‹ Les mystères du Palais-RoyalChapitre 43 sur 183 · LA CURIOSITE DE M. BENOIT · texte numérisé non relu

LA CURIOSITE DE M. BENOIT

« Il y eut entre le chevalier et moi un silence de quelques minutes, poursuivit M. Benoît.

« Puis, comme mon visage continuait à affecter la désolation la plus profonde, le jeune homme, touché de voir combien je prenais part à ses douleurs, me tendit la main et serra la mienne en me disant :

(, — Je vois, monsieur, que vous êtes un homme de rrnur, et je vous remercie profondément de l'intérêt que vous voulez bien me

porter!...

« A cela, je répondis que cet intérêt n'avait rien que de naturel, et que M. le chevalier m'obligerait en disposant de moi, de mon temps, de ma bourse, de mon crédit et de mes démarches...

(( — J'accepte vos offres gracieuses, — répliqua le jeune homme en souriant, — et j'en profiterai, excepté cependant de celle de votre bourse, dont je n'ai nul besoin. Je ne suis pas riche, mais j'ai de quoi vi\Te, du moins pendant un certain temps, sans recourir à l'aide de personne...

« J'essayai quelques questions.

« — Y a-t-il longtemps, monsieur le chevalier, — demandai-je, — que vous avez eu le malheur de perdre monsieur votre père?

(( — Hélas! — s'écria-t-il, — sa fosse est encore entr'ouverte,..

(( — gi j'en juge d'après votre désespoir, ce noble gentilhomme devait être digne de tout l'amour et de tous les regrets d'un fils tel que vous.

« — Ma vie entière ne suffira pas à le pleurer comme il le mérite.

« — Madame votre mère vit encore, sans doute?

« — Non, monsieur, ma mère est morte...

« — Au moins, il vous reste des frères?...

« — Je suis fils unique.

« — Quelques parents!

« Aucun.

(( — Comment! vous êtes seul au monde?

<( — Vous l'avez dit, monsieur; oui, je suis seul au monde!...

« — Ah! vous devez avoir grande hâte de rejoindre vos amis!...

« — Des amis! je n'en ai pas un!...

« — Quoi! personne ne vous attend à Paris?...

« — Personne.

« — Ah! pauvre jeune homme!... pauvre jeune homme!... — m'écriai-je.

« — Puis, je repris aussitôt :

« — Excusez cette familiarité,, monsieur le chevalier...

(( — Non seulement, je l'excuse, mais je vous en sais gré...

« — Je tremble que ma curiosité ne vous importune...

« — En aucune façon.

« — Alors, monsieur le chevalier, puisque vous daignez tolérer les questions peut-être indiscrètes que me dicte l'intérêt que je ressens pour vous, dites-moi, je vous prie, quels motifs vous attirent dans notre grande

Avec de l'argent on trouve tout ce qu'on veut, [P. 301.)

vilio?... j'avais cru d'abord que vôUs y veniez rejoindre des parents ou des amis; mais il paraît que je me suis trompé...

<( — J'y viens, — j'y viens pour y chercher à vivre...

« — Vous m'avez dit tout à l'heure que vous aviez de l'argent, ce me semble?

« — Un peu ; mais il est indispensable qu avec cet argent je me crée un avenir...

tlV. 38. — XAVIER DE MOMTÉPl.-H. — LES MY5TÈKES DU PALAIS-nOYAL — ÉD. J. ROUFFETC^B. — LIYi 38,

« — Ne possédez-vous donc pas les revenus de l'hérilage de monsieur votre père?...

« Le chevalier hésita d'abord.

« Puis il me répondit :

« — Tout ce que je possède est dans cette valise...

« Et il me montra du gosto la petite malle de cuir dont je vous ai parlé,

«( Le chevalier me regarda fixement,

« Acoup sûr, un sentiment de défiance se faisait jour dans son esprit; j'eus peur, et je me hâtai de continuer :

« — Si je vous demandais cela, monsieur le chevalier, c'était a(in de vous donner quelque bon conseil... Je suis vieux, malheureusement pour moi!... j'ai beaucoup d'expérience ; je connais Paris, ses bons et ses mauvais côtés, les pièges qu'il cache sous les pas de ceux qui veulent tenter la fortune et les ressources qu'il leur offre... et, peut-être, si j'avais su qu'elle est le chiffre de la somme dont vous pouvez disposer, m'aurailil été possible do vous engager à faire de cette somme tel ou tel emploi fort avantageux. Mais du moment où ma question vous a paru indiscrète, n'en parlons plus, monsieur le chevalier, n'en parlons plus...

« Puis je me levai, en ajoutant :

« — Si, par hasard, vous aviez besoin de moi, monsieur le chevalier, je n'en serais pas moins à votre service, ainsi que je vous le disais tout à l'heure. Vous iriez rue Gréneta, tout bonnement, et vous demanderiez Nicolas Benoît, marchand mercier et faisant le commerce des laines en gros et en détail, à l'enseigne du Bélier d'argent. Tout le monde vous indiquerait la maison... Ah ! nous sommes bien connus dans le quartier Saint- Denis depuis trois cents ans bientôt que nous y vivons et que nous y commerçons de pbre en fils 1... A l'honneur de vous revoir, monsieur le chevalier, à l'honneur de vous revoir!...

« Je fis un mouvement pour reprendre mon chapeau, que j'avais posé sur une chaise en arrivant.

« Le jeune homme me retint,

« Je m'y attendais, et je me laissai faire avec la plus complaisante bonhomie.

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