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LES CONVIVES DE M. BENOIT

Arrivé au bout do sa course, Nicolas Benoît descendit de son véhicule et entra dans l'hôtellerie.

Il monta droit à la chambre de Raoul.

La porte de cette chambre était fermée en dedans.

M. Benoît frappa.

— Qui est là? — dit une voix depuis l'intérieur.

— Moi, Nicolas Benoît. Je viens pour avoir l'honneur de présenter mes respects à monsieur le chevalier de la Tremblaye et pour l'emmener avec moi, ainsi que cela a été convenu avant-hier, — répondit le faux marchand.

— C'est bien, — dit la voix, — on va vous ouvrir, mon cher monsieur Benoît...

En même temps on entendit tirer des verrous, et la porte tourna sur ses g-onds.

M. Benoît put entrer.

Raoul était assis dans le fond de la chambre, et c'est Jacques qui venait d'ouvrir.

M. de la Tremblaye se leva, courut au-devant de son perfide ami et lui serra très affectueusement la main.

— Monsieur le chevalier, — lui dit Benoît en souriant, — votre chambre est une véritable forteresse !... pour y rentrer malgré vou»;, il faudrait en faire le siège !

— Ne m'avez-vous pas vous-même recommandé la prudence?

— Sans doute, et je ne puis que vous approuver...

— Depuis le moment où vous m'avez quitté avant-hier, je n'ai pas mis les pieds dehors.

— Cette sujétion doit vous ijeser beaucoup!...

— Un peu.

— Par bonheur, vous on serez bientôt quitte!...

— Comment cela?...

— Nous allons dîner aujourd'hui avec mon ami d'Estagnac, le major au régiment de Royal-Champagne...

— Lui avez-vous déjà parlé de mon afîaire?...

— Sans doute.

— Et qu'a-t-il répondu?

— Il a répondu que l'on devait se soutenir et se venir en aide entre bons gentilshommes, qu'un d'Estagnac ne pouvait laisser un la Tremblaye dans l'embarras, et que ce serait pour lui tout à la fois un honneur et un plaisir que de pouvoir vous être utile et agréable...

— Ainsi, vous avez bon espoir?...

— J'ai toute certitude que nous réussirons...

— Dieu vous entende!...

— Il m'entendra, gardez-vous d'en douter, monsieur le chevalier!

— Après avoir ainsi parlé, Nicolas Benoît tira de sa poche un chronomètre de la largeur d'une pièce de six francs et d'une épaisseur de trois doigts.

Il en consulta le cadran, puis il dit :

— Monsieur le chevalier, j'aurai l'honneur de vous faire observer qu'il se fait tard, que le dîner sera bientôt prêt, et qu'un repas qu'on fait attendre perd les trois quarts de son mérite...

— Je suis prêt à vous suivre, monsieur Benoît.

— Alors, nous nous mettrons en route quand il vous plaira...

— A l'instant même.

Raoul prit son chapeau, puis il se tourna du côté de son jeune domestique qui, debout auprès de la porte, avait assisté à toute la conversation que nous venons de reproduire.

— Jacques! — lui dit-il.

— Monsieur le chevalier?... — demanda l'enfant.

— Vous n'oublierez aucune de mes recommandations, n'est-ce pas?...

— Soyez tranquille, monsieur le chevalier.

— Sous quelque prétexte que ce soit, vous ne bougerez de cette chambre...

— Le feu prendrait à la maison que je me laisserais brûler ici, sans quitter la valise que vous me confiez.

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Le major Tancrède d'Estagnac et le vicomte Roland de Silveïra avaient fait de grands frais de toilette. (P. 317.)

— C'est bien. Vous aurez l'œil ouvert, l'oreille au guet, le pistolet

au poing...

Enfin, vous pousserez soigneusement les verrous aussitôt après

mon départ, et vous ne me rouvrirez la porte que quand j'aurai prononcé mon nom et que vous serez bien certain d'avoir reconnu ma voix.

UY. 40. — XAVIER DE MONTÉPIN. -LES MYSTÈRES DO PALAIS-ROYAL. — ÉDIT. J. ROUFF KT Cl», UV. 40,

Jacques s'inclina, et M. Benoît sortit de la chambre avec Raoul de la ïremblaye.

Tous deux s'installèrent dans la chaise à porteurs qui les attendait devant l'hôtellerie.

— Rue Gréneta, à l'enseigne du Bélier d'argent, — dit M. Benoît, qui, avant de monter auprès de Raoul, avait donné quelques instructions à ses porteurs.

Le véhicule s'ébranla.

Le petit vieillard renoua la conversation.

— Monsieur le chevalier, — dit-il, — je sais à merveille que la société d'un pauvre négociant comme moi ne peut être fort agréable pour un gentilhomme de votre sorte.

Raoul voulut interrompre son interlocuteur, ^

Mais ce dernier ne lui en laissa pas le temps et poursuivit tout aussitôt :

— Oui, monsieur le chevalier, je sais cela, et tout ce que vous me pourriez dire par politesse et par bienveillance ne me convaincrait point du contraire ! Or, je me suis efforcé de remédier par le choix de mes convives d'aujourd'hui à l'inconvénient que je signale...

— Monsieur Benoît, je vous jure que votre société m'aurait suffi!

— Vous ne pensez point ce que vous dites, monsieur le chevalier.

— Si, vraiment.

— Je n'en crois pas un mot, et je poursuis :

« En outre de ma nièce, dont je vous ai déjàparlé et qui ressemble bien moins aune petite bourgeoise du quartier Saint-Denis qu'à une véritable duchesse de la place Royale; en outre de mon ami le major, nous aurons un jeune seigneur, très galant homme et fort bien en cour, dont la famille daigne accorder à la mienne une protection héréditaire depuis près de trois cents ans bientôt. Vous connaissez sans doute de réputation ce jeune seigneur, qui s'appelle le vicomte Roland de Sylveïra.

Raoul n'avait jamais entendu prononcer ce nom.

Cependant il se crut obligé de répondre :

— Oui, oui, les Sylveïra... excellente noblesse!. . j'en ai ouï parler cent fois... tout au moins.

— Le vicomte Roland est puissamment riche, — poursuivit M. Benoît, — et, en mainte occasion, M^' le régent l'a honoré d'une distinction toute spéciale... Liez-vous avec lui fort étroitement, je vous le conseille; vous vous en trouverez bien, croyez-moi; il vous rendra en temps et lieu les services les plus signalés : c'est un seigneur qui aime à obliger et qui peut facilement le faire.

— Est-il de mon âge? demanda Raoul.

— Pas précisément; il approche de la trentaine, mais il paraît n'avoir guère plus de vingt-cinq ou vingt-six ans, et il est très jeune de caractère.

Je ferai mon profit de vos excellents conseils, — fit le chevalier.

— Et vous aurez pardieu raison I — s'écria M. Benoît.

— Et votre ami le major... vous ne m'en avez encore rien dit. Quel homme est-ce?...

— C'est un bon gentilhomme, un brave militaire, et qui plus est, un charmant garçon! vous verrez... Tancrède d'Estagnac n'a de gascon que le nom qu'il porte, et un accent dont il n'a jamais pu se défaire complètement. Il est, du reste, la franchise, la loyauté et la véracité en personne. Oh ! je n'accorde mon amitié qu'à des gens sur le compte desquels il n'y a pas le plus petit mot à dire !

En ce moment, la chaise à porteurs, s'arrêta. M. Benoît mit le nez dans la rue.

— Nous sommes arrivés I — dit-il. — Votre conversation a tant de charme pour moi, monsieur le chevalier, qu'il me semblait que nous ne faisions que de partir...

Raoul et son interlocuteur descendirent de la chaise, ot M. Benoît paya et congédia ses porteurs.

Puis, avant d'introduire le chevalier dans la boutique, dont la porte n'était qu'entr' ouverte, il éleva la main pour lui faire remarquer le tableau mirobolant qui ne datait que de la veille, et il s'écria :

— Cette enseigne au Bélier d'argent, cette vieille enseigne connue et honorée de tout Paris, est fière, monsiem- le chevalier, de l'honneur que vous lui faites aujourd'hui, et vous en remercie par ma voix...

Puis, sans attendre la réponse de Raoul, M. Benoît le fit entrer dans la maison.

Le magasin était obscur.

On apercevait dans la pénombre les comptoirs chargés de marchandises et les piles de ballots symétriquement alignés.

— ■ Monsieur le chevalier, — dit M. Benoît en passant, — il y a là du drap de quoi habiller dix compagnies comme celle que vous commanderez bientôt; je compte que vous penserez à moi pour les fournitures nécessaires à l'équipement de vos hommes... j'ai un assortiment de draps bleus d'une qualité tout à fait supérieure.

— Cette fourniture vous est acquise d'avance, — répondit Raoul en riant.

Les deux hommes pénétrèrent dans rarrière-boutique, transformée, comme nous savons, eu salle à manger.

Par un contraste hal)ile qu'on appréciait vivement en sortant du magasin, cette pièce était éclairée d'une façon vraiment splendide.

Quatre candélabres chargés de bougies répandaient leurs clartés étincelantes sur une table recouverte d'une nappe en toile de Hollande damassée et bien pourvue d'argenterie et de cristaux.

Cette clarté vive et franche faisait ressortir l'élégance et le luxe du service.

Raoul on fut ébloui.

Mais, au moment où il ouvrait la bouche pour complimenter M. Benoît, il aperçut Émeraude, et il se mit à la contempler avec une admiration manifeste.

La jeune fille, en se voyant l'objet de l'attention de Raoul, lui sourit agréablement et lui fit la plus modeste et la plus gracieuse révérence.

— Monsieur le chevalier. — dit alors Benoît en prenant Emeraude par la main, — j'ai l'honneur de vous présenter ma nièce... Je vous ai prévenu qu'elle était jolie femme. C'est à vous de juger si je vous ai trompé...

— Ah! mon cher hôtel... — s'écria Raoul, — vous ne m'en aviez pas dit assez 1... Mademoiselle n'est point une mortelle, elle est une nymphe, elle est une divinité!...

Benoît se mita rire de cet enthousiasme mythologique.

— Telle que vous la voyez, — dit-il, — la chère petite est mon uniq"ue héritière, attendu que je suis et que je resterai garçon I Elle possédera quelque jour une vingtaine de bonnes mille livres de rentes amassées tout doucettement par son vieil oncle, en vendant des laines et du drap. Et, ma foi, celui qui deviendra son mari pourra se vanter de n'avoir point fait une trop mauvaise affaire...

Benoît se frotta les mains.

Émeraude baissa ses grands yeux.

Raoul se mit à réfléchir.

11 lui paraissait clair comme le jour que le vieux marchand venait, en quelque sorte, de mettre à sa disposition la main de sa jolie nièce et les vingt mille livres de rente dont elle hériterait plus tard.

Or, Raoul ne se sentait point assez bon gentilhomme pour reculer devant une mésalliance aussi avantageuse que celle-là.

Il prit la main de M. Benoît et il la serra entre les siennes d'un air d'intelligence.

— Mon enfant, — demanda le marchand mercier à sa nièce prétendue, — le major n'est-il point arrivé?

— Non, mon bon oncle.

— - Ni M. le vicomte?

— Personne.

— Ces messieurs sont en retard... Heureusement que le dîner n'est pas encore servi.

A ce moment précis, on frappa d'une façon particulière à la porte extérieure, et, au bout d'une minute, deux nouveaux venus entrèrent dans l'arrière -boutique.

C'était le brillant gentilhomme RoLand de Sylveïra, et, avec lui, le digne Tancrède d'Estagnac, major au régiment de Royal-Champagne.

XYII

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