‹ Les mystères du Palais-RoyalChapitre 40 sur 183 · LA MAISON DE LA RUE DU GINDRE · texte numérisé non relu

LA MAISON DE LA RUE DU GINDRE

Neuf heures du soir sonnaient à l'horloge de Saint-Sulpice.

Un brouillard très épais s'étendait "sur Paris, ne laissant distinguer les lanternes des carrosses et les falots des porteurs de chaises que comme dos étoiles perdues dans la brume, égarant les piétons, faisant jurer les cochers, damnant les soldats du guet et favorisant les voleurs, qui,

L'enfant se jeta à genoux, ses lèvres remuèrent, on voyait qu'il remerciait Diou mentalement. (P. 280.)

LIV. 36. - .XAVIER DE MO.NIÉPI.\. — LES MYSTÈP.KS DU PALAIS-ROYAL. — ÉD. J. ROUFF ET 0'". LIV 36.

plutôt que de ne point tenter de bons coups à la faveur de ce manteau de vapeurs sombres qui les rendait invisibles et insaisissables, se seraient dévalisés les uns les autres.

Le brouillard semblait plus impénétrable et plus nauséabond que partout ailleurs dans une abominable ruelle qui venait rejoindre, non loin de la place Saint-Sulpice, la rue du Yieux-Golombier.

Cette ruelJe, étroite, fangeuse et longue, s'appelait alors et s'appelle encore aujourd'hui la rue du Gindre.

Il y a deux ou trois ans, elle avait conservé dans toute son intégrité la physionomie de coupe-gorge qui la caractérisait à l'époque où se passent les faits dont nous sommes l'historien.

Ses maisons, noires et crevassées comme des centenaires décrépites, avaient toutes l'aspect repoussant d'autant de repaires et de mauvais lieux.

De rares ouvertures, de petites lucarnes chassieuses, perçaient comme à regret leurs façades.

Des portes étroites et basses semblaient se cacher près, des pa.é boueux, honteuses de donner accès dans ces demeures de ministre. app:ironce.

En plein midi, la plupart des honnêtes gens aimaient mieux faire un long détour que de traverser la rue du Gindre.

Une fois la nuit venue, elle n'était hantée que par ceux qu'y attiraient la pensée du crime ou les excitations de la plus ignoble débauche.

Le soir dont il s'agit et à l'heure que nous avons indiquée un peu plus haut, plusieurs individus dont on ne pouvait distinguer les traits ni môme la tournure, s'engagèrent successivement dans l'horrible ruelle et frappèrent l'un après l'autre, d'une façon particulière, à une porte qui s'ouvrit pour les laisser passer et se referma derrière eux.

Un observateur qui, dans un intérêt quelconque, se serait embusqué auprès de cette porte, en aurait compté huit.

Nous allons suivre le dernier de ces inconnus.

Derrière la porte se trouvait une allée infecte, dont les dalles disparaissaient à demi sous une couche de boue gluante.

Cette allée était plongée dans les plus profondes ténèbres.

Quand on avait compté quarante pas^ à partir du seuil, on rencontrait la première marche d'un escalier de bois vermoulu, enchâssé dans une sorte de cage tournante et pourvu dune corde grasse au lieu de rampe.

Dix-huit marches conduisaient au premier étage.

Après en avoir franchi dix-huit autres, on arrivait au second.

Là s'arrêta l'inconnu que nous suivons.

Il s'orienta dans l'obscurité et frappa trois coups, à intervalles réguliers, contre le panneau d'une porte, qui s'ouvrit aussitôt comme un instant auparavant s'était ouverte celle de l'allée.

Une nappe de lumière jaillit alors sur l'escalier et l'éclaira jusqu'à ce que la porte se fût refermée.

La pièce dans laquelle venait de pénétrer l'inconnu était une antichambre de bonne apparence et illuminée avec un grand luxe.

Cinq ou six manteaux et autant de chapeaux étaient suspendus à des palères, fixées à la muraille exprès pour cet usage.

Tandis qu'un laquais, vêtu de brun, débarrassait le nouveau venu de son chapeau et de son manteau qu'il accrochait auprès des autres, on entendait à l'intérieur du logis un bruit joyeux de voix et de chansons, ot un cliquetis de verres qui s'entre-choquaient et de fourchettes qui fonctionnaient activement.

— Bourguignon, — dit l'arrivant au laquais, — il me paraît, mon garçon, que je suis en retard...

— Dame! — monsieur le vicomte, — un peu... — répondit le vale d'un air de familiarité mélangé d'une faible dose de respect.

— Sont-ils tous là-dedans?

— Oui, monsieur le vicomte.

— Mademoiselle aussi?...

— Mademoiselle est arrivée la première.

L'inconnu ne poussa pas plus loin ses questions, et il entra dans la pièce d'où s'échappaient les bruits que nous avons signalés.

Celte pièce était tout à la fois un salon et une salle à manger.

Des meubles somptueux en lampas oriental et en bois doré la garnissaient.

Des tentures d'étoffe déguisaient la nudité primitive des murailles.

Un véritable tapis des manufactures royales d'Aubusson recouvrait le sol carrelé.

Au milieu de ce salon se dressait une grande table, chargée de mots délicats servis dans de la vaisselle plate, et de vins exquis contenus dans des flacons en cristal de Bohème.

L'argenterie était splendide.

Seulement, on aurait pu s'étonner de ce que toutes les pièces de cette argenterie, aussi bien que la vaisselle plate, étaient de formes différentes et portaient des écussons divers et des initiales variées.

Aucun des convives ne semblait remarquer cette particularité et y attacher la moindre importance.

Ces convives étaient au nombre de sept. Six hommes et une femme.

Leurs costumes semblaient attester qu'ils appartenaient à des professions bien différentes, et il eût été difficile de s'expliquer, dans le premier moment, quelle circonstance pouvait les réunir ainsi.

Le premier portait un uniforme de major au régiment de Royal- Champagne.

Le second était enveloppé dans une robe de moine, et le capuchon rabattu de son froc laissait voir sa tête rasée, à l'exception, bien entendu, de la couronne monacale.

Le troisième, qui cependant se trouvait sur un pied d'évidente égalité avec tous les autres, était vêtu d'une éclatante livrée vert et or.

Le quatrième avait l'air d'un commissionnaire médaillé.

Le cinquième semblait un honnête bourgeois, de mine modeste et de discrète allure.

Le sixième, celui qui venait d'entrer, paraissait un gentilhomme fort infatué de son mérite et de sa personne.

La physionomie grave et importante et la respectable obésité du septième, lui donnaient l'apparence d'un intendant de bonne maison.

Enfin, le huitième et dernier convive, que, par galanterie, nous aurions dû nommer le premier, était la personne dont nous avons entendu Bourguignon et son interlocuteur parler sous le nom de mademoiselle.

Page 1