‹ Les mystères du Palais-RoyalChapitre 44 sur 183 · L INVITATION DE M. BENOIT · texte numérisé non relu

L INVITATION DE M. BENOIT

« — Rasseyez- VOUS, monsieur Benoît, je vous en prie, — me dit le chevalier.

« — C'est que je suis un peu pressé, voyez-vous...

« — Je ne vous demande que cinq minutes.

« — Allons, soit!...

« — Monsieur Benoît, — reprit Raoul, — vous êtes un homme do parole, n'est-ce pas?

« — Certes!...

« — Vous m'avez promis un conseil, tout à l'heure?

« — Eh bien?...

« — Eh bien! ce conseil, voulez- vous me le donner?...

« — A quel sujet?...

« — Au sujet de l'emploi de ma petite fortune.

« ~ Oh! oh!...

« — J'ai là quarante mille livres environ.

« — Quarante mille livres?...

« — Oui, en or.

« — Et c'est tout ce que vous possédez?,..

« — A l'exception de quelques bijoux que je tiens à conserver. C'est bjen peu, n'est-ce pas?

« — Ce n'est pas beaucoup; mais, avec quarante mille livres, on peut cependant entreprendre quelque chose...

„ Quoi?

« — Oh! ceci regarde monsieur le chevalier.. 7

« — Mais, puisque je vous supplie de me servir de g-uide...

« — C'est si délicat!...

« — Vous avez promis!...

« — Eh bien, soit!... je consens, mais malgré moi !.. . Vous voulez n'est-ce pas, vous servir de votre argent de façon à vivre, si faire se peut, non point dans la richesse, mais dans une honnête aisance?... -

« — C'est cela même.

« — Il y a dans Paris d'honnêtes négociants qui se chargeraient volontiers de faire valoir dans leur commerce ces quarante milles livres, et de vous servir un intérêt raisonnable...

nuO LES MYSTÈRES DU PALAIS-BOY\L

« — Mais, moi, — demanda lo jeune homme, — que ferai-je?

« — Vous mangeriez vos revenus...

(( — • Ce serait Ta (Taire d'une bouchée!...

'( — Diable! vous avez donc un bien terrible appétit!...

« — .l'ai été élevé dans le luxe et j'ai conservé des goût de dépense que l'oisiveté développerait...

« — C'est juste.

« — Comment donc faire ?..4

« — Le négociant qui prendrait vos fonds pourrait, par la même occasion, vous procurer dans sa maison quelque emploi lucratif...

« Mon jeune homme lit la moue et haussa imperceptiblement les épaules,

« — Le commerce! — dit-il d'un ton dédaigneux; — vous oubliez donc, mon cher monsieur Benoit, que je suis gentilhomme!...

« — Vous avez raison... — répondis-je; — cherchons ensemble quelque autre chose... »

« — Oui, cherchons, — répondit le jeune homme.

« — Monsieur le chevalier, — demandai-je, — n'aviez-vous donc pas, vous-même, quelque plan... quelque projet!

« — J'en avais certainement, mais à peine ébauchés, et desquels peut-être la réalisation est impossible...

<( — Dites toujours; du choc des idées jaillira la lumière...

a — Eh bien, je songeais...

(( — A quoi?

« — A acheter une compagnie.

« — Vous avez donc du goût pour l'état militaire?

« — Plus pour celui-là que pour tout autre; et d'ailleurs, ai-je le choix?

« — C'est vrai, c'est parfaitement vrai !

(( Je parus réfléchir profondément à ce que venait de me dire M. de la Tremblaye.

« Dans le fait, je combinais un plan que je vais bientôt vous soumettre, et qui, je n'en doute pas, recevra votre approbation...

« Au bout d'une ou deux minutes, je repris :

« Ma foi, monsieur le chevalier, je crois qu'il y a plus de bon sens dans votre jeune tète que dans ma vieille cervelle... Votre idée est excellente, et vous songez à prendre le seul bon parti...

« — Ainsi, vous m'approuvez?

« — De tout point.

« — Cette compagnie quo j'ambitionne, trouverai-jo à Tacheter?

" — Avec de l'argent, on trouve tout ce qu'on veut.

« — Cela me coûtera-t-il bien cher?

« — Oh! vos quarante mille francs y passeront, ou peu s'en faut... J'ai même bien peur que vous ne soyez forcé d'entamer, pour subvenir aux dépenses de votre équipement, les bijoux dont vous me parliez tout à l'heure et auxquels vous semblez tenir beaucoup...

« — J'y tiens parce qu'ils me viennent de mon père ; mais, s'il faut en faire le sacrifice, je m'armerai de courage...

« — Voilà qui est grand et beau, monsieur le chevalier ; mais, soyez tranquille, nous tâcherons de sauver ces précieux souvenirs... Dans tous les cas, je ne négligerai rien pour arriver à ce but.

« — Pourrez-vous donc me venir en aide?...

« — Parbleu!... Ah! cela vous étonne, parce que je ne suis qu'un pauvre bourgeois, qu'un humble marchand de mercerie et de laines en gros et en détail, de me voir manifester la prétention de me mêler de choses militaires, et de m'en mêler avec succès! Il est évident que, par moi-même, je ne puis absolument rien; mais mes relations sont nombreuses, et j'ai des amis, de bons amis, qui sont enchantés de se mettre à mes ordres...

« — En vérité ! — s'écria mon jeune homme avec enthousiasme.

« — Mon Dieu, oui, et tenez, justement, j'y pense, je tiens ce qu'il vous faut, et vous pouvez, à partir de ce moment, considérer votre affaire comme à peu près faite, ou du moins en bon train.

« — Est-ce possible?...

(( — Rien n'est plus possible, je vous assure, et rien n'est plus simple!... Un de mes anciens et excellents camarades, Tancrède d'Estagnac, est major au régiment de Royal-Champagne, qui tient garnison à Valenciennes... Ce brave officier se trouve pour le quart d'heure à Paris en congé de semestre; je vous présenterai à lui quand vous voudrez, et il se fera un véritable plaisir de vous procurer les moyens d'entrer dans son régiment. . .

« — Mais, monsieur, — s'écria de nouveau le naïf chevalier avec un redoublement d'effusion, — je ne sais en vérité comment vous témoigner toute ma reconnaissance !...

« — Vous ne m'en devez aucune!... Jai été séduit dès le premier abord par votre jeunesse et parla physionomie d'un cavalier tel que vous, et, toutes les fois que vous voudrez bien me faire l'honneur d'user de moi, je me considérerai comme votre obligé!... Voyons, quand vous conviendra-t-il que je vous présente à mon ami le major?...

« — Je me mets h vos ordres.

« — Voulez-vous que ce soit après-demain?

« — Je ne demande pas mieux.

« — Alors, c'est entendu, je vais écrire deux mots à Tancrède afin de le prévenir...

K — Où vous retrouverai-je?

« — Je viendrai vous prendre.

« — Où sera le rendez-vous?...

« — Chez moi, pardieu!... dans mon humble logis!... vous verrez ma nièce, qui est, j'ose le dire, une jeune personne accomplie... nous nous réunirons à l'heure du dîner, et c'est en trinquant joyeusement que nous parlerons d'affaires...

a — Cher monsieur Benoît, vos offres sont si cordiales que je les accepte sans façon...

« — Et vous avez raison ! Il se fait lard, jo vous quitte. Monsieur le chevalier, à l'honneur, de vous revoir...

u — A bientôt, mon excellent ami...

(( — Un mot encore...

« — Lequel?

« J'indiquai du doigt la valise, puis j'ajoutai :

« — Prenez garde à ceci...

(( — Comment?

« — Paris est une bien grande ville, monsieur le chevalier ; dans cette ville, il y a beaucoup d'honnêtes gens, sans contredit, mais je crois, Dieu me pardonne, qu'il y a encore plus de filous !... or, c'est un joli denier que quarante mille livres, et bien propre à tenter les voleurs!... soyez prudent et faites bonne garde !

« — Ce qui veut dire, n'est-ce pas? que vous me conseillez de veiller sur mon petit trésor...

« — Jour et nuit.

« — Je n'y manquerai pas, — répondit le chevalier, — et, ajouta-t-il en prenant une paire de magnifiques pistolets et en me les montrant, — voici des compagnons fidèles qui mordent aussi bien qu'ils aboient!...

(( — Précaution que je ne saurais trop louer! — m'écriai-je. — Mais si vous vous trouviez dans la nécessité de quitter pour un certain temps votre chambre... comment feriez-vous?...

« — Le cas est prévu : j'ai pour domestique un jeune homme qui m'est tout dévoué, il attendrait ici mon retour, assis sur cette valise et' tenant un pistolet de chaque main...

« — Ah! diable!... il ne ferait pas bon vouloir s'enrichir à vos dépens, monsieur le chevalier!...

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« — Je ne conseillerais à personne de tenter l'aventure ! Mais ne m'avez-vous pas dit, mon cher monsieur Benoît, que cette hôtellerie était fort tranquille et jouissait d'une excellente réputation?

« — Je l'ai dit et je le répète ; — le petit conseil que je me suis permis de vous donner tout à l'heure provenait d'un excès de zèle, et aussi de ce que j'ai pour principes qu'il vaut toujours mieux prévenir un malheur que d'avoir à le déplorer...

« Et là-dessus, nous prîmes congé l'un de l'autre, le chevalier Raoul et moi, avec un luxe de poignées de main bien fait pour cimenter l'étroite et sincère amitié que nous venions de nous vouer l'un à l'autre...

« Voilà ce que j'ai fait, messieurs, voilà pourquoi je me crois en droit de dire, avec un certain orgueil, comme je ne sais plus quel empereur grec ou romain : Je n ai pas perdu ma journée!... Mes chers collègues, qu'en pensez-vous?... C'est à vous que je m'en rapporte!... »

Ainsi parla M. Benoît.

Quand il eut achevé, la gentille Emeraude bâilla de toute la largeur de sa jolie petite bouche.

Le personnage qu'on appelait M. le vicomte tint conseil avec le moine, le commissionnaire médaillé, et un ou deux autres dos membres de l'association.

Ce petit conciliabule dura deux ou trois minutes, les avis étaient exprimés à voix basse.

Au bout de ce -temps, le vicomte prit la parole.

— Mon cher Benoît, — dit-il, — la société vous vote une double salve d'applaudissements, vous avez bien mérité de la patrie...

— Justice m'est rendue!... — murmura M. Benoît avec l'accent d'un légitime orgueil.

— Nous comprenons à merveille l'ensemble de votre plan... — poursuivit le vicomte.

-— Et vous l'approuvez? — demanda Benoît.

•— Oui ; seulement il s'agira de nous entendre pour les détails,

— Ils sont bien simples.. .

— Je ne dis pas non, mais il y aura quelque argent à dépenser.

— Vous êtes notre trésorier, puisez dans la caisse.

— Comme vous y allez !...

— L'affaire est sûre...

— Peut-être, mais il n'y a d'affaires sûres que les affaires faites.

— Dame! vous savez le proverbe?...

— J'en sais plusieurs.

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— Il y en a un, entre autres, qui s'accorde plus particulièrement, avec notre situation, c'est celui-ci : Quine risque rien n'a rien!...

— Vous avez raison. D'ailleurs, je vous l'ai dit, l'ensemble est accepté, discutons les détails.

— Très volontiers.

En ce moment Emeraude interrompit l'entretien.

— Je demande la parole, — dit-elle.

— Pourquoi faire? — répliqua le vicomte en riant.

— Pour un fait personnel.

— Fort bien. Emeraude a la parole!

— Et j'en use à l'instant môme! — s'écria la jeune fille. — Octroyezmoi, je vous prie, la permission de m'en aller...

— Tu veux nous quitter, méchante enfant?

— J'ai des affaires ce soir, des affaires très importantes.

— Quelque rendez-vous, friponne?

— C'est possible, mais ça ne vous regarde pas, et, comme vous n'avez nul besoin de moi, ni pour discuter votre plan, ni pour l'exécuter..

Benoît interrompit la jeune fille.

— C'est ce qui vous trompe, — dit-il, nous avons besoin de vous, ma chère Emeraude, et beaucoup...

— Il mo semblait, cependant, qu'il n'y avait pas de rôle de femme dans la comédie que vous préparez.

— Ceci me prouve que vous m'avez mal écouté, ma petite.

— C'est possible, je dormais... ou je pensais à une autre chose. Voyons, qu'est-ce que vous avez dit?

— J'ai parlé d'une nièce à moi, que je devais présenter après-demain au chevalier Raoul de la Tremblaye...

— Eh bien?

— Eh bien! cette nièce, mon enfant, qui serait-ce, si ce n'était vous?

— Ah! le vilain homme ! — s'écria la jeune fille avec une charmante mauvaise humeur et une petite colère très mignonne et très coquette. — Je vous demande un peu quel besoin il avait de parler de sa nièce?

— En conséquence, — poursuivit Benoît, je m'oppose formellement à ce qu'on accorde à notre gentille Emeraude le congé qu'elle réclame! Son amoureux attendra...

— Mon amoureux! — murmura la jeune fille avec une pruderie ravissante.

— J'aurais xlù dire ses amoureux, reprit le premier interlocuteur. Je me suis trompé, pardon.

Yera deux heures un nouveau personnage descendit d'une cliaise à porteur et entra dans le

magasin. (P. 309.)

— Impertinent! — s'écria Emeraude.

Le vicomte intervint :

— Benoît a raison^ — dit-il. — lime paraît opportun que notre chère petite sœur reste avec nous ce soir. N'est-ce pas votre avis, messieurs?

— Oui! oui! oui! — répondirent les associés d'une commune voix. L'arrêt était prononcé.

Il fallait obéir.

UV. 39. — XAVIER DE WONTÉPIN. — LES MYSTÈPES DU PALAIS-ROYAL. —ÉD. J. ROUFF, ET C'». — LIV. 39

Émeraude fit la moue. Mais elle resta.

La séance ne fut levée que vers les deux heures du matin.

Nous ne tarderons ç-uère à en connaître les résulL'ils.

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