‹ Les mystères du Palais-RoyalChapitre 41 sur 183 · MADEMOISELLE · texte numérisé non relu

MADEMOISELLE

On ne saurait imaginer quelque chose de plus gracieux et de plus séduisant que le visage et la tournure de cette jeune fille.

Mademoiselle, à laquelle il était impossible de supposer plus de dixhuit à vingt ans, avait un doux et ravissant visage, blanc et rose comme un pastel de Latour, et couronné de cheveux d'un châtain pâle, merveilleusement soyeux et épais.

Ses yeux, d'un bleu sombre et profond, tantôt lançaient de vifs regards comme des flèches acérées, tantôt se voilaient d'un nuage de rêverie mélancolique.

L'expression de ces yeux et de ces regards devait être irrésistible.

La bouche, très petite et rouge comme la fleur du grenadier, laissait

voir, en s'entr'ouvrant par un sourire, des deuts mig-noiines et réaulières, aussi blanches et aussi nacrées que des perles.

L'exquise distinction du visage de cette jolie personne s'accordait bien avoc la petitesse aristocratique des mains et la cambrure espagnole d'un pied étroit et long.

Quant à la taille, svelte et souple au delà de toute expression, elle était de tout point (pour nous servir d'une expression alors de mode) celle d'une nymphe bocagère.

L'enchanteresse que nous venons de décrire était vêtue d'une robe de taffetas changeant, d'un gris pâle à reflets mordorés, d'une simplicité et d'un goût parfaits.

Le militaire, le convive en livrée et le gentilhomme semblaient jeunes.

Le moine, le commissionnaire, l'intendant et le bourgeois avaient dépassé la quarantaine, et les deux premiers paraissaient même de beaucoup plus âgés.

Comment donc une jeune et belle fille qui, selon toute apparence, était bien née et bien élevée, se trouvait-elle seule au milieu de sept hommes d'âge et de conditions divers, riant avec eux, trinquant avec eux, buvant avec eux sans gêne et sans embarras?

Comment enfin cette réunion avait-elle lieu dans un appartement luxueux et autour d'une table servie avec les recherches les plus somptueuses et les plus raffinées, dans une vieille et salle maison de cette horrible rue de Gindre?

Voilà ce que, sans doute, nous ne tarderons guère à savoir.

Le huitième convive, au moment oii il entra dans la salle du festin, fut accueilli par une joyeuse et bruyante clameur.

— Bonjour, vicomte!...

— Comment te portes-tu, vicomte?...

■ — Vicomte, comme tu viens tard!...

— Je bois à ta santé, vicomte!...

Voilà ce que crièrent à la fois toutes les bouches.

— Bonsoir, mes très chers, bonsoir, ma gentille Emeraude î — répondit gaiement le nouveau venu.

Il s'empara d'un siège resté vide à côté de la jolie fille qu'il venait de nommer Emeraude et qu'il embrassa sans façon sur les deux joues

Puis il continua, après avoir rempli simultanément son assiette et son verre :

— Je suis en retard, c'est vrai; mais soyez tranquilles, je vous rat traperai.

Et effectivement, à la manière dont il mit tout aussitôt les morceaux doubles et dont il vida son verre sans relâche, il sembla vouloir, non seulement rattraper, mais dépasser ses compagnons.

Les convives regardèrent pendant un instant les exploits de ce robuste appétit, en silence et avec une admiration non équivoque.

Puis, la conversation interrompue se renoua, devint générale, s'enchevêtra et forma un ensemble bruyant qu'entrecoupaient des éclats de voix et de fragments de chansons à boire.

Le moine ne donnait point l'exemple de la sobriété, et la jeune fille elle-même tenait tête aux plus hardis buveurs et dépassait volontiers dans ses paroles les dernières limites de la retenue et de la décence.

Le repas se prolongea jusqu'à près de minuit, puis le vicomte se leva, alla s'adosser à la cheminée, et dit :

— Et maintenant, mes très chers, occupons-nous des affaires sérieuses.

— Oui, oui, — répondirent unanimement les convives. La journée a-t-elle été bonne? — demanda le vicomte.

— Heu ! heu ! — murmurèrent deux ou trois voix.

— Voyons, — continua le personnage auquel la parole semblait dévolue, — qu'avez-vous fait ?

Personne ne dit mot.

— Procédons par ordre, — poursuivit le vicomte. — Je commence par notre charmante Emeraude...

— Oh! — s'écria la jeune fille, — ce n'est vraiment pas la peine de parler de moi!... j'ai perdu mon temps ou à peu près...

— Enfin, si peu qu'il y ait, il y a cependant quelque chose, n'est-ce pas?...

— Voilà tout, — dit Emeraude en tirant de sa poche un petit écrin en maroquin rouge qu'elle ouvrit.

Cet écrin contenait un bracelet en or, enrichi de perles de peu de valeur.

— D'où vient cela? — demanda le vicomte.

— De chez le petit joaillier de la rue du Bac. C'est un magasin sui lequel il ne faut plus compter. Depuis mes dernières visites, ce boutiquier de malheur est devenu effroyablement soupçonneux. Il ne vous perd pas de vue un seul instant, et ses yeux dévorent vos mains...

Le vicomte soupesa le bracelet pendant un instant et l'examina avec attention.

— En effet, — dit-il ensuite, — c'est bien mesquin !... je ne donnerais pas dix louis de ce colifichet... Demain, ma chère enfant, il faudra faire en sorte d'être plus heureuse.

— On tâchera, — répondit Emeraude.

— A toi, Jambe-de-Gerf, — reprit le vicomte en s'adressant au faux commissionaire.

— Moi, — fit ce dernier, — c'est encore pis. Je m'étais installé près du Palais-Royal, attendant quelque aubaine. On vint me chercher d'une maison voisine pourporter une malle. Elle était assez lourde, et j'en tirais un favorable aug ure ... *

— Où est-elle, cette malle?

— Au magasin, parbleu !

— Eh bien?

— Eh bien! elle ne contient que de vieux habits et du linge en mauvais état. J'étais complètement volé.

Le vicomte se mit à rire, et les autres convives l'imitèrent.

— Je vois, en effet, — poursuivit-il, — que la journée n'a pas él6 bonne pour vous autres. A ton tour, frère Boniface.

Le prétendu moine étala sur la table un rosaire à grains d'or, une bourse garnie de quelque monnaie, une montre, et un médaillon entom'c de petits diamants.

— J'ai récolté cela chez des âmes pieuses, — dit-il. — Je sais que c'est mesquin ! Hélas ! mes très chers frères, la dévotion s'en va !... Presque partout, quand on me reçoit, on me reçoit dans l'antichambre !... Il faudra changer ma spécialité, laisser repousser mes cheveux, couper ma barbe et me faire mécréant!... Le froc ne rapporte plus I...

Un long et bruyant éclat do rire accueillit les paroles du faux capucin.

— Bravo, Tournesol! bravo ! — lit le vicomte au bout d'un instant, — de moine à mécréant il n'y a que la main ! Nous aviserons à te choisir une autre industrie !...

— Vous m'obligerez, — répondit Tournesol; — - depuis quelque temps le froc ne m'attire que des humiliations et des déboires, et j'ai hâlc de le quitter.

— As-tu quelque chose en vue?

— Oui, vraiment.

— Quoi donc?

— Ma poigne est solide, mon coup d'œil juste et mon cœur bien placé!... Vous en convenez, n'est-ce pas?...

LES iMYSTÈRES DU PALAIS-ROYAL

Nous montâmes ainsi jusqu'à une chambre du premier étage. (P. 294.)

— Sans doute ; mais à quoi diable veux-tu en venir?...

— A ceci: Je souhaite me faire spadassin.

— Triste métier! — s'écria le vicomte avec une moue significative.

— Excellente industrie, au contraire, — répliqua vivement Tournesol ; — on a je ne sais combien de cordes à son arc. Quand l'une d'elles vous fait défaut, l'autre est toujours à votre service.

"> — Explique-toi plus clairement, mon ami.

UV. 37. — XAVIER DE MONTÉPIN. — U:S MYSTÈRES DU PALAIS-ROYAL. — ÉD. J. ROUFF ET Ci^. LIV. 37

— Volontiers. D'abord, grâce à une mine belliqueuse, à de longues moustaches retroussées en croc et à une rapière gigantesque, on est l'effroi des petits bourgeois et la coqueluche des petites bourgeoises. Par conséquent, rien n'est plus facile que de lever des contributions sur les maris par la peur, et sur les femmes par l'amour! Ce n'est pas tout: on se. montre assidu aux Porcherons et dans les promenades, on fréquente tous les endroits de plaisirs, l'on cherche querelle aux quidams d'allure débonnaire et aux provinciaux de figure naïve, braves gens à qui le moindre coup d'épée inspire une terreur salutaire, qui préfèrent une saignée à leur bourse à une saignée à leur individu et qui s'allègent volontiers de quelques pistoles pour éviter un combat dont la seule pensée les fait frissonner de la tête aux pieds. Joignez à cela qu'on met sa durandal au service des jaloux peureux et de tous ceux qui veulent se venger d'un ennemi sans courir les chances d'un duel, et vous verrez que de très notables profits peuvent et doivent résulter de cette honorable position de spadassin. N'est-ce point votre avis, vicomte?

— • Peut-être as-tu raison. Tournesol, — • répondit le personnage ainsi interpellé ; — agis donc à ta guise et jette le froc aux orties pour revêtir le harnais de guerre, puisque telle est ta fantaisie.

— Merci, — dit Tournesol en cambrant mart.'a'ément sa haute taille, en relevant la tête d'une façon belliqueuse et en se posant le poing sur la hanche ; — dès demain, vous me verrez à l'œuvre et je vous réponds que je ne serai point un membre inutile de notre association.

Le vicomte, après le colloque que nous venons de rapporter, continua l'espèce d'interrogatoire auquel les honnêtes gens que nous mettons en scène répondaient d'une façon si catégorique.

Il questionna successivement le major au régiment de Royal-Champagne, l'intendant de bonne maison et le domestique en livrée vert et or.

Chacun d'eux apporta à la caisse commune le fruit de ses brigandages de la journée.

Le bourgeois de mine modeste dut rendre compte à son tour de l'emploi de son temps.

— Moi, — dit-il, — je n'apporte rien...

— Comment ! — s'écrièrent deux ou trois voix.

— Voilà qui va mal, monsieur Benoît! — murmura le vicomte.

— Mes chers collègues, — répondit M. Benoît, — vous me jugez bien vite, ce me semble, et vous me condamnez bien légèrement! Est-ce donc à dire que le chasseur ait mérité des reproches quand il rentre au logis les mains vides, mais après avoir trouvé les traces du gibier qu'il pourchassera et qu'il rapportera le lendemain?...

— Où tend ce préambule? — demanda le vicomte.

— Vous le saurez dans un instant, et je crois que, bien loin d'encourir vos reproches, j'aurai droit à quelques éloges.

— • Nous attendons, — murmurèrent les associés.

— M'y voici:

« Le hasard, ce grand maître des choses de ce monde, avait conduit aujourd'hui mes pas du côté de la Chapelle, et j'avais laissé faire le hasard, car il n'est pas rare de rencontrer de bonnes aubaines extra muros. La chance, d'ailleurs, ne m'avait point souri, et je m'en revenais à Paris, pédestrement et tout penaud.

« J'allais franchir la barrière Saint-Denis, quand je fus arrêté par un grand encombrement de chariots, de coches et de carrosses.

« Une charrette, dont la roue s'était brisée, causait cet encombrement. La foule s'amassait, les cochers juraient et les chevaux piaffaient dans la boue.

« Comme je ne voulais point exposer mes bas chinés à recevoir des éclaboussures au milieu de cette bagarre, je me rangeai le long des maisons, le plus près du mur qu'il me fut possible, et j'attendis.

<( Au bout de cinq minutes, on avait relevé la charrette et la file de voitures se remettait en mouvement.

« J'allais suivre la foule qui se dissipait peu à peu, quand je vis venir à moi un cavalier bien monté qui s'était trouvé pris au milieu de la bagarre et auquel, sans doute, ma figure inspirait une confiance dont j'étais digne.

« Ce cavalier était un jeune homme de seize à dix-huit ans au plus, entièrement vêtu en noir.

« La boue qui couvrait son cheval et qui souillait les bords de sou manteau, indiquait qu'il venait de faire une longue route.

« Il était suivi d'une façon de petit laquais, fort mal monté et vêtu d'une livrée de hasard...

« Le jeune cavalier s'approcha de moi, ainsi que je viens de vous le dire.

u II porta la main à son chapeau qu'entourait un large crêpe noir, il le souleva à demi et il me dit :

« — Me permettez-vous, monsieur, d'avoir l'honneur de vous adresser une question?

« Je le saluai à mon tour avec une parfaite courtoisie, je mis sur mes lèvres un sourire empreint de la plus bienveillante bonhomie, et je répliquai que j'étais entièrement à sa disposition et que je me ferais un véritable plaisir de répondre, non seulement à une question, mais bien à cent, s'il jugeait convenable de me les adresser. »

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