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LE REPAS DES FUNERAILLES

On avait placé sur un char funèbre le cercueil qui contenait la dépouille de Réginald. Le cortège s'organisait et chacun y prenait sa place.

Raoul conduisait le deuil, comme s'il eût été véritablement le fils de M. de la Tremblaye.

Les trois cousins se placèrent fort loin de lui, tout à fait à la queue du convoi.

Les cérémonies religieuses furent accomplies avec pompe et solennité, la tombe se referma sur le cadavre de Réginald, et, une fois de plus, on vit la réalisation de ces terribles paroles de l'Ecriture sainte : — Mémento, homo, quia pulvis es, et in pidveremreverterisl (Homme, souvienstoi que tu es poussière, et que tu redeviendras poussière!)

Suivant l'usage établi depuis un temps immémorial, et qui subsiste encore en province, un grand repas, nommé repas des funérailles, avait été servi dans la plus vaste des pièces du château pour tous les parents et tous les amis qui étaient venus assister à l'enterrement. Au moment où les hôtes de la Tremblaye se préparaient à aller s'asseoir autour de la table, au haut bout de laquelle trônait un fauteuil vide, celui de Réginald, les trois cousins disparurent et furent trouver l'intendant, qui les attendait sous une charmille.

Mais au moment où Raoul croyait atteindre soa euuemi, dix personnes s'étaient

interposées. (P 268.)

Une conversation de quelques minutes eut lieu enti'e ces quatre bonnes âmes, puis Fintendant remit au comte de Jacquemet deux papiers que celui-ci serra précieusement dans la poche de côté de son habit. Ces papiers étaient la lettre de Réginald au roi et l'acte d'adoption, non signé. Munis de ces pièces importantes, mais dont l'une seulement était destinée à voir le jour, les trois cousins se dirigèrent vers la salle à manger.

LIV. 34. — XAVIER DE MONTÉPIN. — LES MYSTÈRES DO PAUMS-BOYAL. — ÉD. J. HOUKF ET C'». UV . 34.

Quand ilsy arrivèrent, les convives s'étaient installés et le repas élait commencé.

Le vicomte de Jacquemet, auquel la parole avait été confiée d'un commun accord comme à celui qui possédait le mieux toutes les ressources d'une éloquence à la fois mâle et entraînante, le vicomte de Jacquemet, disons-nous, lit quelques pas, salua le plus gracieusement qu'il put les hôtes de la ïremblaye, et dit :

— Messieurs, moi Clodulphe-Eléonore, vicomte de Jacquemet, je viens, tant en nom personnel qu'en celui de mes deux cousins, très hauts et très puissants personnag^es, chevalier Anthénor de Vertapuy et baron Landolphe-Adhémar de Mornesouche, vous remercier, comme il convient, de l'honneur que vous voulez bien nous faire en vous asseyant à notre table dans notre château de la Tremblaye...

Quand M. de Jacquemet eut terminé cet étrang-e discours, un petit murmure d'étonnement passa parmi les auditeurs, et chacun d'eux regarda son voisin.

Raoul, qui s'était senti dans une seule minute devenir d'abord écarlate, puis très pâle, Raoul se leva, et, se tournant vers le chevalier, il lui demanda d'une voix tremblante:

— Je n'ai pas bien compris le sens de vos paroles, monsieur. Veuillez, je vous prie, me les expliquer.

Jacquemet regarda Raoul de haut en bas, de l'air lo plus dédaigneux, et lui dit d'un ton méprisant:

— Qui êtes-vous, d'abord, vous, monsieur, que je ne connais pas?

— Qui je suis ! — s'écria le jeune homme en s'elîorçant de modérer la colère qui bouillonnait en lui, — je suis le fils d'afïection, je suis le fils d'adoption de celui dont vous insultez l'absence!...

— Oh! oh! — fit le chevalier, — il y a dans ce que vous venez de dire une légère erreur que je tiens à relever. Peut-être bien étiez-vous le fils d'affection de notre cher parent, le marquis Rég-inald, mais quant à être son fils d'adoption, c'est tout une autre affaire, et nous ne pouvons plus nous entendre...

— Monsieur!... murmura Raoul avec une colère som'de et profonde.

— Mon petit monsieur, continua le chevalier, répondez-moi nettement et catégoriquement, s'il vous plaît. Vous vous croyez ici chez vous, n'est-ce pas?...

— Oui, dit Raoul, je le crois.

— Et sur quoi basez-vous cette croyance, je vous prie?

— Sur la tendre affection de mon père bien-aimé, qui a voulu qu'il en fût ainsi.

— Erreur! répondit Jacquemet. Le marquis de la Tremblaye n'a point voulu cela !...

— Mensong-e!... s'écria Raoul.

— Non, il ne l'a point voulu, poursuivit le vicomte, ou du moins, ce n'a point été sa volonté dernière...

— Vous mentez ! . . . vous mentez ! . . .

— Je ne mens jamais, dit M. de Jacquemet, et quand j'avance une chose, je la prouve...

— Prouvez donc!... fit Raoul.

— C'est facile.

Le vicomte lira de sa poche un papier qu'il déploya.

— Qu'est-ce que cela?.., demanda le jeune homme, dont une émotion terrible agitait les lèvres et faisait trembler les mains.

— C'est l'acte d'adoption, répondit le vicomte.

— Eh bien?...

— Eh bien ! je vais le lire à haute voix, et les honorables gentilshommes, ici présents, jugeront lequel de nous deux est dans son bon sens et dans son bon droit.

Ainsi quil l'avait annoncé, Jacquemet commença sa lecture. 11 alla jusqu'au bout, soulignant en quelque sorte toutes les clauses de l'acte. Le notaire de Réginald se trouvait au nombre des convives.

— C'est parfaitement rég'ulier!... s'écria-t-il, quand le vicomte eut achevé.

— Vous croyez? lui demanda M. de Jacquemet d'un ton moqueur.

— Oui, répondit le notaire, régulier et inattaquable.

Il se fit autour de la table un frémissement joyeux parfaitement significatif. A coup sûr, les g-entilshommes rassemblés au château s'intéressaient beaucoup à Raoul, et nullement aux trois convives.

Jacquemet ne perdit rien de son allure triomphante.

Il s'approcha du notaire et lui tendit l'acte en lui disant :

— Vous, monsieur, qui êtes homme de loi, relisez donc un peu ce document, et nous verrons si, après en avoir pris connaissance, vous le trouverez toujours aussi parfaitement régulier et complètement inatta- <piable.

Le tabellion prit le papier et y jeta les yeux. Mais aussitôt l'acte fatal s'échappa de ses mains et il s'écria :

— Pas signé!...

— Pas signé!... murmura Raoul anéanti.

— Pas sig-né... répétèrent tous les convives.

— Eh! mon Dieu, oui! reprit le vicomte. Ce pauvre marquis, que nous pleurons, n'a oublié que ce détail! Il est vrai qu'il est important!...

Il y eut alors un instant de silence qui parut lugubre à chacun. Puis M. de Jacquemet continua, mais cette fois d'un ton sec et dur, et en s'adressant à Raoul :

— Et maintenant, monsieur, maintenant qu'il est bien constaté que vous n'êtes rien ici et que rien ne vous y appartient, nous, les légitimes propriétaires du château et du domaine de la Tremblaye, puisque nous sommes les héritiers légitimes et naturels du marquis Réginald, nous vous déclarons que nous n'avons aucun plaisir à vous voir, et nous vous prions de vouloir bien chercher ailleurs un toit plus hospitalier !

Un violent murmure d'indignation s'éleva de toutes parts contre ces odieuses paroles.

M. de Jacquemet comprit qu'il était allé trop loin, mais il n'était plus temps de revenir en arrière.

D'ailleurs, l'orgueil bien naturel à un homme qui possède dix mille écus de rente et qui vient d'hériter d'une nouvelle fortune, empêchait le cousin Jacquemet de battre en retraite.

La pâlem' de Raoul était devenue effrayante.

D'abord, la triste réalité venait, du bout de son aile, de renverser tous ses beaux rêves et de le précipiter dans un abîme sans fond.

Puis, une voix s'était élevée pour lui enjoindre de sortir de cette demeure où, depuis dix ans, il était traité comme un fils et considéré comme un maître.

Le calice débordait.

Raoul comprit que s'il ne donnait point à sa colère impétueuse une issue large et libre, il allait devenir fou.

Il tira son épée, et il se précipita à l'encontre du chevalier en criant d'une voix étranglée :

— Ah ! misérable ! vous croyez pouvoir m'insulter sous le toit de celui que j'appelais mon père!... Vous croyez pouvoir m'en chasser impunément, comme un enfant qu'on frappe et qui pleure! Attendez!...

Mais au moment où Raoul croyait atteindre son ennemi, dix personnes s'étaient interposées entre les deux adversaires, et le vicomte s'était réfugié prudemment derrière ce rempart vivant.

Un vieux gentilhomme, intime ami de Réginald et professant pour le pauvre Raoul une vive affection, s'ejnpara de lui, lui enleva son épée, moitié par force moitié par persuasion, et essaya de le calmer.

Il y réussit plus facilement qu'il ne l'espérait.

Au paroxysme de la fureur nerveuse avait succédé chez Raoul une atonie douloureuse, une sorte d'anéantissement profond.

Le malheureux jeune homme était brisé de corps comme de cœur.

Pendant ce temps, le tabellion s'était approché d'un groupe de gentilshommes indignés qui entouraient le vicomte de Jacquemet.

— Monsieur, — lui cria-t-il avec toute la franchise de son exaspération d'honnête homme, — vous venez de commettre une action d'autant plus infâme que vous n'aviez pour vous ni le droit, ni la justice. Vous avez dit à ce jeune homme que rien ici ne lui appartenait; cela est faux, monsieur; Raoul est possesseur de tout ce qu'il a reçu do la munificence de M. de la Tremblaye, dont vous êtes l'indigne héritier; son cheval, ses armes, ses bijoux, son argent, — s'il en a mis de côté, — tout cela est à lui, bien à lui, et vous n'avez le droit ni de le réclam.er, ni de le retenir.

— Eh bien, soiti — dit le vicomte, auquel Raoul inspirait maintenant une horrible frayeur, — mes cousins et moi nous forons les choses grandement; que le jeune homme emporte tout ce dont vous parlez, nous y consentons, mais qu'il parte, qu'il quitte le château à l'instant même!...

Raoul avait entendu.

Il avait repris tout son empire sur lui-même, et il était redevenu calme et froid.

Il s'avança du côté de M. de Jacquemet et lui dit :

— Si vous pensez me faire une aumône, détrompez-vous, monsieur! Votre générosité est un mensonge auquel vous-même vous ne croyez pas!... Vous êtes aussi honteusement lâche que misérablement avare, et vous cédez parce que je vous fais peur!... Ce peu, je l'emporterai parce que c'est mon droit et non parce que vous me le donnez !... 0 Réginald, mon noble père, en quelles mains infâmes tombe ton héritage !... On t'insulte, doux jours après ta mort, dans la personne de celui que tu nommais ton fils!... Mais sois tranquille, tu seras vengé!... — Monsieur le vicomte de Jacquemet, je ne vous dis pas adieu, car nous nous reverrons un jour!...

Puis Raoul, après avoir prononcé ces derniers mots, qui renfermaient une menace assez transparente pour faire pâlir d'effroi le vicomte et ses deux cousins, sortit fièrement de la salle à manger et monta dans son appartement.

Là, il échangea l'épée légère qu'il portail contre une autre arme pms solide. Il entoura sa taille souple d'une ceinture de cuir dans laquelle il plaça une paire de pistolets montés en vermeil et portant en relief sur leur crosse les ;rmcs de la Tremblaye.

Il mit un peu de linge dans un porte-manteau léger qu'il acheva de remplir avec des pièces d'or renfermées dans le coffret d'acier.

Ensuite il descendit aux écuries ; sella de sa main son cheval Bmjard, le fier coursier gris de fer, à la crinière et aux jambes noires.

Derrière la selle il attacha le porte-manteau; puis, fort par sa volonté et grand par son courage, il traversa avec un triste sourire et de bonnes paroles d'adieu sur les lèvres la haie des serviteurs, qui le voyaient partir avec regret et avec chagrin; il franchit la cour d'honneur, il dépassa le seuil de la haute porte d'entréc, et, tenant son cheval par la bride, i! s'éloigna lentement du château sans tourner la tête en arrière.

LE DÉPART

Raoul, en sortant du château, se dirigea vers l'humble cimetière du village qui s'étendait autour de la petite église.

Il attacha son cheval par la bride au tronc de l'un des grands arbres qui croissaient devant la porte de cette église.

Puis il entra dans le cimetière.

La fosse à peine refermée du marquis Réginald avait été creusée à côté de celles de ses ancêtres, et sur chacune des pierres tumulaires se voyaient, gravées en creux, les armes de la Tremblaye, des inscriptions et des devises.

Mais, comme le temps avait manqué pour préparer une nouvelle pierre, la tombe du marquis ne se reconnaissait qu'à l'éminence de terre fraîchement remuée qui la recouvrait.

Raoul s'approcha de cette sépulture.

Il venait dire un dernier adieu à celui qui, pendant tant d'années, avait été son ami et son père.

Le jeune homme s'agenouilla.

Raoul n'était point religieux, c'est à peine s'il était croyant.

Mais qui donc, penché sur cette terre humide qui nous sépare à tout jamais de ceux que nous avons aimés, qui donc oserait douter de l'immatérialité de Tàme, de son immortalité et de la toute-puissance divine?

Un semblable doute, en face d'un tombeau, ne serait-il point un outrage à l'humanité tout entière, et comment supposer que celui qu'on pleure, créature noble et intelligente, a péri tout entier dans la mort, et qu'il n'en reste qu'une dépouille vile que les vers se disputent déjà?

Non, en présence d'un cercueil que quelques pelletées de terre viennent à tout jamais de séparer du monde, les matérialistes les plus endurcis abjurent pour un instant leur funeste système, et ce qui leur paraissait le plus haut terme de la raison humaine leur en semble le suprême abaissement.

Ce sentiment dont nous venons de parler, Raoul le ressentit dans toute sa puissance et s'y abandonna docilement.

Des prières ferventes s'échappèrent de ses lèvres, tandis que des larmes coulaient de ses yeux.

Puis, il lui sembla que sa prière et sa douleur évoquaient en quelque sorte la grande âme de Rég^inald, que celte âme se mettait en communication avec la sienne et se trouvait là pour l'écouter.

Il lui parla tout bas.

Il lui dit comment lui, Raoul, venait d'être chassé de ce château et de cet héritag-e que Rég^inald lui destinait.

Il lui demanda de veiller sur sa vie sans but et sans espoir désormais, et il remit son avenir entre ses mains.

Puis, commandant à son émotion qui grandissait de minute en minute, il se releva en s'écriant:

— Adieu! adieu, mon père!...

Il sortit du cimetière, et il détacha son cheval.

A quelques centaines de pas de l'Église se trouvait un monticule boisé, d'où l'on dominait une assez grande étendue de pays et derrière lequel passait la route d'Abbeville.

Raoul se dirigea du côté de ce monticule.

Quand il en atteignit le sommet, il s'arrêta et se retourna.

Il eut alors en face de lui le parc de la Tremblaye et le vieux manoir, qui profilait au-dessus des grands arbres ses tourelles féodales.

Le soleil venait de se coucher derrière des nuages qu'il avait teints dune nuance sanglante.

Sur ce ciel pourpre et lumineux, les masses du château se dessinaient en noir.

Un sourire amer plissa les lèvres de Raoul.

— C'est bien cela! — murmura-t-il en étendant sa main vers le ciel et vers le château, — le deuil, le sang et le feu! voilà ce que je veux!... voilà ce que je rêve!... voilà ce que j'apporterai ici!...

<( Ah! monsieur le vicomte! monsieur le vicomte!... je vous ai dit que vous me reverriez un jour!...

« Priez Dieu que ce jour n'arrive pas bientôt!...

<( Ce n'était point assez pour wons de me reprendre lâchement ce qui

m'appartenait par la volonté de celui qui n'est plus, il vous fallait encore me chasser, et m'insulter en me chassant...

« Nous avons un compte terrible à régler ensemble, monsieur le vicomte !...

« Le jour où nous nous reverrons, vous maudirez cet héritage et vous me crierez grâce !...

« Mais vous avez été sans pitié!... je serai sans pitié!...

« Au revoir, monsieur le vicomte, au revoir!...

Puis Raoul, s'élançant sur son cheval, dont il tourna la tête du côté opposé à celui par lequel il était venu, piqua des deux et s'éloigna au grand galop. Où Raoul allait- il?

Il ne le savait pas, il ne se l'était pas encore demandé.

Le mouvement de sa course rapide et la brise du soir frappant son front brûlant, mirent un peu de calme dans ses idées.

Quand il eut franchi environ trois lieues, il ralentit l'allure de son cheval et se mit à réfléchir.

Avant toute chose, Raoul voulait s'éloigner de la ïremblaye.

Sa famille existait encore; mais pouvait-il demander un asile à ceux qu'il avait dédaignés au temps de sa splendeur, et que d'ailleurs il n'aimait pas? ^

Pouvait-il surtout, lui, l'orgueil incarné, se résigner à porter le nom obscur de Raoul Rigaud dans ce pays où, trois jours auparavant, chacun le considérait comme le futur marquis de la Trpmblaye?

Sans doute, presque tous les gentilshommes qu'avaient réunis au château les funérailles de Réginald lui avaient témoigné un profond intérêt en prenant son parti contre le vicomte de Jacquemet; — sans doute, tous ces gentilshommes lui accorderaient de grand cœur l'hospitalité de leurs toits; mais n'aimerait-il pas mieux mourir que d'être reçu comme un inférieur chez ceux-là dont il s'était cru l'égal?

Raoul se dit tout cela avec une poignante amertume, et, pendant un instant, le désespoir déborda dans son cœui\

Il se sentit seul sur la terre, isolé, perdu dans le monde.

La nuit était descendue par degrés; — autour de lui la campagne était déserte et silencieuse.

Cette obscurité, cette solitude, lui parurent être l'image de sa vie.

Ces pensées le désespérèrent à un tel point, qu'une véritable défaillance s'empara de lui et qu'il chancela sur son cheval.

Une de ses mains s'attacha au pommeau de la selle, tandis que Taulre se portait instinctivement en arrière.

Mademoiselle, à laquelle il est impossible de supposer plus de dis-liuit à viugt ans. (P. 28j.)

Cette main heurta la valise qui rendit sous le choc un son métallique et prolongé.

Raoul se souvint alors qu'il emportait avec lui une somme importante; seulement il ignorait le chitfre de cette somme.

Tou n'était donc pas perdu, car le jeune homme n'ignorait point qu'avec de l'or on vient toujours à bout de se tirer d'alTaire.

En même temps une voix intérieure cria à Raoul que s'il pouvait

UV. 3i>. — XAVIER DE MONTÉPIN. — LES MYSTÈRES DU PALAIS-ROYAL. — ÉD. J. ROLFK ET C'" LIV. 3j

trouver quelque part un soulagement à ses chagrins, ce serait à Paris, Paris, cette ville magnifique dont il avait entendu conter tant de merveilles.

Son parti fut pris aussitôt.

— J'irai àr Paris, se dit-il.

Mais comme, avant d'arriver dans la grande cité, il fallait accomplir un long voyage, et qu'il était d'urgence de trouver pour ce soir-là un souper et un lit, Raoul éperonna de nouveau Bayard, qui repartit au galop.

Après une heure et demie de cette course impétueuse, Raoul vit étinceler à une faible distance les lumières d'un grand nombre de maisons.

Il était aux portes d'Abbe ville.

11 remit son cheval au pas, et ne tarda point à franchir le seuil d'une assez bonne hôtellerie, à l'enseigne des Trots-Couronnes.

Les palefreniers s'emparèrent aussitôt de Bayard, et Raoul leur recommanda d'avoir bien soin du noble animal qui, quoique blanc d'écume et couvert de sueur, hennissait fièrement et fouillait les pavés de la cour du bout de son sabot léger.

Le jeune homme déboucla lui-même la précieuse valise qui contenait toute sa fortune et toutes ses espérances.

Il la chargea sur son épaule et il entra dans l'intérieur de Ihôtellerie pour demander qu'on lui donnât une chambre et qu'on lui servit à souper sur-le-champ.

Nous savons que Raoul, en outre de ce qu'il était très beau, avait la tournure et les manières les plus aristocratiques qu'il fût possible d'imaginer.

Aussi, quoiqu'à cette époque un gentilhomme qui se respectait ne voyageât guère sans être accompagné de deux laquais au moins, l'hôie, l'hôtesse et tous leurs gens s'empressèrent à servir ce jeune cavalier, vêtu de grand deuil et pourvu d'une si haute mine.

En un clin d'oeil, la plus belle chambre fut préparée. Comme les soirées étaient fraîches, on alluma dans la cheminée de cette chambre un feu clair et pétillant. La broche de la cuisine tourna, et les casseroles commencèrent sur les fourneaux leur petite chanson monotone.

Raoul était triste, mais il était jeune.

Les douleurs morales ne pouvaient endormir tout à fait le vigoureux appétit de son âge; aussi les savoureuses odeurs du rôti et des ragoûts, qui ne tardèrent point à monter jusqu'à lui, lui causèrent une sensation agréable.

Cette sensation, jointe au bon accueil qui venait de lui être fait et aux

marques de considération qu'on lui prodiguait, rassérénèrent un peu l'esprit de notre héros et le disposèrent à jeter sur l'avenir un regard moins désolé.

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