RÉGINALD ET RAOUL
Les prévisions et les espérances de M. de la Tremblaye ne tardèrent point à se réaliser.
La présence de Raoul ramena au château et dans le cœur du vieillard, sinon la joie, du moins la vie.
Un sourire fugitif revint entr'ouvrir les lèvres de Réginald, si longtemps plissées par des pensées amères.
Les jeux bruyants, les vives clameurs de l'enfant, remplacèrent dans les longs corridors et dans les vastes salles le morne silence de la tombe.
M. de la Tremblaye se reprit à aimer.
Raoul, à peine introduit dans un milieu de fortune et de grandeur, sembla s'y acclimater d'une façon si complète et si prompte qu'on eût dit qu'il était venu au monde parmi ces habitudes aristocratiques, et que le sang patricien d'une race de gentilshommes se révélait en lui.
Nul doute que si l'enfant n'avait eu sans cesse sous les yeux la chaumière dans laquelle il étêdt né, il ne fût arrivé bien vite à se persuader à lui même qu'il n'y avait rien de plébéien dans son origine, et qu'il aurait rêvé les émaux chevaleresques d'un blason imaginaire.
Nous savons déjà quels étaient les projets de Réginald à l'égard de Raoul.
n comptait, après quelques années d'épreuve, l'adopter avec toutes les formes légales, obtenir par ordonnance royale le droit de le substituer au nom et aux armes de la Tremblaye, et lui laisser, comme à son fils unique, son immense fortune.
Mais ses projets, aux yeux de Réginald, ne deviendraient réalisables qu'autant que Raoul se montrerait digne de toutes les faveurs que lui réservait l'avenir.
Or il fallait, avant toute chose, former le cœur et développer l'intelligence du jeune homme.
Un gouverneur d'un incontestable mérite fut chargé de présider à l'éducation de Raoul.
Sous la direction habile de ce maître, le fils du braconnier fit des progrès rapides et dépassa les espérances de Réginald.
Raoul, ardent, impétueux, déterminé, tourna vers le travail son impétuosité, sa détermination.
Il ne marcha point d'un pas chancelant et incertain dans ces sentiers difficiles et hérissés de ronces dont la science entoure ses abords.
Il alla droit au but, ne reculant jamais et franchissant les obstacles au lieu de les tourner.
Raoul atteignait à peine sa seizième année, que déjà son précepteur n'avait plus rien à lui apprendre.
Réginald, alors, put goûter tous les bonheurs de cette paternité factice qu'il s'était créée,
Raoul, libre des entraves du travail, devint pour lui un compagnon assidu et inséparable.
Le jeune homme accompagna dans toutes ses chasses le marquis, qui semblait rajeuni de dix ans.
Le soir, ils jouaient ensemble aux échecs, car Raoul était devenu d'une très jolie force à ce jeu difficile.
Puis, M. delà Tremblaye, pensant qu'un jeune homme a besoin d une autre société que celle d'un vieillard, rouvrit les portes de son château à la noblesse du voisinage.
Ce furent chaque jour de nombreuses réunions, des fêtes, des carrousels.
Raoul triomphait de tous ses concurrents par ses manières exquises, par sa galante tournure, par son adresse hors ligne, de même qu'il les écrasait par le luxe de ses vêtements, de ses bijoux et de ses chevaux, car le marquis Réginald ne mettait pas de bornes à sa générosité vis-à-vis 4e Raoul, et il prodiguait tant d'or au jeune homme, que celui-ci, ne sachant à quoi l'employer, en entassait une partie dans une cassette d'acier qu'il avait dans sa chambre, et qui se remplissait chaque jour davantage.
Maintenant, si l'on nous demande quelle place tenaient, dans les affections de Raoul, ceux auxquels il devait véritablement la vie, — nous
I répondrons qu'ils n'en tenaient aucune. Raoul n'aimait point son père, et ce sentiment de répulsion peut, sinon s'excuser, du moins se comprendre; mais sa mère, sa mère de qui il n'avait jamais eu à se plaindre, était pour lui comme si elle n'avait point existé.
Bien plus, il en voulait à cette pauvre femme de l'avoir fait naître
Aan< une condition aussi obscure; il faisait un délour afiu de ne point passer devant la maison qu'elle habitait, et, sans cependant désirer sa mort, il n'y aurait pas eu de larmes dans ses yeux le jour où on serait venu lui dire qu'elle avait cessé de vivre.
Certes, c'étaient là des indices d'un cœur profondément sec et d'une âme outre mesure orgueilleuse.
Raoul eût donné de grand cœur tout le bonheur matériel dont il jouissait amplement pour avoir le droit de se dire le fils de quelque grand seigneur bien pauvre.
Si le marquis de la Tremblaye était mon père, — pensait-il, — on me nommerait il/, le comte, au lieu de m'appeler M. Raoul, comme on b fait sans cesse!...
Et c'étaient d'incessantes blessures pour l'amour-proprc excessif et ombrageux du jeune homme.
Mais ces blessures, dont nous venons de parler. Raoul les cachait soigneusement, et le marquis Réginald ne se doutait de rien.
Deux années se passèrent ainsi.
Le fils du braconnier était devenu, sans contredit, le cavalier le plus beau et le plus élégant de tout le pays.
Quand il passait au galop de chasse sur son joli cheval gris de fer ù crinière longue et flottante, les jeunes filles le suivaient longtemps du regard, et leurs cœurs l'accompagnaient quand leurs yeux ne le voyaient plus.
On dit même, et nous ne sommes point éloigné d'ajouter à ce bruit une entière créance, que deux châtelaines de haute lignée devenaient en sa présence rougissantes et timides, et soupiraient en pensant à lui.
Le mari de l'une de ces dames portait dans ses armes un ce?/, deux licornes servaient de supports au fier écusson du second.
Fatal augure!... triste présage!... — Ces blasons n'étaient point menteurs.
Le jour où Raoul atteignit sa dix-huitième année, le valet de chambre du marquis entra dans son appartement peu avant dix heures du matin, et le prévint que M. de la Tremblaye le faisait prier de vouloir bien passer chez lui.
Raoul acheva rapidement sa toilette et courut chez son père adoptif.
Aussitôt que le jeune homme eut franchi le seail de la pièce dans laquelle l'attendait Je vieillard, Réginald se leva de son fauteuil, vint aadevant de lui, l'étreignit de ses deux bras, l'embrassa sur le front avec une profonde tendresse et lui dit :
— Que Dieu te bénisse, et qu'il permelle, ainsi que je le lui demande
à deux genoux, que l'année qui va commencer pour toi surpasse en félicité celle qui vient de finir!...
Raoul partagea à demi la vive émotion avec laquelle ces paroles venaient d'être prononcées.
A son tour, il embrassa Réginald, et il murmura :
— Merci, mon bon père, merci de cette tendresse que vous m'accordez, et que Dieu prolonge ma vie, afin de me permettre de vous la consacrer!...
— Mon enfant, — dit M. de la Tremblaye en prenant Raoul par la main et en lui montrant un siège placé à côté du sien, — mon enfant, assieds-toi, nous avons à causer...
Raoul obéit, et il attendit en silence que Réginald entamât l'entretien.
Le visage du marquis respirait, comme toujours, l'atfection la plus bienveillante, mais l'expression d'une g-ravité solennelle s'y montrait aussi par instants.
A coup sur, la conversation allait être sérieuse et rouler sur un sujet d'une haute importance.
M. de la Tremblaye la commença ainsi :
• — Mon cher enfant, — fit-il — tu as aujourd'hui dix-huit ans, et il y en a dix que nous vivons ensemble et que je te regarde comme un iils...
« Depuis le jour où tu as franchi pour la première fois le seuil de ma maison, je n'ai rien nég'ligé de ce qui m'a paru devoir assurer ton bonheur...
« J'ai cherché à développer ton corps en même temps qu'à former ton esprit; j'ai réussi à l'un comme à l'autre, et ni les maladies du corps, ni les vices, qui sont les maladies de l'âme, ne se sont approchés de toi...
u Tu n'as pas de reproches à m'adresser, n'est-ce pas, Raoul?
— Oh! mon père, mon père... — s'écria le jeune homme, — des reproches!... que me dites- vous?... Des reproches! moi?... quand, au contraire, je ne trouve pas d'expressions pour vous exprimer dignement ma profonde et éternelle reconnaissance!...
D'un geste amical, le marquis imposa silence à Raoul. Puis il reprit :
— Quant à toi, mon enfant, je suis heureux, oh! bien heureux de te rendre ce témoignage : tu as comblé tous mes vœux, tu as dépassé toutes mes espérances!... Tu es ma joie et mon orgueil, je suis fier de toi, et il n'y a pas un seul gentilhomme dans ce beau royaume de France qui ne partageât cet orgueil s'il avait un fils semblable à toi !...
2o4 LES MYSTÈRES DU PALAIS-ROYAL
Raoul, feignant alors une modestie qu'il n'éprouvait guère, fit mine d'interrompre le marquis.
Mais ce dernier continua :
— Je t'ai jugé, mon enfant, tu es bon, ton cœur est noble et ton âme est élevée; peut-être ai-je contribué à développer en toi les qualités brillantes et les vertus solides dont tu peux t'honorer à bon droit. Celte pensée sera la joie de mes dernières années...
« Or, le jour est venu, mon enfant, où tu vas recevoir la récompense qui t'est duc.
« Cette récompense sera à la hauteur de ton mérite.
« Jusqu'à présent, tu n'étais mon fils que selon mon cœur, tu vas devenir mon fils selon la loi...
Réginald s'interrompit.
Raoul n'avait jamais soupçonné toute la portée des intentions du marquis à son égard ; aussi murmura-t-il :
— Mon père, que voulez-vous dire?...
— Je veux dire, — répondit le vieillard — qu'un acte d'adoption bien en règle va nous attacher l'un à l'autre indissolublement; que j'obtiendrai pour toi de la faveur souveraine l'autorisation de porter mes armes et de prendre mon nom et mon titre, et que je te présenterai à mes vassaux et à mes tenanciers comme mon enfant unique et mon unique héritier...
Réginald se tut.
Raoul croyait rêver.
Il était ébloui et comme anéanti par les [perspectives rayonnantes que venaient d'ouvrir devant lui les derniers mots de M de la Tremblaye.
Quoi! lui, l'obscur enfant du braconnier Rog^er, il allait se trouver placé tout d'un coup au plus haut des degrés de l'échelle sociale I...
Il allait se trouver soudainement riche, honoré, envié, et, qui plus est, gentilhomme et grand seig'neur; aujourd'hui comte de la Tremblaye, un peu plus tard marquis ! . . .
Il épouserait quelque jeune fille de bonne maison, il irait à la cour, il deviendrait le favori du roi, qui lui donnerait à commander l'un de ses régiments et le ferait chevalier de ses ordres!...
Où s'arrêterait l'essor de sa haute fortune?...
Ces mirages scintillants et bien d'autres encore se succédèrent devant les regards de Raoul dans l'espace de moins d'une minute; puis, bien certain que tout cela était réel, le jeune homme se jeta aux genoux de Réginald, les couvrit de baisers et de larmes de joie, et bégaya les protestations sincères et ardentes de sa reconnaissance infinie...
Le marquis coupa court presque aussitôt aux effusions de cette reconnaissance.
— En voilà assez, cher enfant, — dit-il, — tu connais maintenant mon irrévocable résolution. Avant un mois, elle aura reçu son plein et entier accomplissement. Maintenant, le déjeuner doit être prêt, allons nous mettre à table, ensuite nous monterons à cheval... Je me sens disposé à courir un chevreuil aujourd'hui, et je ne sais quoi me dit que nous ferons bonne chasse!...
Raoul suivit le marquis; — une heure après, tous deux s'enfonçaient au galop de leurs chevaux sous les ombrages touffus des bois.
En passant sous la voûte des grands chênes, Raoul se courbait involontairement. — Le futur héritier du nom de la Tremblaye craig-nait de heurter aux branches gigantesques son front couronné d'orgueil I.