MERCERIE. — LAINES EN GROS ET EN DÉTAIL
Il se forma alors un groupe compact de curieux dans la rue. Ces curieux était d'anciens habitants du quartier. Ils s'interrogeaient les uns les autres.
— Nicolas Benoît?... disait l'un en regardant lenorme enscigiio, connaissez-vous ce nom-là, mon compère?...
— Ma foi non.
— Et vous?
— Non plus.
— Et vous?
— Pas davantage.
— Ah çà! personne ne le connaît donc ici, ce Nicolas BenolL?
— Personne.
— D'oii vient-il?
— On ne sait pas.
— Que vend-il?
— De la mercerie et des laines; au moins son enseigne le dit...
— Elle ne sera pas fort solide, son enseigne, par parenthèse! • — Je le crois bien! peinture à la détrempe!...
— Deux jours de pluie et le Bélier d'argent s'en ira blanchir le ruisseau...
— Ce n'est pas comme la vôtre, papa Cornibert... En voilà une qui peut se flatter d'être solide!...
— Ah! dame!... c'est qu'aussi je n'ai rien épargné pour qu'elle le soit!... je n'ai point reculé devant la dépense^, j'ai tenu à ce que la Tentation de saint Antoine fût bon teint, et j'en ai eu pour mon argent...
— Ça, c'est vrai!...
— Oui, mais quelle peinture!... Peinture à l'huile! toutes couleurs fines et de première qualité!... la Tentation de saint ÀJitoine fait l'ornement du quartier depuis trente ans, et elle est encore fraîche comme le premier jour! chacun en convient.
■ — Oui, certes!...
— Je ne sais pas pourquoi... fit quelqu'un, mais je n'ai pas bonne opinion de ce M. Benoît...
— Ce doit être un homme de peu.
— Un homme de très peu...
308 LKS MYSTÈUKS DU PALAIS-HOYAL
— Un homme d'excessivement peu...
— Un homme de rien...
— C'est mon avis...
— C'est aussi le mien..
— Ah! mes compères, croyez ce que je vous dis, avant six mois nous verrons une banqueroute dans le quartier, et cette boutique sera refermée!...
— Ce n'est pas douteux, et je parierais volontiers un écu de six livres contre une pièce de vingt-quatre sous!...
Ainsi devisaient charitablement les bons bourgeois delà rue Gréncta en face de l'enseigne du Bélier d'argent.
Le bourgeois de Paris est et sera toujours le même!...
M. Benoît dirigeait en personne les travaux qu'on faisait pour son compte, et, s'il entendait quelques mots de ce qui se disait à son sujet, nous prenons sur nous d'affirmer qu'il ne s'en inquiétait guère. •
Vers le soir, tout fut terminé.
Alors s'arrêtèrent en face de la maison deux voitures chargées de ballots.
Ces ballots étaient des beaux ballots, gonflés et ventrus, qui semblaient lourds et bourrés d'étoffes.
On se mit en devoir de les décharger.
Deux hommes robustes pliaient sous le poids de chacun d'eux.
Quand tous ces ballots furent rentrés dans la boutique jusqu'au dernier, on ferma les portes, on assujettit les volets par de fortes barres de fer, et M. Benoît se trouva seul avec ses deux aides, qui n'étaient autres que le vicomte et le commissionnaire médaillé.
Alors, chacun de nos trois personnages souleva d'une seule main un de ces ballots si lourds et s'amusa à le faire rebondir comme ces ballons de baudruche avec lesquels jouent les enfants.
Sous la toile grossière qui servait d'enveloppe, il n'y avait que des carcasses en osier, fort artistement fabriquées.
Il ne fut point difficile démettre en bon ordre toute cette légère marchandise, puis, cette besogne achevée, les trois compères se regardèrent en riant.
— Eh bien! mes amis, — dit M. Benoît, quand cet accès de joyeuse hilarité se fut un peu calmé, — que pensez-vous de moi, maintenant que vous me voyez à l'œuvre?... Je crois que les premiers actes de notre comédie sont bien conduits, et j'ose me flatter que le dénooument sera satisfaisant!
— Espérons-]e!... — répondirent en chœur le vicomte et son compagnon.
— AvGz-vous jamais vu, — répondit le premier interlocuteur, — avez-vous jamais vu improviser avec une aussi merveilleuse promptitude une maison de commerce de l'importance de celle que nous avons fondée aujourd'hui sous la raison sociale Benoît et C*?
— Oh! jamais!... tu es passé maître!...
— Excellente maison, du reste, — poursuivit Benoît, qui se remit à rire, — quarante mille livres de bénéfice en quarante-huit heures, dès les débuts des opérations, sans avance de fonds et sans risques d'aucune sorte à courir!... je crois que c'est un assez joli commencement !
— Oui, certes!..,
— J'ai toujours pensé que j'avais le génie de la spéculation!... demain, je me chargerai de prouver que je me jugeais bien; maintenant, allons souper... j'achèverai en temps utile les derniers préparatifs,..
Les trois hommes sortirent du magasin, quittèrent la rue Gréneta, et S8 dirio'èrcnt vers la maison de la rue du Oindre, où les attendaient leurs autres collègues.
Le lendemain, de très bonne heure, les portes du Bélier d'artjciu s'ouvrirent de nouveau.
M. Benoît procéda à l'installation de quelques meubles dans l'arri'ere-boutique, qui prit, grâce à ses soins, une apparence assez confortable.
11 avait apporté avec lui une boîte d'argenterie, de la vaisselle et quelques paniers d'excellents vins, le tout emprunté au quartier général de la rue du Oindre.
Après avoir surveillé tous ces détails, M. Benoît sortit et il alla commander, chez un restaurateur de la place du Chàtelet, un dîner somptueux pour cinq personnes.
11 enjoignit aux chefs de cuisine de se surpasser ; il allécha les marmitons par l'appât d'un large pourboire et il recommanda spécialement que ce dîner fût servi à sept heures du soir bien précises, dans l'arrièreboutique du Bélier d'argent.
Vers deux heures, un nouveau personnage descendit d'une chaise à porteurs et entra dans le magasin.
Ce personnage était la prétendue nièce de M. Benoît, la charmante Emeraude.
310 LES MYSTÈRES DU PALViS-ROYAL
Jamais la jeune fille n'avait paru plus jolie que sous son simple costume de bourgeoise.
Sa robe de laine brune, admirablement bien taillée, mettait en valeur SCS formes élégantes et prêtait à sa tournure dégagée un petit air de pruderie d'un adorable efl'et.
La piquante figure d'Emeraude pétillait de malice et d'esprit. Elle s'efforçait de donner à ses regards une expression ingénue qu'ils n'avaient point habituellement, et elle avait l'air d'un joli démon qui se serait déguisé en ange afin de venir tenter quoique cénobite austère.
Bref, elle était séduisante à damner un saint.
— Bonjour, ma chère nièce, — dit M. Benoit à l'aiTivante, en l'embrassant sur les deux joues. — Mon Dieu, que vous voilà donc charmante!... Vous allez ravager abominablement le cœur de mon jeune chevalier ! . . .
— Croyez-vous! — demanda Emeraude avec une coquetterie provoquante.
— Je ne le crois pas, j'en suis sûr!
— Pauvre jeune homme! — murmura la jeune fille en minaudant.
— N'allez-vous pas le plaindre?...
— Mais, dame!...
— Ma chère enfant, — répondit M. Benoît, — si j'étais à la place du chevalier Raoul et si vous vouliez m'aimer pendant deux heures, ou en avoir l'air, ce qui reviendrait au même, je ne regretterais pas les quarante mille livres que ce bonheur m'aurait coûtées!...
— Oh! oh! — fit Emeraude en riant, — comme vous êtes galant aujourd'hui, monsieur mon oncle!...
— Vous dites cela parce que je suis sincère, mademoiselle ma nièce...
— Vieux flatteur!.,.
— Charmante incrédule ! . . .
Le madrigaux de M. Benoit furent interrompus par l'arrivée de deux ou trois femmes du quartier, que la curiosité poussait, et qui, sous prétexte de faire quelques minimes emplettes, venaient visiter le nouveau magasin.
Il leur fut répondu que la vente ne commencerait que dans trois jours, et elles se retirèrent un peu désappointées.
Vers quatre heures, M. Benoit laissa son établissement sous la surveillance d'Emeraude et du commissionnaire médaillé qu'on avait mctcimorphosé pour la circonstance en garçon de boutique, et il alla faire un peu de toilette.
Il revêtit une culotte de nuance marron, un habit couleur tabac d'Espagne, avec de larges boutons d'acier, un gilet d'un jaune pâle, semé de fleurs rouges, une cravate blanche, des bas chinés blanc et violet et des souhers à boucles d'arg-ent.
Ainsi vêtu, rasé de frais et coiffé d'une perruque neuve, M. Benoît s'en alla en sautillant quérir au boulevard une chaise à porteurs, et se fit conduire rue Paradis-Poissonnière, à l'auberge de la Toison d'or.