‹ Les mystères du Palais-RoyalChapitre 33 sur 183 · LA TACHE DE SANG · texte numérisé non relu

LA TACHE DE SANG

« Le lendemain matin, je me réveillai snr le lit de la petite chambre du concierge.

« Vers les deux heures du malin, — me dil-il, — inquiet de ne pas me voir arriver, il s'élaitmunid'un vase rempli d'eau bénite et d'un rameau de buis bénit, et il était venu me chercher.

(( Il m'avait trouvé étendu sans connaissance sur le pavé de l'armurie.

« Ma main droite serrait fortement la poignée de l'épée de Foulques de Foulquerre, mais je n'avais aucune blessure.

(( Le vieux concierge et l'ermite ne me questionnèrent point sur ce qui s'était passé dans le cours de cette nuit terrible, mais ils me conseillèrent tous les deux de quitter le château le plus tôt possible.

« Ce jour même, en effet, je partis de ïetefoulques pour retourner en Espagne, me croyant à tout jamais délivré des obsessions infernales.

« Hélas! le vendredi suivant, au milieu de la nuit, je fus réveillé en sursaut par ce même Foulques Taillefer qui me tendait la pointe implacable de son arme.

(( Je fis le signe de la croix.

« Le spectre parut s'évanouir en fumée, mais je n'en ressentis pas moins le coup d'épée que j'avais cru recevoir dans l'armurie.

« Il me sembla aussi que j'étais baigné dans mon sang.

« Je voulus appeler et sortir de mon lit pour aller chercher du secours, mais l'un et l'autre me furent impossibles, et cette angoisse dura jusqu'au premier chant du coq.

« Alors, je me rendormis, mais d'un sommeil troublé et la poitrine haletante sous le poids d'un cauchemar incessant.

« Le lendemain, j'étais malade, et mon état physique et moral pouvait inspirer de la pitié, même à mon plus mortel ennemi.

« Depuis cette époque, la vision fatale est revenue me visiter toutes les semaines. Vainement j'ai fait le vœu de ne jamais tirer mon épée du fourreau un vendredi, même pour venger la plus mortelle injure, même dans un cas de légitime défense. Ce serment, monsieur le chevalier, j'y ai manqué ce soir, pour mon malheur peut-être!...

« Vainement, aussi, j'ai invoqué les secours de la religion et j'ai accompli les plus strictes pratiques d'une dévotion qui, aux yeux de bien des gens, semblerait exagérée.

« Tout cela a été inutile; mon existence est un long martyre, et, si je n'ai pas mis fin volontairement à cette triste vie dont le fardeau m'accable, c'est que je ne veux point transgresser la loi divine qui a dit à l'homme : Tii 7ie porteras j^oint sur toi-même une mam criminelle!

« Maintenant, vous savez tout, monsieur le chevalier, maintenant vous devez comprendre cette sombre et profonde tristesse dont mon visage porte l'empreinte ineffaçable!...

— Oui certes, — répondit Raoul, — oui certes, je comprends tout, et je vous plains du plus profond de mon âme!...

— Que pensez-vous de ce qui m'arrive?

— Voulez-vous me permettre d'être franc avec vous ?...

— Non seulement je vous le permets, mais encore, je vous le demande avec instance.

— Eh bien, je doute de la réalité des apparitions qui vou persécutent si cruellement.

— Comment! — s'écria don Raymond; — comment! vous doutez de ma parole!...

— De voire parole, — répondit Raoul; — non certes! A coup sur, vous êtes de bonne foi, et tout ce que vous venez de me raconter vous l'avez vu çn effet; mais il m'est impossible de m'en rapporter d'une façon absolue au témoignage de vos sens...

— Ainsi, — demanda le commandeur, — vous croyez à quelque rêve... à quelque hallucination de ma part?...

— Je l'avoue.

— Vous croyez que mon imagination, frappée parle sanglant résultat de mon duel dans la strada Stretta et par les dernières paroles de mon adversaire, a seule créé les fantômes qui m'obsèdent....

— Sans doute.

— Vous croyez enfin que, chaque vendredi, c'est un cauchemar qui m'accable et non point une vision qui vient me visiter?

— Oui, je crois cela, — dit le chevalier.

— Eh bien! — murmura don Raymond, — regardez et ne doutez plus...

Si bronzé que fût Raoul contre toutes les émotions, il ressentit un petit frisson en entendant ces mots.

Il lui sembla qu'il allait voir apparaître le cadavre sanglant de Foulquerre ou l'image fantastique et bardée de fer du vieux et terrible sénéchal.

LES MYSThHKS DU PAL.\lS-RO VAL

Mais ses regards se portèrent sur don Raymond, et il comprit le sens des paroles que ce dernier venait de prononcer.

D'un seul geste, le commandeur avait fait sauter les boutons de sa veste et il entr'ouvrait sa chemise.

— Regardez! — r6péta-t-il en indiquant du doigt sa poitrine découverte ,

Raoul s'approcha.

A deux pouces au-dessous du cœur se voyait une empreinte qui n était ni une blessure ni une cicatrice.

C était une sorte de tache, étroite et longue, d'une teinte d'un rouge sombre.

On eût dit l'ouverture de la plaie béante produite par la lame dune épée.

— Voyez-vous? — demanda don Raymond.

— Oui, — répondit Raoul, — mais jo ne sais pas ce que je vois...

— Ce stigmate, — reprit le commandeur, — a été produit }»ar l'arme du sénéchal qui m'a frappé au moment où minuit sonnait... Dans deux heures il n'existera plus... Et, maintenant que vous avez vu, doutez encore, si vous pouvez...

Raoul ne répondit point.

Il n'y avait pas moyen de nier l'évidence, et cependant sa raison ne pouvait se plier à admettre les parties sm'naturelles du récit du commandeur.

l\ prit le parti du silence.

Don Raymond continua :

— 11 ne me reste plus, maintenant, qu'à vous remercier de l'hospilalité que vous avez bien voulu m'accorder pendant une partie de la nuit, et de l'attention bienveillante que vous avez prêtée à l'histoire funèbre de mes douleurs. Mon logis est à deux pas d'ici, et je vais, monsieur le chevalier, prendre congé de vous...

Raoul n'avait pas de lit h offrir au commandeur.

11 n'insista donc point pour le retemr; seulement il voulut à toute force l'accompagner jusqu'à la porte de sa maison.

Les deux hommes se séparèrent après avoir échangé de mutuelles protestations d'affection et de dévouement.

M. de la Tremblaye revint chez lui par le passage secret et alla droit à la chambre de Jeanne, qu'il avait quittée précipitamment pour venir trouver don Raymond à l'hôtellerie du roi Salomon.

La jeune femme ne dormait pas.

LKS MYSTÉRKS DU PAL \l S-ROY\L

Il couchait dans des i^rottof et, sur des lils do mousse et de feuilles mortes. ^P. 231.)

Elle attendait Raoul, et les heures d'absence de son mari lui avaient paru d'une interminable longueur.

Cette attente, jointe aux terreurs et aux émotions de la soirée, avait fouetté son sang, allumé la fièvre dans ses veines et donné un nouvel éclat à son teint et à ses regards.

Elle était d'une l)eauté vraiment divine, et Raoul se sentit comme ébloui.

l.IV. '29. — XWIKIi ni- MMNTKI'IN. — l.KS MYSTCltKS DP PAI.AIS-ROYAI.. — KD. .1. HOl KK ET C'«. LIV. 20.

Il s'assit auprt'S du lit do sa femme, il prit entre les siennes une dos belles mains qui se tendaient vers lui, et il dit:

— Jeanne, mon enfant chérie, j'ai été ce soir bien sévère avec vous n'est-ce pas?

— Le trouvez-vous? — demanda Jeanne avec un sourire doux et charmant, quoique encore empreint d'un peu de tristesse.

— Oui, — répondit Raoul, — sévère et injuste, car cette faute que, je vous reprochais, cette démarche imprudente dont je m'irritais, c'est par excès d'amour que vous les aviez commises...

— 11 le comprend!... — murmura la jeune femme avec un vif mouvement de joie.

— Oui, je le comprends, — poursuivit M. de la Tremblaye; — pauvre enfant! vous étiez jalouse...

— Raoul! Raoul!... dis-moi que j'avais tort!... Dis-moi que lu m'aimes... que tu n'aimes que moi et que tu ne me trompais point !... — s'écria Jeanne avec une fiévreuse exaltation.

— Certes, tu avais tort!... — répliqua M. de la Tremblaye, après avoir appuyé passionnément ses lèvres sur les mains de sa femme ; — de môme que tu es la plus belle dos créatures, tu en es aussi la plus adorée!... La pensée d'un autre amour, ne fut-il que d'une heure, ne peut pas entrer dans un cœur où tu règnes, et tes soupçons jaloux témoignent envers toi-même aussi bien qu'envers moi d'une injuste méfiance.

■ — Et cependant, — balbutia Jeanne, — cette femme... celte femme...

— Ah! — fit Raoul, — tu n'es pas convaincue!... c'est mal!... Eh bien ! celte femme, cette Antonia Verdi, ne doit t'inspirer aucun soupçon... Je te jure sur Dieu et sur noire amour que je ne la connais pas, que je ne l'ai jamais vue...

— Mais alors, — demanda la jeune femme, — pourquoi donc t'occuper d'elle?...

— Tu veux que je te dise?...

— Je ne l'exige pas, mais je t'en supplie.

— Eh bien! — répondit M. de la Tremblaye, — j'ai tout lieu de supposer qu'Anlonia Verdi est afliliée à la police du régent, et comme cette même police est h ma recherche à la suite de cette prétendue conspiration dont je t'ai déjà parlé, j'ai un intérêt direct à me renseigner au sujet d'Anloiiia Verdi de la façon la plus exacte et la plus détaillée.

Celte explication n'élait rien moins que claire.

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Mais Jeanne ne demandait qu'à se laisser persuader, et elle sentit la coniiance et la joie ronaîlre à la fois dans son cœur.

Tout fut oublié, et la lune de miel se mit à briller de nouveau dans le ciel des jeunes époux.

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