ROGER RIGAUD
Au bout d'une heure et demie, à peu près, le marquis arrêtait sa monture devant la chaumière de Roger Rigaud.
M. de la Tremblaye appela le braconnier.
La femme seule se présenta, Roger était absent.
Le marquis lui remit Raoul, et lui raconta en peu mots ce qui s'était passé, et l'engagea à envoyer son mari au château aussitôt qu'il serait de retour.
La paysanne le promit.
M. de la Tremblaye, rentré chez lui, se laissa tomber dans un large fauteuil auprès de Tune des fenêtres du salon, et s'enfonça dans de longues et profondes réflexions.
Il se dit que c'était la Providence elle-même qui venait de jeter sur son chemin cet enfant inconnu, et il se demanda si cette même Providence ne lui désignait pas clairement cet enfant comme devant remplacer les fils qu'il avait perdus.
C'est assez dire que la pensée d'adopter Raoul et d'en faire l'héritier de son nom et de sa fortune se présentait à son esprit.
Le marquis n'avait d'autres parents que des collatéraux assez éloignés, tous riches par eux-mêmes, tous portant un autre nom que le sien et pour lesquels il ne professait que de l'indifférence.
Parmi les nombreuses douleurs de sa vie, un des chagrins les plus vifs avait toujours été de penser que son vieux manoir et ses immenses domaines iraient, après sa mort, grossir les biens déjà nombreux de ces collatéraux.
D'un autre côté, il sentait naître en son cœur une vive allection, une irrésis'ible sympathie pour cet enfant incompréhensible, pour ce petit paysan si gracieux et si brave, dont le sang avait coulé pour lui.
Peut-être cette affection allait-elle le rattacher à la vie et remplir d'un peu de consolation et de joie les jours de sa vieillesse.
Et puis, en dehors de toutes ces considérations, n'y en avait-il pas une autre et qui devait peser d'un g^rand poids dans la balance?...
Ne serait-ce point une œuvre pieuse et charitable, une œuvre dictée par les sentiments les plus simples et les plus doux de la reconnaissance, d'arracher ce jeune Raoul à la dure autorité d'un mauvais père, et de fournir à ce jeune aiglon les moyens d'étendre ses ailes?
Voilà ce que M. de la Tremblaye venait de se dire et de se répéter, quand un valet de chambre entra dans le salon où il se trouvait, et le prévint que le paysan Roger Higaud, venu au château d'après ses ordres, sollicitait la faveur d'être introduit auprès de lui.
• — Amenez-le ici, à l'instant même, — répondit le vieillard.
Roger Rigaud, en apprenant par sa femme les événements de la matinée, avait flairé quelque bonne aubaine ; il avait caressé Raoul au lieu de le battre comme de coutume ; il avait revêtu tout aussitôt son costume le moins délabré, et, sans perdre une minute, il était accouru au château.
Le valet de chambre l'introduisit.
Le père de Raoul touchait à sa quarantième année, il était grand et fort et pouvait passer pour un bel homme ^ dans la plus vulgaire acception du mot, c'est-à-dire qu'il avait de très larges épaules, un buste bien proportionné, des jambes nerveuses et des bras musclés comme ceux de ces Alcides nomades qui soulèvent dans les foires et les places publiques des poids de quatre cents livres.
Ses allures habituelles alfectaient laroideur militaire, son port de tête était martial, et il continuait à porter de longues moustaches noires et retroussées en croc, comme s'il eût été encore au service.
Son visage énergique, bronzé en quelque sorte par le soleil et par toutes les intempéries des saisons, exprimait des passions brutales et fougueuses.
Son regard n'était pas franc, et le sourire de ses lèvres minces semblait toujours dissimuler un mensouge.
Ce jour-là, il avait passé une chemise blanche, noué une cravate autour de son cou de taureau, revêtu une jaquette de droguet commun, reprisée grossièrement en maint endroit.
Les longues guêtres de cuir qui serraient étroitement ses jambes sentaient le braconnier d'une lieue.
Enfin, il tenait à la main une coiffure indéfinissable, moitié casquette et moitié chapeau. La couleur et la forme ne s'en distinguaient plus.
Au moment oii Roger Rigaud entra dans le salon en s'inclinant jusqu'à terre et à plusieurs reprises, le marquis Réginald l'accueillit d'un geste gracieux et lui fit signe d'avancer.
Le braconnier obéit.
Il fit (quelques pas et se tint debout, en face de M. de la Tremblaye, dans la raide immobilité et dans Tattitude du soldat au port d'armes.
— Mon ami, • — lui dit le marquis, — il est évident, puisque vous voilà, que vous avez déjà vu votre femme...
— Oui, monsieur le marquis, — répondit Roger, — j'ai eu cet avantage...
— Elle vous a dit, sans nul doute, — poursuivit M. de la Tremblaye, — que votre fils m'avait sauvé la vie...
— J'ai appris, en efîet, que le petit drôle avait eu le rare bonheur de se rendre uLile à monsieur le marquis, et j'en ai béni le hasard.
— Dites la Providence, mon ami...
- Oui, monsieur le marquis, la Providence...
— Savez-vous que vous avez-là un précieux enfant.
— Le petit a du ion, je ne dis pas le contraire.
— L'aimez-vous comme il mérite d'être aimé?
— Dame! monsieur le marquis, chacun aime à sa manière. Nous autres, pauvres diables, nous ne pouvons pas aimer nos enfants comme les gens riches et les grands seigneurs aiment les leurs... Je rudoie quelquefois le petit, quand il le mérite, bien entendu, et il le mérite souvent; mais vous savez le proverbe, monsieur le marquis : Qui aime bien châtie bien.
— Ah! — reprit M. de la Tremblaye avec un demi-sourire, — je crois même que dans ce sens, vous l'aimez un peu trop.
— Est-ce que le petit se serait plaint de moi?... — demanda sournoisement Roger.
— Au contraire, — répondit le marquis, — il vous a défendu.
— • C'était son devoir à cet enfant! — murmura le braconnier. — Il sait bien que je le chéris.
— Voyons, — dit M. de la Tremblaye, — consentiriez-vous à vous séparer de lui?
— M'en séparer, pourquoi?
— Peu importe... répondez à ma question.
— Eh bien! monsieur le marquis, on verrait... — répondit Roger, — si c'était pour son bonheur...
Et il ajouta tout bas :
— Et pour le mien...
— Enfin, si quelqu'un, un gentilhomme, un homme riche, vous proposait de prendre chez lui votre fils Raoul et de le traiter comme son propre enfant, que décideriez-vous?
— Ce que je déciderais?
— Oui.
— Dame! si on m'offrait cela... mais on ne me l'oflre pas...
— C'est ce qui vous trompe.
— On me l'offre ?
— Très positivement.
— Et qui donc?
— Moi.
— Vous, monsieur le marquis ! s'écria Roger avec toute l'apparence d'une profonde surprise .
Nous disons l' apparence ., car le rusé paysan avait deviné depuis un instant où M. de la Tremblaye allait en arriver, et il ne songeait, lui, qu'à tirer le meilleur parti possible du marché qu'il s'apprêtait à conclure avec le vieillard.
— Vousl monsieur le marquis !... — répéta-t-il pour la seconde fois.
— Moi-môme, répondit M. de la Tremblaye.
— Oh! alors, c'est bien différent; mais vous comprenez que je ne peux pas comme cela répondre de suite...
— Pourquoi donc?
— Dame! monsieur le marquis, la chose est grave...
— Sans doute, mais je désire que votre décision soit immédiate.
— Songez donc, vous me parlez d'une séparation, et un cœur de père saigne toujours à cette pensée...
Une semblable parodie de l'amour et du langage paternels révolta M. de la Tremblaye.
Cependant il ne témoigna son dégoût qu'en interrompant Roger :
— Si en effet vous aimez votre fils autant que vous le dites, vous ne devez pas hésiter à lui prouver votre tendresse en assurant son bonheur à venir...
— Monsieur le marquis, — répondit philosophiquement Roger, — la fortune ne fait pas le bonheur!...
— Elle y contribue, du moins.
— Et puis, voyez- vous, le petit me sert à bien des choses... Je ne pourrais guère me passer de lui... Il m'aide, ce garçon...
— A quoi? — demanda le marquis.
— Dame! je ne peux pas trop vous dire; mais, pour sûr, un enfant de son âge, c'est toujours utile dans un ménage de pauvres gens...
— Aussi, — répondit Réginald, — je ne prétends pas vous le prendre sans vous indemniser largement de la perte que pourra vous occasionner son absence.
Voilà les paroles que Roger Rigaud attendait avec impatience depuis le commencement de Tentretien. Le marquis venait de faire vibrer la seule corde sensible dans le cœur du paysan, celle de l'intérêt.
— Vous disiez donc, monsieur le marquis, demanda le braconnier, — que vous prendiiez le petit chez vous?
— Oui.
— Tout de suite.
— Aujourd'hui même.
— Et pour toujours?
— • Oui, pour toujours.
— Eh bien ! monsieur le marquis, il y a peut-être moyen de nous entendre.
— Comment?
— Raoul est mon fils, mon bien, ma propriété. Il est à moi comme la France est au roi. J'ai le droit de le garder ou de le céder, A'en disposer enfin comme bon me semblera.
— Personne ne conteste cela.
— Or, — poursuivit Roger, reprenant le fil de son raisonnement, — si j« consens à me défair» du petit, c'est uniquement dans l'intérêt de son bonheur, ainsi que vous le disiez tout à l'heure, monsieur le marquis.
— Après.
— Certainement je veux que mon fils soit heureux, c'est nu'«ne le plus cher de mes désirs. Mais il ne me semble pas juste que le petit ait touAes ses aises, tapdis que je n'en aurai aucune. Il ne me semble pas juste qu'il dorme dans des lits de plume, quand je coucherai sur la paille, et qu'il ait dix plats à chaque repas, tandis que je mourrai de faim...
— Cela, — répondit M. de la Tremblaye, - ne serait ni juste ni naturel, en effet...
— Comment donc faire?
— Je vais vous le dire Roger devint tout oreilles.
— Je vous donnerai, — poursuivit M. de la Tremblaye, — je vous donnerai l'équivalent de ces jouissances que vous désirez si vivement, je vous donnerai une somme annuelle qui vous assurera un bon lit, une table bien servie, un tranquille avenir.
Le braconnier tressaillit de joie jusque dans la moelle de ses os, des frissons de plaisir couraient sur son épiderme et chatouillaient la racine de ses cheveux.
— Quelle sera cette somme, monsieur le marquis? — murmuiti-t-il d'un ton patelin.
— Fixez-la vous-même.
Roger médita pendant un instant, puis il reprit :
— Si je ne me trompe, monsieur le marquis, vous avez parlé d'une rente annuelle?
— Vous ne vous trompez pas.
— Dame ! il me semble que douze cents livres...
— Vous les aurez, — répondit vivement M. de la Tremblaye.
— J'ai demandé trop peu ! — pensa le paysan, — mais je me rattraperai sur autre chose.
Et il continua :
— Cette somme, assurée par contrat, sera payable ma vie durant?..
— Bien entendu.
— Et, après ma mort, réversible sur la tête de ma femme?
— Oui.
— Puisque monsieur le marquis est si bon, il voudra bien ajouter à ses libéralités une somme de trois cents livres pour faire reconstruire ma pauvre maison?...
— Accordé.
— Monsieur le marquis conseutira-t-il à me faire donner, tous les deux ans, deux barils d'eau-de-vie par son sommelier?...
— Soit.
— Et enfin...
— Quoi! il y a encore quelque chose?...
— Oh! monsieur le marquis, presque rien! la simple permission de chasser pour mon plaisir, seulement avec mon fusil, et sans chiens d'arrêt ni chiens courants, sur les terres et dans les forêts de monsieur le marquis...
M. de la Tremblaye hésita.
Comme tous les gentilshommes de cette époque, il était fort jaloux de ses privilèges de chasse, mais il réfléchit bien vite qu'il voulait obtenir Raoul à tout prix, et que d'ailleurs Roger, dangereux braconnier s'il en fut, détruisait sournoisement autant de gibier qu'il pourrait le faire d'une façon ostensible et avouée.
Il céda.
— Vous aurez l'autorisation que vous demandez, — dit-il.
— Je ne sais en vérité, — s'écria le paysan, — comment remercier monsieur le marquis ! . . .
— Et maintenant, — reprit ce dernier, — c'est bien convenu, n'estce pas, votre iîls est à moi?...
— Entièrement, monsieur le marquis; il cesse de m'appartenir et
LES MVSTÈRI-S DU PALAIS-ROVAL
A coup sûr la convfrsalion allait être sérieuse. (P. 2.j3.)
devient voire absolue propriété... Je renonce à tous mes droits sur lui et je vous les cède... sacrilico bien douloureux, monsieur le marquis; mais que je fais dans Tunique intérêt de ce cher petit...
M. de la Tremblay.' interrompit de nouveau cette houleuse co médie.
— Demain, — dit-il à Roger, — demain seront signés les titres
uv. 32. ^^,,,:k m momépin. - les MvsTÈnES du pal.«s-roy..l. - éo.t. j. Ro-n- et c">. uv. 32
de votre rente viagère. Maintenant, allez chercher votre fils et amenez-le
moi.
Le braconnier sortit aussitôt et revint au bout de quelques minutes
avec l'enfant
C'est ainsi que Raoul Rigaud fit son entrée au château de la Tremblay e.