‹ Les mystères du Palais-RoyalChapitre 34 sur 183 · DEUXIEME PARTIE UN FILS D'ADOPTION · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE UN FILS D'ADOPTION

LE FILS Di: DRACONNIER

Si nous avons su répandre un peu d'intérêt sur les premiers chapitres de ce livre; si, en un mot, il s'est trouvé des lecteurs bienveillants et faciles qui aient bien voulu nous accompagner jusqu'ici, ils ont dû, sans aucun doute, se demander plus d'une fois ce que c'était que Raoul de la Tremblaye, personnage jusqu'à cette heure mystérieux et énigmalique.

Nous avons vu Raoul disposant à son gré des trésors fabuleux d'une fortune plus que royale.

Nous l'avons vu en correspondance avec le régent et porteur d'un sauf-conduit donné par ce prince et conçu en des termes qui semblaient attester la plus haute faveur.

Nous l'avons vu tremblant pour cette faveur que pouvaient compromettre, croyait-il, les jongleries sacrilèges d'une jeune illuminée.

Nous l'avons vu enliu contracter avec la pauvre Jeanne une union menteuse, après avoir parlé au marquis de Thianges d'un mai-iage réel, précédemment accompli.

Le moment est venu, ce nous semble, de sonder le passé de notre personnage principal, et de donner à nos lecteurs l'explication de tous ces mystères.

Nous renouerons ensuite les llls un instant brisés du récit que nous avons entrepris.

LKS MYSTKRKS 1)1 PA LA IS-R 0 V M.

Viiij^l uns environ avant r<'}io(jne où se passent les faits qu'on vient (le lire, il y avait en Picardie un vieux manoir, quasi féodal, qui se nommait la Tremblaye.

Ce château, situé à quelques lieues d'Amiens et à une petite distance du hameau du Quesnoy, justement célèbre pour avoir été le berceau du plus grand peintre du règne de Louis XIV, de l'immortel Lesueur; ce château, disons-nous, devait son nom à une forêt assez vaste, située dans ses dépendances et composée presque exclusivement de trembles.

Une singulière fatalité semblait s'être appesantie sur le dernier maître de cet immense domaine, le marquis Réginald Hector de la Tremblaye.

lîé^inald, héritier d'une riche et puissante famille, avait vu la fortune lui sourire à son début dans la vie et dans le monde.

11 avait épousé une belle jeune fille de laquelle il était amoureux.

De beaux enfants lui étaient nés : deux lils et une fille, trinité charmante sur qui s'était concentrée toute l'aflection du marquis et de sa femme.

Mais voici que soudain, au moment où laîné des enfants atteignait sa dix-huitième année, une maladie étrange et sans remède était venue le coucher sous la froide pierre du tombeau.

Ce fut une première et poignante douleur pour les ])auvres parents*

Cependant leur fille et son frère restaient encore pour les consoler

Un an après la fin prématurée du fils aîné, la jeune fille mourui à son tour.

Un an encore, et le dernier enfant s'éteignit.

Ces coups successifs étaient trop violents pour le cœur tendre et désolé de la marquise.

Elle suivit dans la tombe les trois anges qui l'y avaient précédée.

Réginald demeura seul en ce monde.

Son grand château, naguère encore si rempli de bruit, de mouvement, de joie, d'un paternel et légitime orgueil, d'une atïection conjugale inaltérable et chaste, ne fut plus qu'une fro'de et vaste demeure pleine de deuil, de tristesse et d'éternelles larmes.

Le marquis se vêtit de noir, et se jura de ne jamais quitter ces sornb;es vêtements.

11 renonça pour toujours à la cour et au monde.

Ses épaules se voûtèrent, ses cheveux blanchirent, des rides pro-

fondent se cretisëreul sur son front; tout en lui changea, mais la plaie saignante de son cu'ur resta vivaco et douloureuse.

Vingt anjuk's se passèrent ainsi.

RéginaUl, isolé en quelque soric dans ses douleurs sans cesse renaissantes, ne se peinicilait qu'une seule distraction, qu'un seul plaisir, celui de la chasse.

Et encore, hieii souvent, tandis que ses piqueurs et ses chiens passaient au fond des hois, jetant aux échos de la forêt, les uns leur aboiement strident et rauque. les autres les notes vibrantes et mélalli(|ues de leurs trompes de chasse, lui, demeuré en arrière, silencieux et absorbé, s'arrêtait dans une clairière, et des larmes muettes tombaient de ses yeux roug'is pendant que son cheval broutait les feuilles verles.

Réginald attendait et désirait la mort; mais la mort, cette sombre et lugubre coquette, se sachant ainsi attendue et désirée, ne se hàlail point de venir.

A quelques centaines de pas de la porte d'honneur du ]>ari' de l.i Tremblaye, sur le bord d'un petit étang marécageux, se voyait une cliaumière de la plus misérable apparence.

Celte chaumière, construite avec des branchages, de la boue et des roseaux, n'était élevée (jue d'un rez-de-chaussée et percée d'une porte basse et de trois ou quatre ouvertures irrégulières, sortes de lucarnes ii petits carreaux de verre à peine transparent, enchâssés dans de nn'uces feuilles de plomb.

A voir cette humble demeure depuis le dehors, on aurait dit une masure abandonnée.

De profondes lézardes crevassaient de toutes parts les murailles fragiles et qui semblaient prêtes à s'elîondrer au moindre vent.

Des plantes parasites avaient envahi la toiture de chaume à moitié pourrie et que recouvrait une croûte verdàlre de mousses et de lichens.

Derrière la maisonnette, et entouré par une haie dépines et de rosiers sauvages, s'étendait un petit jardin fort mal tenu.

Le dedans de cette chaumière ne faisait point mentir son apparence extérieure.

La pauvreté, la misère elle-même, ne sont point incompatibles avec la propreté la plus scrupuleuse et avec Tordre, ce luxe du pauvre.

Nous avons vu des mansardes dont tout le mobilier ne valait pas cinquante francs, et dont l'aspect pouvait satisfaire le coup d'œil le plus exigeant.

Dans la chaumière qui nous occupe, il n'en était point ainsi.

L'uni(jue pièce du rez-de-chaussée qui fru-inaif l'habitat imi tout enlii-re

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servait de domicile commun à un ménage composé de trois personnes, puis à une douzaine de poules qui gloussaient en picorant, et enfin à un cochon de grande taille, destiné à fournir les provisions d'hiver, et qui, après avoir cherché pâture toute la journée à travers champs, revenait le soir se vautrer sur la litière infecte amoncelée dans l'un des coins de la chamhrc.

Lies meubles consistaient en deux lits, ou plutôt deux grabats, l'un très grand, l'autre fort petit, une table, un bahut et une armoire presque vide, le tout en bois de sapin.

Quatre chaises boiteuses et deux escabelles branlantes étaient appuyées contre la muraille ou renversées sur le sol fangeux.

Nous avons dit que les habitants de cette hutte étaient li-ois personnes

Il y avait le père, la mère et un petit garçon.

Le père, ancien soldat aux gardes-françaises, assez mauvais sujet depuis sa jeunesse, avait contracté au service tous les vices des grandes villes.

Il se nommait Roger Rigaud, et il avait épousé une jeune fille qui ne lui apportait en dot que de la beauté et peu de courage.

Le mari et la femme possédaient, à un degré égal, l'horreur de tout travail.

Cependant, comme l'oisiveté engendre la faim, et qu'il fallait vivre, Roger Rigaud mit à profit la singulière adresse de tireur dont il était doué, et se fit braconnier.

Vainement les gardes de M. de la Tremblaye exercèrent à son endroit la plus active surveillance, il les jouait par-dessous jambe et tuait, à leur barbe, force lièvres et force perdreaux, que sa femme s'en allait vendre à Amiens, où ils servaient à la confection des savoureux pâtés dont la réputation était, dès cette époque, européenne.

Au bout de deux ans de ménage, Roger Rigaud se trouva père d'un gros garçon qui reçut le nom de Raoul au baptême.

L'enfant grandit, et il était loin encore d'atteindre l'ùge de raison, que déjà on aurait pu observer en lui un singulier mélange des qualités et des défauts les plus disparates. Seulement, les défauts dominaient de beaucoup.

A sept ans à peine, le petit Raoul, qui avait hérité de toute la beauté de sa mère, et qui avait reçu du ciel la plus précoce et la plus brillante intelligence, était tout à la fois orgueilleux et indisciplinable, mais rempli d'ardeur et d'activité, et doué de la bravoure la plus téméraire et la plus incompréhensible pour un enfant de cet âge.

Co n'est pas qu'il ignorât le péril et qu'il l'affrontât en aveualo et sans le savoir.

Le péril l'attirait invinciblement comme la flamme d'une bougie appelle les imprudents papillons.

Il aimait à risqux3r sa vie, et il le faisait avec tant d'audace, tant d'adresse et tant cle bonheur, qu'il sortait toujours sain et sauf de ses plus hasardeuses entreprises.

A huit ans, Raoul montait sans bride et sans selle les chevaux les plus foucfueux mis au vert dans les prairies do la ïremblaye; il saisissait d'une main leur crinière, et de l'autre leur frappant la croupe sans relâche, tandis (|ue ses talons leur serrait les flancs, il se plaisait à les voir bondir sous lui et chercher vainement h se débarrasser de leur léger et hardi cavalier.

Il montait, pour y dénicher des oisillons, sur les sommets des grands arbres, et se suspendait à des branches si frêles qu'un témoin caché de CCS ascensions insensées n'aurait pu s'empêcher de frémir.

Il traversait à la nage les eaux les plus rapides et les plus profondes, et on l'avait vu, armé seulement d'un bâton, attaquer et mettre à mort un chien enragé devant lequel fuyaient dans la campag-ne une demi-douzaine do paysans, munis de fourches et do faux.

Eh bien ! tel que nous venons de le dépeindre, Raoul tremblait devant son pore.

L'ex-gnrfle-française était d'une extrême brutalité, et, quand le produit de ses chasses furtives ne lui semblait point satisfaisant, ou bien encore quand il s'était enivré d'eau-de-vie, il soulageait ses injustes colères en mallraiKint son lils et rouait do coups le pauvre enfant.

Plus d'une fois Raoul^ instruit par l'expérience, et prévovant une de ces rages bestiales dont il était la victime, s'était enfui du logis paternel et avait passé deux ou trois jours et autant de nuits dans les bois.

Pendant ce temps, comment vivait-il? se demandera-t-on.

Ceci n'embarrassait guère l'ingénieux garçonnet.

En quelques heures, il fabriquait des pièges où se prenaient les petits oiseaux ; il allumait du feu en frottant l'une contre l'autre deux branches sèches et faisait rôtir ses prisonniers à la flamme d'un brasier improvisé.

Dos glands doux qu'il glanait dans les bois et qu'il mettait cuire sous la cendre lui tenaient lieu do pain et complétaient ses repas savoureux.

Il couchait dans des grollos et sur dos lits do mousse et de feuilles mortes qui remplaçaient, et certes avec avantage, la paille presque pourrie dos grabats de Roger Rigaml.

Quand il rentrait à la maison, il était battu; mais onlin il avait vécut

l.KS MYSTftHKS DU PALAIS-U<> V AL

pendaul quelques jours en liberté, et sans sentir continuellement suspendue au-dessus de sa joue l'épée de Damoclès de la taloche paternelle.

Et maintenant que nous avons crayonné une rapide esquisse du caractère et des années d'enfance de Raoul, voyons un peu comment ce fils du braconnier de la Tremblaye peut s'introduire dans notre récit pour y jouer le rôle capital.

Un jour d'automne, — jour sombre et voilé d'un crêpe de brouillards, — le marquis Réginald s'était mis en chasse depuis le matin.

Une bande de sangliers de haute taille ravageait le pays, et c'est d'un de ces farouches animaux qu'il s'agissait de venir à bout.

Les chiens avaient lancé, et la chasse tout entière passait avec l'impétuosité de l'éclair à travers les clairières, les taillis et les fourrés.

M. de la Tremblaye, selon son habitude presque invariable, se trouvait seul et pensif, séparé des autres chasseurs.

Le marquis Réginald avait alors soixante et dix ans accomplis.

De longues mèches d'une blancheur argentée encadraient son visage flétri parle temps et par le chagrin, et dont son chapeau de feutre noir et ses autres vêtements, uniformément noirs, faisaient encore ressortir la pâleur mate et livide.

11 était monté sur un cheval normand do haute taille et d'une vigueinextraordinaire.

La main droite du marquis s'appuyait machinalement sur la crosse d'une courte carabine qui pendait à l'arçon de la selle.

Le bois de cette carabine était en ébène et incrusté d'argent, couleurs de deuil.

Le cheval marchait au pas, et le cavalier, laissant flotter les rênes, s'absorbait dans de tristes pensées.

La voix des chiens et l'harmonie des trompes se perdaient presque dans le lointain.

Tout à coup, à cinquante pas en avant de l'endroit où se trouvait le marquis, il se fit un froissement rapide et bruyant dans le fourré, et un sanglier gigantesque (qui n'était point l'animal de meute) se précipita comme un boulet de canon dans la direction de M. de la Tremblaye, dont le cheval frémit de tous ses membres.

Les instincts du vieux chasseur se réveillèrent aussitôt.

Il saisit sa carabine d'une main ferme, l'épaula, visa pendant le quart d'une seconde et fit feu.

Mais la balle, au lieu de frapper le sanglier à la hure ou au cou, et de l'étendre mort sur la place, lui laboura l'échiné et ne fit que redoubler sa furie.

Mais l'eufant ne lâchait pas prise. (P. 235.)

L'impétuosité du monstre en parut doublée : un bond prodigieux le porta jusqu'auprès du cheval effaré, dont il déchira le poitrail d'un formidable coup de boutoir.

Le cheval poussa un hennissement de douleur et d'épouvante; il se dressa sur ses jarrets d'acier en battant l'air de ses pieds de devant, il vol ta sur lui-même comme ces toupies que fouettent les enfants, et, malgré M. de la Tremblaye, qui voulait mettre pied à terre pour évenlrer le sanglier

Ï.IV. 30. — XAVIEH DE .MONTÉPIN. — LES MVSTÈHES DV PALAIS-IiOYAL. — ÉD. 3. ROLFF ET C'» — LIV. 30.

d'un coup de son couteau de chasse, il se précipita tête baissée dans un sentier latéral qui s'enfonçait à travers le fourré.

Le marquis Réginald, écuyer consommé s'il en fut, le laissa courir sôffis lui fatiguer la bouche avec le mors, espérant au bout d'un instant venir à bout facilement d'une monture jusque-là docile.

Le marquis se trompait.

Le cheval, ensanglanté et furieux, redoublait ses bonds et sesruades; on eût dit qu'il croyait sentir sur sa croupe la chaude haleine de la bête fauve.

Sa course insensée ne se ralentissait pas.

Au bout d'un quart d'heure qui lui avait suffi pour franchir un espace de plus de deux lieues, il déboucha dans une vaste clairière.

Cette clairière se terminait par une ravine escarpée et profonde, au fond de laquelle coulait un ruisseau rapide parmi les blocs de granit.

Le cheval se dirigea de ce côté; il ne lui fallait pas trois minutes pour en atteindre les bords.

Si le marquis ne parvenait point à le détourner de ce but fatal, la mort les attendait tous les deux, une mort horrible, inévitable.

Certes, n^onsieur de la Tremblaye ne craignait point de mourir, mais il lui aurait semblé commettre presque un suicide en ne faisant point tous ses efforts pour se rattacher à la vie.

Il appuya violemment sur la bride, en même temps qu'il attaquait le cheval avec la jambe gauche, croyant le contraindre ainsi à volter de nouveau.

Tout fut inutile, la bride et l'éperon.

Le cheval ne se détourna pas plus de la ligne droite que ne s'en écarte la balle d'une carabine.

Seulement la bride se rompit en deux endroits.

M. de la Tremblaye se sentit perdu.

Sauter à bas de sa monture, il n'y fallait point songer. Les selles de cette époque, dites selles à la française, ivhs élevées, et enfermant le cavalier entre deux murailles de velours parfaitement rembourrées, rendaient impossible même une tentive.

M. de la Tremblaye recommanda son âme à Dieu.

11 tira de sa poitrine un petit médaillon qui renfermait dans son cercle d'or et de cristal des cheveux de quatre nuances différentes.

Ces cheveux étaient ceux de sa femme et de ses trois enfants.

Il appuya le médaillon contre ses lèvres, et il l'y pressa avec ardeur, en murniiu-ant tout bas :

— Je vais donc les rejoindre!...

Ensuite il ferma les yeux et il attendit la mort.

Au moment où le cheval et le cavalier faisaient irruption dans la clairière, une tête blonde et rose apparut derrière un bouquet de jeunes pousses, à quelques pas à peine de la ravine dont nous avons parlé.

L'enfant auquel appartenait cette tète pouvait avoir huit ans environ. Il était grand et fort pour son âge et d'une remarquable beauté, quoique couvert de vêtements en haillons.

Ses traits exprimaient la résolution et l'intelligence..

A côté de lui, sur le g-azon, se voyaient quelques petits oiseaux attachés ensemble par les pattes à l'aide d'une hcelle.

Cet enfant avait été arraché à un très profond et très calme sonpmeil parle retentissement des sabots du cheval qui frappaient impétueusement le sol.

Il regarda, croyant d'abord que quelqu* hardi chasseur traversait la clairière à toute bride et pour son plaisir.

Mais il ne lui fallut qu'un coup d'oeil pour reconnaître le marquis de la Tremblay e, pour s'assurer qu'il était emporté par sa monture et pour comprendre qu'il courait à une mort certaine.

L'enfant n'hésita pas.

Il quitta l'endroit dans lequel il se trouvait' et il alla se placer entre le cheval et l'abîme.

Si le marquis Réginald avait vu ce mouvement, il eût crié à l'enfant de se détourner, et il eût tremblé de frayeur à la vue de cette héroïque audace. Mais le marquis Réginald avait les yeux fermés.

Cependant le cheval avançait toujours.

Sa respiration était bruyante, ses flancs haletaient, une vapeur épaisse s'échappait de ses naseaux rouges et enflammés.

En moins de dix élans, il allait atteindre la crête de la ravine et s'y précipiter.

Aussi rapide que la foudre, il passa à côté de l'enfant.

Ce dernier, avec une agilité de chat sauvage, s'élança à sa tète et se cramponna des deux mains aux branches du mors.

Le cheval, étourdi par cette agression subite, se cabra et secoua la tète pour lancer au loin son nouveau fardeau.

Mais l'enfant ne lâchait pas prise.

Il y eut un instant de lutte entre les deux adversaires.

Cette lutte fut courte, car le cheval, épuisé déjà par la course qu'il venait de fournir, manqua à la fois des deux pieds de devant et s'abattit en heurtant violemment de sa tète la frêle poitnue de son vainqueur.

M. de la Tremblaye était sauvé, mais l'enfant gisait sur le sol, évanoui et tout sanglant.

Cet enfant (nos lecteurs l'ont deviné sans doute) n'était autre que Raoul Rigaud, le fils du braconnier Roger.

Au moment où le marquis Réginald comprit que tout péril était fini, et que, ne devinant pas encore quel secours providentiel et inattendu lui était venu en aide, il dégageait sa jambe droite prise sous le flanc du cheval abattu, il aperçut le corps de Raoul sans connaissance, mais dont les mains crispées serraient toujours les branches du mors.

M. de la Tremblaye se hâta de relever l'enfant, qu'il étei^dit sur le gazon en l'adossant au tronc d'un vieil arbre à moitié brisé.

l\ appuya sa main tremblante sur le cœur de Raoul pour s'assurer qu'il battait encore; puis il descendit au fond de la ravine, et en revint bien vite, rapportant son chapeau de feutre rempli de l'eau glacée du torrent.

Avec cette eau, il lava la plaie peu profonde faite à la poitrine de l'enfant qui, ravivé par la sensation de cette fraîcheur subite, ne tarda guère à revenir à lui-môme et ouvrit ses yeux languissants.

Il aperçut Réginald de la Tremblaye penché sur lui, et dont les cheveux blancs touchaient presque ses boucles blondes.

L'enfant s'efforça de se soulever, et ses lèvres, momentanément pâlies, murmurèrent avec une expression de respect.

— Monsieur le marquis... monsieur le marquis... Réginald posa sa main sur la bouche de Raoul, et lui dit :

— Prenez garde, mon cher enfant, ne parlez pas encore... laissez votre sang reprendre son cours naturel... laissez le calme revenir en vous...

Raoul, malgré la douce violence que lui faisait le vieillard, se leva vivement, secoua sa tête rose et charmante, et répondit :

— Oh! je suis calme, monsieur le marquis, je ne souffre pas, et jamais je ne me suis senti plus fort et plus dispos... Voyez!...

En parlant ainsi, il cambra sa taille naturellement élégante et fine, et il élargit sa poitrine que tachaient encore quelques gouttes d'un rouge vif.

— Regardez! — dit Réginald, — regardez! votre sang coule !...

— Bah ! — répondit l'enfant, — une égratignure!... Si j'allais à la guerre, monsieur le marquis, et si je recevais de bonnes arquebusades ou

de beaux coups d'épéo au travers du corps, comme doit le faire un vaillant soldat, il me semble que j'en verrais bien d'autres!... D'ailleurs, le sangest liquide, donc il est fait pour couler !...

Le marquis ne put s'empêcher de sourire à cette vivacité et à cette bravoure enfantines.

Il attacha de nouveau un long- et pénétrant reg-ard sur celui qui lui parlait ainsi.

Il fut frappé, plus qu'il ne l'avait été jusque-là, de Taspect véritablement aristocratique du petit paysan, dont les vêtements grossiers et en lambeaux ne pouvaient dissimuler la tournure noble et aisée.

Il admira le feu des regards de Raoul, la coupe g-racieuse de son visage, la fierté de son allure, la parfaite distinction de toute sa personne.

Puis il murmura en lui-même :

— A coup sûr, ce n'est point là un enfant ordinaire!...

Raoul avait soutenu le long examen du marquis avec une aisance facile, mais qui n'avait rien de trop assuré ni d'impudent.

M. de la Tremblaye posa sur la tête de l'enfant sa main pâle et amaigrie.

— Savez-vous, — lui dit-il, — que Dieu vous a placé sur mon chemin pour me sauver la vie?

— Dieu fait bien tout ce qu'il fait, — répondit Raoul.

— Comment cette idée a-t-elle pu vous venir, mon enfant, d'arrêter, vous si frôle, un cheval fougueux et emporté, ce qui était une entreprise nsensée ?

— Monsieur le marquis, — dit le jeune paysan, — j'ai vu que vous n'étiez plus le maître de votre cheval, que la bride était rompue et que vous étiez perdu si l'on ne venait à votre aide. Je n'ai point réfléchi, et j'ai essayé cette entreprise que vous appelez insensée et qui ne l'était pas, puisque j'ai réussi.

M. de la Tremblaye resta stupéfait d'abord en face de ce sang- froid inouï et de cette modestie qui n'était point feinte.

— Vous êtes brave?... — s'écria-t-il enfin, — brave comme un des soldats de Denain !

— Je ne sais pas, — répliqua Raoul.

— Comment? Que voulez-vous dire?

— Je veux dire que je ne sais pas si je suis brave ; je n'ai peur de rien, voilà tout.

Celle distinction était subtile. Le marquis, en l'entendant, ne put s'empêcher de sourire une seconde fois.

— Mon enfant, — demanda-t-il, — êlcs-vous de ce pays?

— Vous ne m'avez donc jamais vu, monsieur le marquis?... — dit Raoul d'un air étonné.

— Non, je ne vous ai jamais vu, je ne vous ai jamais remarqué, du moins...

— Eh bien! je suis de la Tremblaye.

— Comment vous nommez-vous?

— Raoul.

— Comment s'appelle votre père?

— Roger Rigaud.

Le marquis fronça le sourcil.

— Un ancien soldai aux gardes-françaises, je crois?

— Oui, monsieur le marquis.

— ■ Pauvre, n'est-ce pas?...

— Oui, monsieur le marquis, très pauvre.

— Et, — ajouta Réginald, — vivant de braconnage, à ce que m'ont affirmé mes gardes.

— Vos gardes en ont menti, monsieur le marquis!... — s'écria fièrement Raoul.

— Au fait, — pensa M. de la Tremblaye, — de quoi vais-je parler à cet enfant?... Un fils ne peut pas, ne doit pas accuser son père!...

11 y eut un instant de silence, puis Réginald reprit à haute voix :

— Êtes-vous plusieurs enfants?... i

— Non, monsieur le marquis, je suis tout seul.

— Votre père vous aime-t-il?

— ■ Je ne crois pas.

— Il vous maltraite?

— Souvent.

— A quoi vous emploie-t-il?

— A rien.

— Au moins, vous fait-il donner quelque instruction?...

— Il m'a appris à lire, c'était tout ce qu'il savait, et c'est tout ce que je sais.

— Aimeriez- vous en apprendre davantage.

— Oh! oui!... Mais c'est impossible!

— Avez-vous quelquefois pensé à l'avenir?

— Qu'est-ce que l'avenir, monsieur le marquis?

— C'est le temps, lointain encore, où, ayant cessé d'être un enfant, vous serez devenu un homme.

— Oui, j'y ai pensé souvent.

— Et que comptez-vous faire quand ce temps sera venu?...

— Aussitôt que j'aurai l'âge, je me ferai soldat pour aller à la guerre et revenir riche et capitaine.

— Vous souhaitez donc avoir de l'argent?...

— Beaucoup.

— Pourquoi cela?

— Parce que mon père répète sans cesse que, quand on est riche, il ne reste rien à désirer, et qu'on a tous les plaisirs et tous les bonheurs du monde.

Le marquis poussa un soupir et jeta vers le ciel un regard douloureux; puis il porta tristement à ses lèvres le médaillon renfermant les cheveux de ceux qu'il avait aimés et qu'il pleurait encore,

Raoul s'aperçut de cette tristesse, et n'ajouta pas un mot.

M. de la Tremblaye reprit :

— Mon enfant, je veux vous ramener moi-même à votre père, et lui dire que je vous dois la vie...

— Comme vous voudrez, monsieur le marquis; seulement, je vous en prie, faites en sorte qu'il ne me batte pas, car voici deux jours que je me suis enfui de chez lui...

— Soyez tranquille, il ne vous touchera point ; mais, dites-moi, mon enfant, pourquoi donc aviez-vous quitté sa maison?

— Pour éviter d'être battu.

— Qu'aviez-vous donc fait?

Rien.

— Cependant, la colère de votre père contre vous avait une cause, j'imagine...

— Aucune. 11 n'avait pas d'argent, — ce qui n'est pas ma faute, — et, quand il n'a pas d'argent, il me frappe. — Ça le console, à ce qu'il paraît.

— Pauvre enfant!... — murmura le marquis.

— Ainsi, — demanda Raoul à demi rassuré, — ainsi, je n'ai rien à craindre aujourd'hui?

— Rien, répondit Réginald, — ni aujourd'hui, ni jamais !...

— Alors, — s'écria joyeusement l'enfant, — alors, monsieur le marquis, je ne demande pas mieux que de vous suivre.

Et Raoul marcha dans la même direction que le marquis qui s'apprêtait à rejoindre son cheval.

Mais à peine avait-il fait quelques pas, que ses joues rosées devinrent pâles tout d'un coup : le sang coula avec abondance de la blessui'e qu'il avait à la poitrine, ses jambes se dérobèrent sous lui, et il tomba sur le gazon.

Réginald, très cllrayé de cette crise imprévue, prodigua de uouveau tous ses soins à l'enfaul, qui se ranima presque aussitôt et se remit debout en disant :

— Maintenant, c'est fini!.,.

— Il est impossible, — s'écria le marquis, — il est impossible que vous alliez à pied jusqu'à la ïremblaye.

— Ah! — répondit Raoul, — je vous demande bien pardon, j'irai le mieux du monde...

— Je n'y consentirai jamais!

— Comme il vous plaira, monsieur le marquis, je vais rester ici...

— Non pas.

— Mais, cependant, puisque vous dites que vous ne voulez pas que je marche.

— C'est bien simple, je vous soutiendrai à côté de moi sur mon cheval. Naurcz-vous point peur de voyager ainsi?

— Peur! — répéta Raoul avec un petit rire ironique ; — d'ailleurs, je sais monter à cheval...

— En vérité! — fit M. de la ïremblaye d'un ton un peu incrédule. Ce ton piqua au vif l'amour-propre excessif de l'enfant, dont les

forces étaient momentanément revenues.

Il courut au cheval qui, rendu docile par la dure leçon qu'il avait reçue, mâchait tranquillement quelques brins d'herbe que son mors ne lui permettait point d'avaler.

Il s'élança sur la selle sans se servir des étriers ; puis, rassemblant dans ses deux mains les lambeaux pendants de la bride et frappant du talon les flancs du robuste animal, il le lança au galop, lui fit franchir le tronc d'un arbre renversé, et le ramena doux et soumis comme un jeune agneau, jusqu'auprès du marquis.

Ce dernier l'avait regardé faire avec mie stupeur toujours croissante, et il murmurait en lui-même :

— Je ne me trompais pas, cet enfant est merveilleux!... Plût à Dieu qu'il fût mon fils!...

Raoul mit pied à terre.

— Vous voyez, monsieur le marquis, que j'avais dit la vérité!... — balbutia-t-il d'une voix à peine distincte, car une nouvelle défaillance s'emparait de lui ; le sang recommençait à couler et sa pâleur redevenait livide.

M. de la ïremblaye banda avec son mouchoir la poitrine déchirée de l'enfant.

Il rajusta de son mieux les rênes brisées, il assit Raoul sur le garrot

Au momeut où Roger Rigaud entra dans le salon en s'inclinant jusqu'à terre... (P. 214.)

LIV. 31. - XAVIER DE MOXTÉPIN. - LES MYSTÈRES DU PALAIS-ROYAL. - ÉD. S. ROUFF ET c'e. uv. 31.

de son cheval, et se mit en selle derrière lui, et il reprit au pas le chemin du village, où, selon toute apparence, il n'aurait pu jamais revenir.

Tout en marchant, il continua avec Raoul la conversation dont nous avons reproduit le début, et, à chaque réponse, il admirait de plus en plus esprit juste et la lumineuse intelligence de l'enfant.

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