'ai contracté aussi l'engagement de rap|iorter dans ce château cette épée qui a appartenu à M. de Foulquerre.
« Tout en parlant ainsi, jo fis un mouvomeut jwuu- placer l'arme sur l'autel, à côté des pièces d'or.
« L'ermite m'arrêta du geste.
LES MYSTÈKKS DU PA LA IS- HO Y.VI. ^n:\
« — Non, — me dit-il, — non, pas ici! Ce n'est pas la place d'une ép6e si meurtrière et si souvent trempée de sang chrétien...
« — Que puis-je donc en faire? — demandai-je.
« — Vous la porterez dans /'armurie, — répliqua-t-il d'un ton brusque ; — elle sera là en compag^nie digne d'elle l
« Et il sortit de la chapelle avec moi.
L ARMURIE
« Le vieux concierge, auprès duquel il me conduisit de nouveau, m'expliqua que l'armurie était cette salle dans laquelle je verrais déposées les épéesdesFoulquerre défunts avec celles des adversaires dont ils avaieni triomphé. Tel était l'usage établi depuis le siècle de Mélusine et de son mari, le comte de Poitou, Geoffroy à la Grand Dent .
« Je souhaitais accomplir sans retard la seconde partie de ma pénitence, et je demandai à être conduit immédiatement dans l'armiirip.
« C'est une pièce immense et beaucoiip mieux entretenue que les autres parties du château.
« Le plafond, à poutres saillantes, avait été peint de couleurs jadis éclatantes, maintenant presque effacées. Les boiseries de chêne étaient noircies par l'âge.
« Tout alentour, encadrés dans les panneaux de cette boiserie, se voyaient les portraits de tous les sires de Foulquerre et ceux des femmes qu'ils avaient épousées.
« Celui qui me parut le plus ciu-ieux était assurément le portrait de Foulques Taillefer, comte d'Angoulème, lequel avait fait bàlir le chàh^ati de Têtefoulques pour son bâtard, qui fut créé grand sénéchal de Poitou, et devint la souche de la maison de Foulquerre.
« Ce bâtard était précisément le même à qui la Conihe de Clionunr mort devait son nom funeste.
« L'image de Foulques Taillefer me sembla d'une ellïayante et frappante vérité.
« Le vieux et farouche chevalier était représenté armé de toutes pièces, au moment de monter sur son cheval de bataille, et saisissant sa rondache, laquelle était armoriée de trou lions léopardés, ?nor?iés et diffamés.
« Sous la visière levée de son cmsiiuo d'acier, les veux fauves de
214 M'IS MYSTÈRKS DM PALAIS-ROYAL
Foulques Taillefcr lançaient les sombres éclairs du commandement et de la menace.
« On eût dit que Foulques allait quitter le cadre qui le retenait captif et s'élancer au combat en brandissant sa masse ti'armos et en poussant son cri de guerre et de carnage.
M Les autres portraits attestaient également un assez bon faire, quoiqu'ils fussent de travail gothique.
« Ceux du sénéchal et de sa femme Isabelle de Lusignan étaient placés de chaque côté d'une cheminée haute et large.
<( Le visage du sénéchal exprimait une volonté implacable et une cruauté sauvage. On devinait, à le voir, que cet homme avait dû verser beaucoup de sang et se complaire au milieu des plaintes et des cris de ses victimes.
« La physionomie hautaine et dure d'Isabelle de Lusignan ne respirait guère plus que celle de son mari la douceur et la bienveillance.
« Je comprenais à merveille qu'on se réjouit dans le pays de l'extinction de cette antique famille des Foulquerre, et je me demandais si Dieu lui-même n'avait pas soutenu dans ma main l'épôe vengeresse par qui le commandeur avait été frappé.
« J'oubliais presque en ce moment les saintes paroles de l'Evangile : Dieu lie veut j)as la mort du pécheur^ mais qu'il se convertisse et qu'il
vive
<( Je ne devais point tarder à être puni de ce doute et de cet oubli!
« Au bas de chacun des portraits se trouvaient des épées de toutes les tailles, de tous les siècles.
« Ces armes étaient réunies et ajustées en forme de trophées.
« Je joignis à l'un de ces trophées l'épée du commandeur, et je crus me sentir soulagé d'un grand poids.
« Depuis mon arrivée au château, une véritable tempête s'était déchaînée dans les airs, les girouettes se plaignaient comme des âmes désolées, et le vent s'engouifrait sous lesarcades de la cour d'honneur avec un bruit pareil à celui de la mer en furie.
« Ce temps infernal et les souffrances que mon genou me faisait éprouver ne me permettaient point de songer à retourner à Poitiers ce même jour.
« Je demandai au vieux concierge s'il consentirait à me donner à souper et à me laisser passer la nuit au château.
« — Vous êtes venu, — me répondit-il, — faire dire des messes pour le repos de l'âme de mon dernier maître et joindre son épée à celle de ses ancêtres; vous êtes l'hôte de Foulquerre; soyez le bienvenu ici,
LES MYSTÈRES DU PÂLAtS-ROYAL 215
restez-y tant que cela vous conviendra, et comptez que vous n'y manquerez de rien...
« Je le remerciai de l'hospitalité qu'il m'accordait et j'ajoutai :
« — Cette salle est la seule du château qui me paraisse habitable... Ne pourrez-vous pas m'y faire un pou de feu et m'y dresser un lit?...
« — Oui, sans doute, répliqua- t-il, — je vous ferai du feu dans cette pièce et vous y souperez si vous voulez; mais je ne vous conseille ni d'y coucher ni d'y rester après minuit...
« — Quel danger pourrais-je y courir?...
« Ses sourcils se joignirent presque, il secoua la tète et ne répondit point à ma question.
« Je n'insistai pas.
« Au bout d'un instant, il reprit :
(( — Croyez-moi, passez la nuit dans ma chaml)re. Je ne veux pas qu'au château de Têtefoulques il arrive malheur à l'hôte des sires de Foulquerre!...
« — Eh bien ! soit! — lui dis-je, — j'accepte votre proposition et je coucherai auprès de vous.
« — Et vous aurez raison, — me fit-il. — Je vais vous allumer du feu, je' m'occuperai de votre souper et je vous préparerai un lit à côté du mien...
« Il sortit de l'armurie.
<( J'avais cédé d'autant plus volontiers que nous étions au vendredi, et que, quoique j'espérasse être à tout jamais délivré de ma vision, j'en craignais cependant le retour. *
« Le vieillard reparut au bout d'un instant.
« Il était chargé de bois qu'il étagea dans la cheminée, sur les lourds chenets en fer massif, et auquel il mit le feu.
(( Bientôt une flamme vive et pétillante métamorphosa les bûches sèches en un brasier ardent.
« Le vieillard me quitta en me disant :
« — Je vous apporterai votre souper dans deux heures.
« Aussitôt que je me trouvai seul, je me mis à examiner avec plus d'attention que je n'avais pu le faire auparavant les armes et les portraits contenus dans l'armurie.
« Je vous ai déjà dit que l'ouragan grondait au dehors et assombrissait le temps. Nous touchions d'ailleurs à la fin do l'automne, les jours étaient très courts et la nuit approchait.
« Peu à peu, à mesure que diminuait la faible clarté du ciel, l'obs-
2lf. LES MYSTÈRES DU PALAIS-ROYAL
curité se faisait dans la salle, et les teintes sombres des vieilles toiles se confondaient avec les panneaux enfumés de la boiserie.
« Les éclats intermittents du feu de la cheminée répandaient d'instani en instant de vagues lueurs, et ces lueurs ne me laissaient voir que les visages des portraits, leurs yeux menaçants et leurs lèvres muettes.
« Je me sentis alors dominé par une profonde et invincible épouvante. — Il me sembla qu'il allait se passer autour de moi quelque chose d'étrange et de terrible.
<( Peut-être était-ce l'état de ma conscience timorée et le souvenir de l'obsession dont j'étais victime qui m'entretenaient ainsi dans un état de trouble permanent et de frayeur continuelle.
« Toujours est-il que je ne vis rien.
« Bientôt le concierge revint.
« Tl apportait de la lumière et mon souper qu'il servit sur une petite tabli' à pieds contournés, qu'il débarrassa préalablement d'une foule de hauberts, darmets et de cuissards dont elle était encombrée.
« Ce repas était des plus simples, et consistait en un plat de petites carpes et d'érrevisses qu'il avait pêchées dans les fossés du château. Il y avait en outre un pain assez blanc, des herbes cuites et une bouteille de vin de Poitou. ,
« — Yais-je donc souper seul? — lui demandai-je quand il eut étalé ses provisions.
" — El avec qui souperiez-vous? — répliqua-t-il.
" — Mais avec l'ermite du château...
■ Le vieillard secoua de nouveau la tête,
" — Je vais lui demander, — dit-il ensuite. — s'il veut partager votre repas; mais je doute qu'il vienne...
« Il sortit, et, en effet, il ne tarda point à me répondre que l'ermite me priait de l'excuser, mais qu'il ne vivait que de racines cuites à l'eau, et que, d'ailleurs, il ne consentirait jamais à entrer dans l'armurie.
« Je me mis donc à table tout seul, et je fis honneur à ce qui m'avait été servi.
« L'appétit aidant, je trouvai le poisson et les écre visses délicieusement accomodés, les herbes me semblèrent exquises, et le vin de Poitou lui-même me sembla presque bon.
« Dans l'ordre de Malte, il est d'usage et d'obligation, pour les chevaliers profès, de réciter chaque jour leur bréviaire.
« Je m'étais toujours fort exactement conformé à cette obligation.
« Je tirai donc de ma poche mon petit missel ainsi que le rosaire que
Isabelle de Lusignan, lo visage cucoi-o coalracté par sou rire hideux, me moutrait du geste
le milieu de la salle. (P. 221.)
je iie quittais jamais, et je me mis eu devoir, aussitôt après mou repas, de commencer l'office
;< — Vous restez donc ici? — me demanda le vieux concierge.
" — Oui, pour un moment encore. Aussitôt que j'aurai fini mes prières, j'irai vous rejoindre,
'< — A la bonne heure
Liv. l'S. — XAViun Di; .mo.ntki'in. — ms Mv^i'KiiKS m:
l'.U.AlS-MOVAt.. - 1,1). J. nui 11 l.T o'« I.IV. 2l.
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« — Montrez-moi seulement par où je devrai passer pour aller vous retrouver...
« — C'est bien simple. Vous ouvrirez cette porte, vous descendrez par cet escalier tournant, et vous ne pourrez manquer de trouver ma chambre, dont je vais laisser la porte ouverte. C'est la sixième après la grande ogive, au quatrième repos de l'escalier. Vous entrerez par là dans une allée voûtée qui se termine par une arcade, avec une statue de la bienheureuse Jeanne de France. Vous ne pourrez pas vous y tromper.
« Ces indications ne me parurent pas aussi claires que le disait celui qui me les donnait. Cependant je répondis :
« — Oh! oui, je trouverai sans peine...
« Le vieillard continua :
« — Un peu avant minuit, — dit-il, — vous entendrez l'ermite sonner la cloche en faisant sa ronde dans les corridors. Si vous êtes encore ici, descendez sans perdre de temps, et surtout... surtout, ne vous attardez point, passé minuit, dans l'armurie!...
« Après avoir accompagné cette dernière recommandation d'un regard significatif, le vieux concierge me quitta.
K 11 pouvait être, en ce moment, dix heures du soir. »