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LA JUSTICE DE DIEU

A mesure que Madeleine avançait, ses mouvements devenaient plus lents et plus douloureux.

Évidemment ses forces trahissaient sa résolution énergique.

Elle ne se décourageait point, cependant, et la pensée ne lui venait même pas de renoncer à l'œuvre infernale qu'elle s'était juré d'accom-,

plir.

Il eût été étrange et terrible de voir en ce moment, à la faible lueur d'une lampe presque sépulcrale, cette femme à moitié morte, ce cadavre vivant, ce squelette animé d'un reste d'existence, ramper ainsi sur le sol.

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avec dos mouvements brusques et interrompus, selon que les douleurs de la paralysie se faisaient sentir d'une manière plus ou moins aig-uë.

A coup sûr, les plus fermes esprits auraient cru à quelque fantastique et horrible vision.

Madeleine, nous le répétons, avait ouvert la porte de sortie.

Elle se trouva ainsi en haut des marches de Fescalier.

Là ses forces l'abandonnèrent complètement, et ses souffrances devinrent telles qu'il lui fallut, pour comprimer les cris que lui arrachait la douleur, mordre, à s'y briser les dents, la g-arde de son poignard.

Elle s'assit sur la première marche et elle attendit.

Cette crise d'intolérables tortures dura quelques minutes; puis, aussitôt qu'un instant de répit se manifesta, Madeleine se remit en marche et commença à descendre.

Dans l'état où se trouvait l'exécrable femme, opérer cette descente était un travail gigantesque.

Madeleine, tenant toujours son poignard entre se3 dents, afin de conserver le libre usage de ses bras, se soutenait sur ses mains et sur ses coudes, et laissait couler son corps de la marche supérieure à la marche inférieure .

Le contact de sa jambe paralytique avec les dalles glacées de l'escalier faisait circuler un froid mortel jusque dans la moelle de ses os, et ralentissait de plus en plus ses mouvements.

Elle commençait à trembler d'avoir entrepris une tâche qu'elle ne pourrait pas pousser jusqu'cà la fin.

Déjà, plus d'une fois, elle s'était demandé avec une angoisse croissante :

— Comment remonterai-je?...

— Et, cependant, elle avançait toujours... Enfin elle toucha la dernière marche.

Elle se trouvait dans cette espèce de vestibule dont nous avons déjà parlé, et qui conduisait à la porte de la rue.

Celle de la chambre de Raoul se trouvait sur la gauche, à dix pas à à peine de Madeleine.

Un instant encore et elle allait toucher au but.

Cette certitude la ranima.

Seulement, de la dernière marche de l'escalier à la salle basse, il n'y avait aucun point d'appui et il fallait marcher sans soutien.

A la vérité, Madeleine avait la ressource de ramper sur le sol, ainsi qu'elle l'avait fait jusqu '-là.

Mais la lenteur infinie de ce genre de marche effraya son impatience.

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D'ailleurs elle sentait son sang battre dans ses artères avec une vivacité fébrile (ju'elle prenait pour un retour de vigueur.

Elle se cramponna donc à la rampe de l'escalier, et elle se leva toute droite ; puis, ne voulant pas se donner le temps de la réflexion, elle détacha ses mains du balustre de fer qui les soutenait, et elle s'efforça de marcher. •

En ce moment elle dut éprouver ce que ressent le nageur inexpérimenté qui vient de s'aventurer témérairement trop au large dans un endroit profond, et qui voit que le, courant l'entraîne, que ses forces l'abandonnent, qui voit que son savoir lui fait défaut, enfin que la vague le domine et va Fengloulir pour jamais.

Il veut retourner en arrière et gagner un endroit moins périlleux, — il n'est déjà plus temps'..,

Leau qui l'entoure, et qui l'enveloppe comme un froid et inexorable linceul, le soulève, l'emporte et refuse de lâcher sa proie.

De môme, Madeleine, chancelant comme un arbre déraciné, comprit sa complète impuissance. — Ses pieds ne pouvaient faire un pas, ses jambes refusaient de la porter en avant.

Elle essaya de se retourner; elle étendit sa main gauche pour se cramponner de nouveau à la rampe de l'escalier.

Mais la paralysie venait de s'étendre dans cette main, qui retomba inerte sans avoir touché le but. .

Alors un éblouissement passa devant les yeux de Madeleine.

Il lui sembla qu'elle était ballottée par un vent d'orage au milieu de feux mouvants qui tournaient avec une vitesse prodigieuse.

Elle frappa l'air de ses deux bras qui ne rencontrèrent que le vide.

Les dalles polies du vestibule lui parurent se dérober sous elle, et elle s'abattit de toute sa hauteur, d'abord sur son bras gauche que le poids de son corps brisa comme un verre, puis sur la pointe du poignard que sa main droite avait repris et dont la lame, lui entrant dans la poitrine à côté du sein gauche, en ressortit par derrière entre les deux épaules.

Madeleine poussa un cri terrible, un cri surhumain de désespoir, et d'agonie.

Elle essaya de lutter devant la mort, mais déjà des flots de sang envahissaient sa poitrine et montaient à ses lèvres en écume empourprée.

Une suprême convulsion secoua ses membres et tordit sou buste ; ses lèvres s'ouvrirent pour pousser un second cri et ne laissèrent s'échapper qu'il jet de sang; ensuite ses membres se raidirent, ses yeux touriièi'enl dans leur orbite; puis jtlus l'ien, pas même un tressaillement, ne vint agiter les libres du corps étendu sur les dalles.

Oh! ma mère!... mère!... mèrel... (P. 62.)

Madeleine de Chambard était morte.

Nous ne dirons pas : Dieu ait son âme!

Ce serait, nous le croyons du moins, former un souhait trop inutile. Cependant le cri désespéré de Madeleine était venu troubler Jeanne au milieu de son calme sommeil.

Dans le premier moment, la jeune fille crut qu'elle venait d'être

LIV. 8. — XAVIER DE aONTÉPlN. — LES MYSTÈRES DU PALAIS-ROYAL. — ÉDIT. J. ROUFF ET C'*. LIV. 8>

le jouet de quelque mauvais rêve, et elle essaya de se rendormir.

Mais le souvenir de cet horrible cri qu'elle avait entendu la poursuivait sans relâche et enfantait dans son esprit les images les plus lugubres.

Elle prit le parti de se lever afin de s'assurer par elle-même du peu de fondement de ses terreurs.

Elle sauta donc en bas de son lit, et, passant à la hâte les premiers vêtements qui se trouvèrent sous sa main, elle courut à la porte de sa chambre et voulut l'ouvrir.

Cette porte résista.

Nous savons déjà que Madeleine en avait poussé les verrous du côté opposé,

La frayeur et les inquiétudes de Jeanne grandirent aussitôt et semblèrent prendre une terrible réalité.

La jeune fille se croyait certaine qu'il était impossible à sa mère de sortir sans aide de son lit.

Qui donc avait poussé les verrous de cette porte qui la faisait prisonnière?

Quel effrayant rapport y avait-il entre cette porte fermée et le cri que, dans son trouble, il lui semblait sans cesse entendre retentira son oreille?

Jeanne frappa la porte avec ses poings crispés et l'ébranla à deux reprises.

Mais la porte était épaisse et les verrous solides.

Jeanne comprit qu'elle allait devenir folle si cette situation se prolongeait.

Elle cria de toute la force de sa poitrine :

— Ma mère!... ma mère!... — répéta-t-elle une seconde fais avec plus d'énergie encore.

Puis, comme l'écho de la nuit lui redisait seul son cri de désespoir, elle perdit complètement la tête et elle s'élança vers la fenêtre qu'elle ouviit.

La nuit était profonde, la route était déserte.

Jeanne attacha les draps de son lit à un barreau de fer, et, sans chaussures à ses pieds nus, sans rétléchir aux périls d'une chute presque inévitable et peut-être mortelle, la jeune fille se laissa couler du premier étage sur la route.

Un miraculeux hasard permit qu'elle atteignît le sol sans s'être fait la moindre blessure.

A peine ses pieds eurent-ils touché la terre qu'elle prit sa course du côté de Marly-la-Machine, avec une vitesse aussi grande que si elle avait été poursuivie par une légion de fantômes.

Les cailloux de la route mettaient ses pieds en sang, mais elie ne sentait pas la douleur.

Sa poitrine était haletante, mais elle ne ralentissait pas sa course.

Enfin, elle atteignit la première maison.

Elle tomba contre la porte de cette maison en gémissant. — La force lui manquait également pour appeler et pour frapper.

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