L ORPHELIN
Raoul avait donné ordre qu'on le servît dans sa chambre, et le but de cet ordre était de ne point se séparer de son trésor.
Le souper parut.
L'hôte s'était surpassé, et les plats qu'on plaça successivement devant le jeune homme étaient autant de chefs-d'œuvre culinaires.
Raoul soapa donc, et soupa bien, quoique parfois une pensée amère lit retomber sa main au moment oii elle allait s'approcher de ses lèvres.
Aussitôt après avoir achevé son repas, il alla pousser les doubles verrous de la porte de la chambre, il ouvrit sa valise et il en étala le contenu sur une table.
Il fut ébloui de la quantité d'or qu'elle contenait.
Jamais il n'avait attaché la moindre importance à cette fortune qui, relativement à la richesse du marquis Réginald, n'était qu'une goutte d'eau dans la mer.
Pendant un instant, il regarda les feux de la lumière sur ce monceau brillant. Le cordon de chaque pièce de monnaie recevait une étincelle et la renvo3^ait en pluie éblouissante. Le glorieux profil de Louis XIV étincelait sur les doubles louis.
Puis il se mit à compter les pièces d'or.
Il y en avait un peu plus de douze cents.
Comme ces monnaies étaient de valeurs inésales, les unes de vin^tquatre, les autres de quarante-huit livres, cela faisait un total de quarante mille livres environ.
C'était certes bien peu pour Raoul qui avait rêvé les cent mille écus de rente des domaines de la Tremblay e. Mais, enfm, avec cette somme, il était impossible de mourir de faim, pendant quelque temps du çioins.
Raoul avait aussi des bijoux, mais il ne se rendait nullement compte de leur valeur, et d'ailleurs son projet était de les garder en mémoire de Réginald, de qui il les tenait.
Notre héros remit tout son or dans la cassette qu'il referma et qu'il plaça sur sa table de nuit, auprès de son lit.
Ceci fait, Raoul s'assura que ses pistolets étaient chargés ; il en visita soigneusement les amorces, et il les posa sur la valise comme de lidèles défenseurs.
Ensuite il se coucha, et, brisé par la fatigue et les cruelles émotions de celte journée et des précédentes, il ne tarda pas à s'endormir.
Son sommeil fut plus calme qu'il ne l'aurait espéré; quand il se réveilla, la matinée était déjà assez avancée.
Il se leva aussitôt, déjeuna légèrement, paya sa dépense et se remit en route.
Raoul avait calculé qu'il lui fallait environ quatre jours pour arriver à Paris sans épuiser son cheval et sans se mettre lui-même sur les dents,
11 chemina donc à l'allure la plus modérée, et il put se livrer ainsi tout entier aux méditations que lui inspirait sa situation présente, et aux pensées qui Tassiègeaient.
Entre autres choses, Raoul se demandait quel était le plus utile emploi qu'il pourrait faire de ses quarante mille livres.
Après s'être longuement consulté et avoir à cent reprises discuté avec lui-môme, Raoul finit par se dire que le parti le plus sage était assurément d'acheter une sous-lieutenance, et d'entrer comme un cadet de bonne maison au service de Sa Majesté.
Nous savons depuis longtemps que le métier des armes plaisait à notre héros; et d'ailleurs sa jeune et brillante imagination lui persuadait facilement que l'épée de petit officier pourrait un jour, entre ses mains, devenir un bâton de maréchal de France.
Et puis il lui semblait que le marquis Réginald applaudirait, du haut du ciel, à sa détermination.
Après avoir ainsi décidé de son avenir, Raoul se trouva plus tranquille.
Deux journées se passèrent sans amener un seul incident qui mérite d'être rapporté ici.
Le matin du troisième jour, deux heures environ après être sorti de l'hôtellerie dans laquelle il avait couché, Raoul se trouva au pied d'une montée tellement longue et tellement ardue, qu'il mit pied à terre et laissa Bayard le suivre en liberté pour la gravir.
Arrivé au sommet de cette côte difficile, le fils du braconnier s'arrêta un instant, et regarda avec enthousiasme l'immense et magnifique panorama qui se déroulait à perle de vue devant lui.
Au moment où il s'apprêtait à remonter à cheval, il vit, à dix pas de lui, un jeune paysan, presque un enfant, assis au bord de la roule sur le talus d'un fossé.
LES MYSTÈRES pu PALAIS-ROYAL 277
La figure de cet enfant, qui semblait avoir quatorze ou quinze ans tout au plus, était intelligente et douce, mais d'une pâleur livide.
Ses traits contractés et le contour marbré de ses yeux témoignaient 3'un état maladif et d'une souffrance continue.
Il appuyait fortement sa main droite sur sa poitrine oppressée, comme pour y étouffer une douleur aiguë.
Ce paysan était vêtu d'une blouse grossière en étoffe bleue tout usée. Son pantalon de droguet, élimé et déchiré par l'usage, laissait ses jambes à moitié nues ; ses pieds étaient chaussés de lourds sabots.
Quand il s'aperçui que Raoul le regardait avec attention, il baissa vivement les yeux, et uae assez vive rougeur vint colorer ses traits.
Son visage révéla les symptômes non équivoques d'une violente lutte intérieure.
Puis enfin il éloigna de sa poitrine la main qui la pressait, et il étendit cette main vers Raoul, en murmurant d'une voix étouffée ces mots déchirants :
— J'ai faim !...
Raoul s'approcha de l'enfant et lui présenta une pièce de monnaie. Le petit paysan la prit vivement et la baisa en s'écriant:
— Ah! monseigneur, que Dieu vous bénisse!... je ne mourrai pas aujourd'hui...
— Que parlez-vous de mourir, mon enfant? — dit-il, — vous êtes donc bien pauvre et bien malheureux?...
— Oui, monseigneur, bien pauvre et bien malheureux...
— Vous n'avez pas de pain?
— Je n'ai pas mangé depuis avant-hier, monseigneur...
— Oh! mon Dieu!... — murmura Raoul en prenant à l'arçon de sa selle une petite gourde pleine d'eau-de-vie, et en la présentant au jeune paysan qui but avec avidité et sembla revivre aussitôt.
Raoul continua ses questions.
— Vous n'êtes donc pas de ce pays? — demanda-t-il.
— Je suis de six lieues d'ici, monseigneur.
— Pourquoi avez-vous quitté votre village? L^enfant se mit à pleurer au lieu de répondre.
— N'avez-vous point de parents?
— Je n'en ai plus... — balbutia l'enfant. . — Vous êtes orphelin?...
— Je n'ai jamais connu ma mère... Mon père est mort il y a huit jours...
— Et alors, vous êtes parti?...
— Il le fallait bien, monseigneur...
— Pourquoi?
— Mon père avait une maison et deux petits champs... Il les cultivait, je l'aidais de mon mieux, et nous vivions de leur produit... Mais voilà que mon père est mort... des gens à qui il devait quelque argent ont pris la maison et les deux champs... et ils m'ont chassé... Je ne voulais pas mendier... j'ai demandé du travail... on m'a dit que j'étais trop petit et que j'étais trop faible... Alors je suis parti... je suis venu jusqu'au bord de ce fossé, je m'y suis assis hier pensant y mourir... Vous êtes venu... je soufirais tant que le courage m'a manqué et que j- vous ai tendu la main... Je vais acheter du pain et je vivrai encore aujourd'hui... Mais demain, vous ne passerez pas, monseigneur, et je mourrai demain...
Cette histoire si simple et si déchirante remua profondément toutes les fibres du cœur de Raoul, car cette histoire, à la différence près de liiisère et de douleur, était aussi la sienne.
Raoul compara sa situation à celle de ce malheureux enfant ; il se trouva presque heureux en face d'une telle infortune.
— Allons, — se dit-il, — je vais tendre la main à cet enfant comme le marquis Réginald me l'avait tendue autrefois. Cela me portera peutêtre bonheur I
Puis il reprit à haute voix:
— Comment vous nommez-vous, mon anii?
— Je m'appelle Jacques, monseigneur.
— ■ Quel âge avez-vous?
— Quatorze ans.
— Eh bien, Jacques, je ne veux point que vous mourriez demain, ainsi que vous le disiez tout à l'heure. — Tout le monde vous a repoussé, moi, je ne vous repousserai pas. Vous n'aurez plus besoin de mendier, et, si vous voulez me suivre, vous ne manquerez plus de pain...
— Vous suivre, monseigneur I... — s'écria l'enfant avec une expression de joie ardente, mêlée d'un peu de doute, — est-ce possible?
— Oui, — dit Raoul, — j'olîre de vous emmener avec moi.
JACiJUES
L'enfant se jeta à genoux, ses lèvres remuèrent, ou voyait qu'il remerciait Dieu mentalement.
Puis il saisit la main de Raoul et la couvrit de baisers en balbutiant des mots inintelligibles, mais dans l'accent desquels la reconnaissance éclatait.
Notre héros, en se voyant ainsi remercié, en se trouvant protecteur à son tour, en relevant l'enfant ag-enouillé qui lui devait la vie, en devinant qu'il venait de s'attacher à tout jamais une âme, se sentit grandir à ses propres yeux.
— Jacques, — dit-il au bout d'un moment, — nous allons à Paris... L'enfant fit un geste qui signifiait clairement :
— Où vous irez, j'irai; je vous suivrai au bout du monde I... Raoul continua :
— Savez-vous lire, mon enfant?
— Un peu, monseigneur.
— Savez-vous écrire?...
— Un peu aussi, mais très mal...
Le jeune homme sourit de cette réponse naïvo. Puis il demanda:
— Combien y a-t-il d'ici au plus prochain village ?
— Deux lieues, monseigneur.
— Vous êtes trop faible pour marcher jusque-là. Savez-vous monter à cheval?...
— Oui, monseigneur.
— Eh bien! montez Bayard, il est très doux; je suivrai à pied. Un peu de nourriture vous rendra des forces, et aussitôt que j'en trouverai l'occasion, j'achèterai pour vous des vêtements et un cheval, sur lequel vous me suivrez...
L'enfant n'en pouvait croire ses oreilles.
Il se laissa faire cependant, mais convaincu qu'il était le jouet de quelque illusion décevante.
Raoul et Jacques arrivèrent au village, et, ainsi que l'avait prévu Raoul, un bon repas restaura complètement l'enfant.
Tous deux se remirent en route ; — vers le soir, ils atteignirent une petite ville.
Le premier soin de Raoul fut de se faire indiquer par son hôtelier la demeure d'un fripier et colle d'un maquignon.
Chez le premier, il acheta une livrée d'occasion qui se trouva aller tant bien que mal au petit Jacques.
Chez le second, il fit emplette d'un bidet de Normandie, hors d'âge, mais susceptible, s'il était ménagé, de fournir encore un bon service.
11 paya les vêtements trois louis. Le cheval lui en coûta huit, et
moyennant une modique somme, Raoul se trouva pourvu d'un petit laquais fort présentable; car, sous sa veste écarlate, sa culotte grise, son habit bleu à lisérés d'argent et son chapeau galonné de même, Jacques avait vraiment fort bon air.
Le lendemain, il n'y avait plus que huit lieues à faire pour atteindre Paris.
Raoul monta Bavard, et Jacques enfourcha son bidet avec un orgueil facile à comprendre et avec une joie enfantine qui triomphait de son chagrin.
Le fils du braconnier rompit le silence après deux heures de marche.
— Jacques, — dit-il à l'orphelin, — quand vous me parlerez, vous ne m'appellerez plus monseigneur, ainsi que vous le faites...
— Comment faudra-t-il dire ?... — demanda l'enfant.
— Vous me nommerez monsieur le chevalier.
— Oui, monsieur le chevalier, — répondit l'orphelin.
— Et, — continua Raoul, — quand on vous demandera le nom de votre maître, vous répondrez que vous êtes au service du chevalier Raoul de la Tremblaye.
— Je m'en souviendrai, — dit Jacques.
Raoul, on le voit, prenait un nom qui ne lui appartenait point. Mais, en prenant ce nom, était-il bien coupable ?
Nous ne le croyons pas.
Bien avant la nuit, Raoul arrivait dans la grande ville où l'avenir lui réservait une vie aussi accidentée que celle des Gil Blas et des Lazarille. ces immortels aventuriers.
Nous allons le suivre au milieu des catastrophes, des péripéties, des passions, des éblouissements, des intrigues, des joies et des douleurs de cette vie étrange.