LES FILLES DE M. BENOIT
M. Benoît continua son récit, que tous les convives de la rue du Gindre écoutaient avec une religieuse attention.
« Je vis à merveille, — reprit-il, — que le jeune cavalier était enchanté de l'affabilité de mes manières.
a — Monsieur, — me dit-il, — êtes-vous de Paris?
(( Oui, monsieur, — lui répondis-je, — bourgeois de Paris, né dans le quartier Saint-Denis, où nous faisons, de père en fils, depuis trois cents ans bientôt, le commerce des laines en gros et en détail. Nicolas Benoît, pour vous servir s'il en était capable, à l'enseigne du Bélier d'argent.
^^ Alors, monsieur, vous devez connaître merveilleusement bien
la grande ville?...
„ Je n'en ignore, — monsieur, — ni une ruelle ni un cul-de-sac.
u Soyez donc assez bon, — monsieur, — pour me tirer de l'embarras dans lequel je me trouve...
(( Faites-le-moi connaître, etje ferai de mon mieux pour vous satisfaire.
« — Je suis étranger, monsiem\
(( — Je m'en doutais.
u Je viens à Paris pour la première fois; je n'y ai aucune relation
et je vous prie de m'indiquer une hôtellerie modeste, mais sûre, où je n'aie rien à craindre pour ma petite fortune que je porte tout entière avec moi.
« Ces dernières paroles résonnèrent à mes oreilles comme le clairon résonne à celles du cheval de bataille.
« Mes yeux se portèrent instinctivement sur une valise très gonflée que des courroies de cuir attachaient derrière la selle du jeune homme, et d'où s'échappait, à ce qu'il me sembla, un bruissement métallique à chacun des mouvements du cheval.
« Je devinai que Mercure, le dieu des gens habiles, m'envoyait une capture pour laquelle je n'aurais pas même eu la peine de tendre mes filets, etje me hâtai de répondre :
« — Rien ne m'est plus facile, monsieur, que de vous donner le renseignement que vous attendez de moi. — Je connais une petite auberge, tranquille et point coûteuse, et dont le maître est sans contredit le plus honnête homme qui se puisse imaginer.
« — Et OÙ est située cette hôtellerie, s'il vous plaît?
« — Rue de Paradis-Poissonnière, à l'enseig-ne delà Toùo7i d'or.
a — Je vous aurai, monsieur, une obligation de plus, si vous voulez bien m'apprendre quel chemin je dois suivre pour y arriver.
« — Je vous renseignerais de grand cœur, mais il est certain que vous vous égareriez plus de dix fois en route.
« — Comment donc faire?
« — Rien n'est plus simple. Je vais justement de ce côté, et, s'il vous convient de ralentir un peu le pas de votre cheval, je vous conduirai moi-même.
« — Quoi! monsieur, vous auriez la bonté?...
« — C'est un plaisir pour moi, monsieur...
« — Dans ce cas, j'accepte votre offre obligeante, et je vous suis reconnaissant comme je le dois...
M Nous nous mîmes en route, et nous échangeâmes, chemin faisant, toutes sortes de banalités et de lieux communs sans aucun intérêt.
« Vous devinez facilement, mes chers associés, quel motif m'avait poussé à indiquer au jeune provincial l'hôtellerie de la Toisoti d'or, préférablement à toute autre.
« Cette auberge est, sinon un véritable coupe-gorge, du moins une maison de renommée douteuse, et la conscience de l'hôte est des plus faciles et des plus accommodantes.
« Nous arrivâmes dans la cour.
« — Vous voici au gîte, dis-je à mon jeune homme; — permettezmoi de vous souhaiter bonne chance dans Paris et de vous quitter.
« — Me quitter ainsi! — s'écria-t-il en sautant à bas de son cheval et en me prenant vivement la main, — vous ne le forez pas sans m'avoir accordé la faveur de vider avec moi un flacon de vin d'Espagne.
« Je prétextai des affaires urgentes; j'aflirmai que je n'étais point maître de mon temps ; enfin, je me défendis d'accepter.
« Le jeune homme insista chaleureusement.
(( Je m'y attendais, et je finis par céder.
« Un palefrenier s'apprêtait à emmener les chevaux à l'écurie.
« — Attendez un instant, — lui dit mon compagnon en débouclant les courroies qui attachaient la valise à la seile.
« Un autre domestique s'avança pour prendre cette vahse.
« J'approchai ma bouche de l'oreille du jeune homme, et je lui dis tout bas :
— Il y a de l'or, là-dedans, n'est-ce pas?
« — Oui, — répondit-il d'un air étonné.
2f4 LliS MYSTÈRES DU PALAIS-ROYAL
<' — Alors, — continuai-je du même Ion, — ne soufl'rez pas qu'on y touche. Sans doute la maison est sûre, mais il ne faut pas exposer personne à la tentation... Je vous aiderai à porter celte valise...
« Il me remercia du geste, et il me fit signe qu'il acceptait mon oiïre.
« Je pris la valise par une de ses poignées, et je fus étonné et ravi de sa pesanteur.
« Nous montâmes ainsi jusqu'à une chambre du premier étage, la seule qui se trouvât vacante en cet instant.
« Mon compagnon me serra de nouveau la main, puis il demanda une bouteille de vin de Xérès et deux verres.
« Cotte bouteille et ces deux verres furent placés sur une pelile table qui se trouvait au milieu de la chambre.
« Le jeune homme s'assit d'un côté de cette table.
« Je pris place en face de lui.
« Il remplit les verres jusqu'au bord de cet ambre liquide qu'on appelle du vin de Xérès. Ensuite il tendit son gobelet vers moi.
« Je lui rendis cette politesse; nos gobelets s'cntre-claquèreut, el il but, après avoir dit :
— A votre santé, monsieur Benoît...
— A votre prospérité et à la réussite do tous vos projets, — répondis-jo.
« Et j'ajoutai presque aussitôt :
,( — Oserais-je vous demander, monsieur, à qui j'ai le plaisir de
parler?
(( — Au chevalier Raoul de la Tremblaye, — répondit le jeune
homme.
« Je me levai de mon siège et je m'inclinai profondément en m'écriant d'un ton pénétré :
a — C'est bien de l'honneur pour un pauvre bourgeois de Paris, comme moi, que d'être admis à s'attabler en compagnie d'un noble gentilhomme comme monsieur le chevalier... et je prie monsieur le chevalier de croire à l'expression sincère de toute ma gratitude!...
« — Ne parlons pas de cela, — fit-il ; — asseyons-nous, mon cher monsieur Benoît, et buvons...
« J'obéis.
« Il remplit mon verre et je portai de nouveau sa santé, mais cette fois, en lui donnant son nom et son titre.
« J'entre avec vous, mes chers associés, dans tous ces détails qui peuvent vous paraître mesquins et insignifiants, mais qui sont indispen-
sahles pour vous faire bien comprendre par quelle pente insensible, par quels moyens babiles et détournés, par quelles transitions délicates, je suis arrivé peu à peu à capter complètement la confiance et les sympathies de ma nouvelle connaissance...
« — Que pensez-vous de ce xérès? — me demanda-t-il après avoir bu.
« — Je le trouve parfait.
« — C'est là votre avis?
« Oui, en conscience. N'est-ce pas aussi le vôtre, monsieur le chevalier?...
« — Ah! — fit-il, — j'en buvais de meilleur au château de mon père!...
« Et je vis une expression de vif regret passer sur le visage du jeune homme.
« Que regrettait-il?
« Etait-ce le château, le xérès ou le père?...
« Je voulus sortir de cette incertitude et je dis :
« — Monsieur votre père a dû ne se séparer de vous qu'avec un bien amer et bien profond chagrin?
(( — Ne voyez-vous donc pas que je suis en deuil? — murmura-t-il d'une voix sombre.
(' — Oh! mon Dieu! — m'écriai-je, — est-ce que vous auriez eu le malheur. . . Taffreux malheur?. . .
« Je m'interrompis.
« Il acheva ma phrase.
u — De perdre mon père! — dit-il. — Oui, monsieur, j'ai eu cet irréparable malheur...
« Ma physionomie se mit en deuil à l'instant même, et j'essuyai une larme qui ne coulait point.