LE DINER DE M. BENOIT
Le major Tancrède d'Estagnac et le vicomte Roland de Sylveïra avaient fait de grands frais de toilette.
Le major portait l'uniforme gracieux et coquet du régiment de Royal- Champagne.
Cet uniforme consistait en un habit de drap cramoisi, galonné en or, une veste pareille bordée de la même façon, une culotte blanche, des bas de soie et des souliers à boucles.
Sa petite épée de cérémonie lui battait les mollets.
Son chapeau lampion, à larges ganses d'or et à cocarde blanche, s'inclinait d'un air conquérant vers l'oreille droite, sur sa perruque bien poudrée.
Sa moustache noire formaitles crocs les plus vainqueurs et les mieux affilés.
Le vicomte Roland de Sylveïra était éblouissant de toilette.
Son habit de gros de Tours, d'une couleur violette, sortait évidemment des mains du tailleur le plus en renom.
De délicates broderies rehaussaient sa veste de moire blauche.
Rien n'égalait la magnificence des dentelles de son jabot et de ses manchettes.
Il portait au doigt annulaire de sa main gauche un solitaire, qui, s'il était vraiment originaire des mines de Golconde, devait valoir au moins cent mille livres.
Chacun de ses mouvements de tête secouait autour de lui un nuag^e parfumé de poudre à la maréchale.
Enfin, il exhalait une odeur d'ambre et de musc d'une finesse exquise et d'un arôme tout à fait aristocratique \
Somme toute, le militaire et le gentilhomme, le major et le vicomte avaient tous les deux fort bon air, et Raoul, qui ne pouvait d'ailleurs concevoir aucun soupçon, était très excusable de se laisser prendre, ainsi qu'il l'allait faire, à l'habile comédie de ces adroits fripons. Nicolas Benoît courut à la rencontre de ses hôtes.
Après les premières révérences échangées, il leur présenta Raoul, qui fut accueilli par eux avec la plus bienveillante politesse.
Les deux hommes s'inclinèrent ensuite devant Emeraude, qui leur rendit leur salut avec une modestie timide et en baissant ses beaux yeux.
Presque aussitôt, les garçons du restaurateur auquel s'était adressé M. Benoît apportèrent le dîner. La table se trouva, comme par enchantement, couverte de mets, et le marchand mercier s'écria : — A table, messieurs!... ne laissons rien refroidir !.. .
Ce conseil gastronomique fut suivi à l'instant même, chacun prit place dans l'ordre suivant : Emeraude au milieu, le vicomte à sa droite, Raoul à sa gauche, puis le major à côté de Raoul, et M. Benoît lui-même entre le major et le vicomte.
Les premiers moments du repas furent silencieux.
On n'entendait que le bruit des cuillers fonctionnant méthodiquement.
Les convives faisaient honneur à l'excellente bisque aux écrevisses, servie sur la table du mercier.
Raoul mangeait avec appétit.
Mais, à chaque seconde, il regardait Emeraude à la dérobée, et son regard exprimait clairement une admiration dangereuse.
Un ou deux flacons de vieux vin d'Espagne délièrent la langue des convives, et, tandis que M. Benoît découpait avec une truelle en ai'gentun magnifique turbot à la financière qui servait de relevé de potage, la conversation s'engagea.
— Savez- vous bien, cher monsieur Benoît, — dit le vicomte Roland de Sylveïra, — que c'est plaisir de dîner au Bélier d'argent!... Je ne parle point de la réception charmante du maître du logis, non plus que des
1. Rien ne serait inoius aristocratique aujourd'hui que les parfums doat il s'agit; mais, à l'époque où se passaient Ihs iViils (|mh nous racontons, ou se parluiiiait a outrance.
grâces printanières de son adorable nièce; je parle de la merveilleuse ordonnance qui préside à ses festins !... Benoît s'inclina.
— Monsieur le vicomte, — murmura-t-il, — vous me flattez!...
— N'en croyez rien ! — répondit le gentilhomme, — je dis ce que je pense!... Les soupers du régent sont moins bien entendus que les repas auxquels vous nous conviez!...
— Oh! —fit Benoît.
— N'est-ce pas votre avis, major? — poursuivit le vicomte.
— Oui, parbleu!... — répliqua l'officier, la bouche pleine et avec un accent gascon fortement prononcé.
— Et vous, monsieur le chevalier, qu'en pensez-vous, je vous prie? — demanda Roland en s'adressant à Raoul.
— Ma foi! monsieur le vicomte, — répondit ce dernier, — je n'ai point assisté aux soupers du Palais-Royal, je ne suis point juge compétent de la question délicate que vous me faites l'honneur de me soumettre; mais ce que je puis décider hardiment, c'est qu'il est impossible de rencontrer dans le monde entier uue table mieux servie, et surtout une plus gracieuse et plus charmante compagnie...
Le jeune homme, en prononçant ces derniers mots, s'inclina légèrement du côté d'Emeraude.
— Ah! bravo! bravo!... — firent à la fois le vicomte, le major et M. Benoît.
— Peste!... — s'écria Roland, — notre cher hôte ne m'avait-il pas raconté tout à l'heure que vous arriviez de province?... Le diable m'emporte si j'en crois maintenant un seul mot!...
— C'est pourtant vrai... — dit Raoul.
— Allons donc!...
— Je vous l'affirme.
— Vous venez à Paris pour la première fois?
— Mon Dieu, oui,
— Et vous y êtes depuis...?
— Depuis deux jours.
— A d'autres!...
— Je vous jure!...
— A d'autres!... vous dis-je... Ce n'est pas moi qu'on peut tromper ainsi!... je m'y connais, monsieur le chevalier, et je sais à merveille que ce n'est point en courant le renard au fond d'une province que l'on acquiert, ainsi que vous l'avez, une tournure de gentilhomme ayant ses
entrées au lever du roi et sachant faire des compliments aussi délicats et aussi charmants que celui de tout à l'heure!...
Monsieur le vicomte, — demanda Raoul, — doutez-vous de moi?
— Dieu m'en garde !
Eh bien! je vous donne ma parole d'honneur que je viens à
Paris pour la première fois, et que j'y suis depuis deux jours...
Je me rends!... — murmura le vicomte d'un air abasourdi, —
mais c'est prodigieux ! . . .
— Vous êtes mille fois trop indulgent.
Je ne suis que juste!... croyez-moi, monsieur le chevalier, vous
irez loin!...
— J'en accepte l'augure.
]\Ie permettez-vous de vous adresser deux ou trois questions que
me dicte l'intérêt le plus vif?...
— Non seulement je vous le permets, mais encore je vous en saurai un gré infini...
— Eh bien, êtes-vous à Paris pour y solliciter quelque place à la cour du régent?... Dans ce cas, je m'estimerais heureux de mettre tout mon crédit à votre disposition...
— Non, — répondit Raoul, — je ne puis aspirer si haut...
— Peut-être n'êtes-vous pas riche?...
— En cITet, je suis presque pauvre...
— Et cette fortune qui vous manque, souhaitez-vous l'acquérir?...
— - Je le souhaite ardemment.
— Eh bien, c'est facile...
— Comment?
— Prenez du service...
— J'y songeais déjà.
— Achetez une compagnie dans quelque régiment d'élite ; là, comme ailleurs, on vous remarquera, vous ferez parler de vous, le régent voudra vous voir, des amis bien placés vous appuieront chaudement, vous épouserez quelque riche héritière; au lieu de commander une compagnie, vous commanderez un régiment, et vous deviendrez un grand personnage. Voilà votre horoscope, vous pouvez m'en croire, je ne me trompe jamais!...
— Ohl que c'est donc bien là mon avis!... — s'écria Benoit; — M. le vicomte a dit tout justement ce que je pensais et ce que j'allais dire. Oui, monsieur le chevalier, oui, mon jeune ami... permettez-moi de vous donner ce nom si doux, c'est là votre horoscope tout entier; et quant à la riche héritière, peut-être qu'en cherchant beaucoup et en
Ce à quoi la jeuuc tille répondit avec un charmant regard et une uiodeatie de pensionnaire. (P, 328.)
Lnr. 4l. - XAVIKB DB MONïKHIN. — les MYSTÈKKS Dl l'ALAIS-BUYAL, - ÉD. J. noVTf ST Ijl». UV. 41
LES MYSTÈREi DU r'ALAlS-RO YAL 323
cherchant longtemps nous viendrons à bout de vous la trouver!... eh! eh!... eh!...
Et M. Benoît frotta joyeusement ses deux mains l'une contre l'autre en riant d'un petit rire significatif, et en enveloppant d'un même regard Piaoul et Emeraude, qui se trouvaient, nous le savons, à côté l'un de l'autre.
Le jeune homme leva instinctivement les yeux sur sa jolie voisine, et il crut s'apercevoir que le beau nuage pourpre de la plus aimable pudeur envahissait ses joues et montait jusqu'à son front.
— Ainsi, c'est bien convenu, — fit Benoît, — notre jeune ami prend du service?...
— Oui, oui, oui, — répondit le vicomte, — c'est parfaitement convenu! ..
— Vous savez, — dit Raom, — que, pour cela faire, ii est indispensable que je trouve à acheter une compagnie...
— C'est juste, — répliqua Roland de Sylveïra; — mais une compagnie, cela se trouve...
— Pas toujours... — murmura Benoît.
— Major, — demanda le vicomte, — il n'y a pas une compagnie à vendre dans votre régiment de Royal-Champagne?...
— Cela dépend... — fit le major.
— Comment!... cela dépend?...
— Oui.
— De quoi?
— De la roulette, du pharaon, du creps, du lansquenet et des chances plus ou moins favorables d'une martingale et d'un paroii.
I — Vous parlez pEw énigmes...
— Pas le moins du monde.
— Enfin, nous ne vous comprenons point: expliquez- vous donc, s'il vousplait...
— C'est facile. Il y a parmi les officiers de mon régiment un jeune gentilhomme qui s'appelle le baron Hector de Cardaillac...
— Je le connais un peu...
— Vous savez alors qu'il est joueiu- comme les cartes... - 11 me semble, en effet, que je l'ai entendu dire.
— Tout ce qu'on a pu vous raconter à ce sujet est certainement bien au-dessous de la réalité. Il y a des gens qui ne jouent que pour vivre. Hector, lui, bien au contraire, ne vit que pour jouer; et, ce qu'il y a de pis, c'est que le pauvre garçon est poursuivi par le plus épouvantable
guignon... jamais je ne l'ai vu gagner! il joue toujours, et il perd sans cesse...
— Ce sont ces joueurs malheureux qui sont les plus enragés!... — fit le vicomte de Sylveïra en manière de réflexion philosophique.
Puis il ajouta :
— Allez, mon cher major, allez!...
— Il faut vous dire, — poursuivit le major, — que le baron Hector de Cardaillac possédait une tante, respectable douairière, adorant son coquin de nevou, auquel elle se proposait de laisser toute sa fortune...
— Enfin, une tante à succession... — interrompit M. Benoît.
— J'en ai dévoré quatre!... — s'écria le vicomte en riant. Le major continua:
— Cette parente estimable, — dit-il, — payait volontiers les dettes du baron, et celui-ci, constamment mis à sec par les hasards malencontreux du tapis vert, ne se faisait point faute de puiser dans cette bourse incessamment ouverte....
— Et, — interrompit le vicomte pour la seconde fois, — la douairière, enfin lassée, a signifié sans doute à M. son neveu qu'il eût à ne plus compter sur elle?...
— Point du tout.
— Qu'est-ce donc?
— Elle s'est laissée mourir à la fin du mois dernier...
— En déshéritant le baron?
— En l'instituant son seul et unique héritier, son légataire universel.
— Et elle était riche?...
— Elle possédait une trentaine de bonnes mille livres de rente.
— Major, je ne comprends pas un seul mot à tout ce que vous nous racontez là.
— Attendez donc un instant, je vais devenir transparent comme un cristal de roche.
— Voyons! •
— Aussitôt mis en possession de sa fortune, Hector de Cardaillac a demandé un congé et il est venu à Paris... Savez-vous pourquoi faire?
— Non, ma foi !
— Pour se venger de la mauvaise chance qui s'est jusqu'à ce jour acharnée contre lui, pour prendre sa revanche contre le hasard et le combattre en bataille rangée avec une armée de billets de caisse en guise d'artillerie et de troupes légères : en d'autres termes, pour regagner,
à force d'audace et de bonheur, toutes les sommes qu'il, a perdues depuis le jour où il a touché des cartes pour la première fois...
— Diable! diable!... Ah çà! ce jeune homme est donc fou?
— Il n'est pas fou, il est joueur...
— C'est à peu près la même chose.
— Or, j'ai rencontré le baron il y a trois jours.
— Que vous a-t-il dit?
— Il m'a dit qu'il avait déjà perdu environ la moitié do la fortune léguée par sa tante...
— Et cela lie lui servait point de leçon ?
— Allons donc! il a ajouté qu'il ne se décourag-eait nullement et qu'il venait de découvrir une marting'ale infaillible avec laquelle, en trois fois quarante-huit heures, il avait la certitude de faire sauter toutes les banques et de devenir dix fois millionnaire.
Le vicomte se mit à rire, et les autres convives imitèrent son exemple. Le major reprit :
— Il est vraisemblable qu'à l'heure qu'il estj M. de Gardaillac a perdu jusqu'à son dernier sou, et que, sa confiance en sa martingale ne s'en trouvant point diminuée, il vendra sa compagnie pour essayer de se rattraper.
— C'est probable, en effet, — répondit le vicomte.
— Cela me paraît certain, — appuya Benoît.
— Il serait urgent de voir le baron sans perdre de temp>. — reprit M. de Sylveïra, — afin que, s'il est possible de conclure avec lui une bonne affaire, ce soit notre jeune ami qui en profite...
— Je le verrai demain, — répondit le major.
— Vous savez son adresse?
— Oui.
— Oii demeure-t-il?
— Rue des Bons Enfants, à l'hôtel de la Croix de Malte... J'y passerai dans la matinée, je vous le répète.
— Ah! s'écria Raoul avec expansion, — que vous êtes bons pour moi, messieurs, et quelle reconnaissance ne vous devrai-je pas!...
— Allons donc 1 allons donc I — dirent à la fois les trois hommes en imposant silence à leur jeune compagnon avec une insistance affectueuse.
— Combien cela peut-il coûter, une compagnie? — demanda Nicolas Benoît à M. d'Estagnac.
— Cela dépend...
320 LES MYSTÊr.ES DU PALAIS-ROYAL
— De quoi?
— - D'abord du régiment dans lequel on veut entrer...
— Dans le vôtre, par exemple?
— Oh! Royal-Champag-ne est fort cher! le plus cher, sans contredit, de tous les corps d'élite... Gela tient en partie àl'uniforme, qui est fort coquet, comme vous voyez 1 Les jeunes gens de famille attachent une grande importance à ces petits détails qui rehaussent leur bonne grâce naturelle et qui donnent dans l'œil de toutes les femmes.
— Ah ! — s'écria Nicolas Benoît, — le fait est que M. le chevalier serait irrésistible sous ce frac écarlate ! Je plaindrais les pauvres maris de toutes les villes où M. le chevalier tiendrait garnison!... ehl... eh!... eh!... eh!... ehl...
Et Benoît se mit à rire de nouveau en se frottant les mains de plus belle. Au bout d'un instant, il ajouta :
— Enfin, ce prix, monsieur le major?... voyons!...
— Cinquante mille livres! tout au moins... — répéta Tancrède d'Estagnac.
— Diable!.., — fit Benoît.
— Cinquante mille livres ! — répéta Raoul avec épouvante et découragement.
— Mais, — reprit le marchand mercier, — n'y aurait-il pas moyen de marchander un peu?...
— Impossible! Si M. de Cardaillac voulait vendre, et s'il se donnait le temps et la peine de chercher un acquéreur, il trouverait facilement soixante mille livres... Seulement, pressé par le désir de réaliser, il se décidera peut-être à faire un sacrifice...
— N'y pensons plus... — murmura Raoul,
— Pourquoi donc? demanda Benoît.
— Vous connaissez la somme dont je puis disposer?...
— Sans doute.
— Et vous savez que cette somme n'atteint point ce chiffre indispensable de cinquante miUe livres...
— Qu'importe cela?
— Mais, il me semble...
— Il vous semble mal, monsieur le chevalier!... Faites-vous donc si piteux état de moi et comptez-vous si peu sur ma parole et sur ma sympathie?... J'espérais mieux, monsieur le chevalier, fi'anchement, je l'avoue! J'osais compter que, dans un cas -icomme celui-ci, vous me diriez tout bonnement : Benoît, il me manque dix mille livres! afin de me procurer le plaisir de vous répondre : Motisicur le chevalier, les voici.
RaoTil, profondément touché, ne put que prendre la main de Nicolas Benoît et la serrer chaleureusement entre les siennes.
— Ainsi, — reprit ce dernier, — c'est convenu, vous disposez de moi'^...
— A la bonne heure!... Vous entendez, monsieur le major, nous achetons la compagnie du baron Hector de Cardaillac, si elle est à vendre, et nous l'achetons quel qu'en soit le prix!...
— Comptez sur moi, dit Tancrède, je ne uéglig-erai rien pour mener cette affaire à bonne fin.
— Et maintenant, messieurs, — fit le vicomte de Sylveïra en soulevant son verre, — je porte la santé de M^"* Émeraude, notre charmante hôtesse I
Tous les verres se heurtèrent à l'instant même, et la santé de la jeune fille fut portée à trois reprises.
Le repas continua.
Des vins exquis se succédaient et circulaient sans cesse.
En même temps que leurs flots lumineux étincelaient comme des rubis et comme des topazes dans le cristal des coupes, la joie la plus folle envahissait l'esprit des convives.
Cette gaieté, cependant, ne franchissait point les strictes limites de la retenue et de la décence, et le dîner de la rue Gréneta ne ressemblait en rien au souper de la rue du Gindre.
La joie un peu bruyante de Nicolas Benoît était la joie naïve et expansive d'un bon bourgeois, heureux et fier de recevoir chez lui des gens d'une condition supérieure à la sienne et de les traiter splendidement.
Raoul oubliait ses chagrins passés, et son imagination nageait à pleines brasses dans les eaux limpides d'un avenir couleur de rose et d'or. Il s'enivrait de la double ivresse des vins généreux que lui versait Benoît, et de celle qu'il puisait aux regards des beaux yeux d'Émeraude, qui lui semblaient devenir tendres et caressants en se fixant sur lui.
Un moment arriva où la serviette d'Émeraude glissa de ses genoux et roula sous la table.
Raoul se baissa vivement pour la relever.
La jeune fille avait fait le môme mouvement.
Ses cheveux effleurèrent le front de Raoul et l'inondèrent de leur paifum léger; ses doigts miguons touchèrent la main (\e Raoul pendant le
328 LES MYSTÈRES DU P.VL A[.S-IiO YAL
Une sensation inconnue et délicieuse courut alors dans les veines du jeune iiommc, et le Tit tressaillir comme si Fange de la Volupté l'avait caressé du bout de son aile.
Il lui sembla que tout le sang de son corps afiluait à son cœur, plus rapide plus chaud, plus vivifiant que par le passé.
Alors, avec une audace inouïe et qui puisait sa source dans les flacons du vin de Madère et du vin do Champagne, il se pencha vers Émeraude, il passa son bras frémissant autour de sa taille si souple et si cambrée, et sa voix émue murmura tout bas :
— Je vous aimel...
Ce à quoi la jeune fille répondit avec un regard charmant et une modestie de pensionnaire :
— Je dépends de mon oncle, monsieur... Adressez-lui votre demande, et, s'il l'accueille, je ne la repousserai point...
Cet aveu, quoique indirect, ajouta encore au délire de Raoul.
— Ange! — murmura-t-il, — à toi mon nom!... à toi ma vie!... à loi ma compagnie dans Royal-Champagne I... A toi... à toi... à toi... à toi...
Puis il n'ajouta plus rien que quelques paroles indistinctes et mal prononcées...
Ses coudes s'appuycrcnl sur la table et sa tête tomba sur ses mains. Il était tout à fait gris. Deux minutes après, il dormait.
Les quatre personnages qui se trouvaient en ce moment auprès de Raoul, dans l'arrière-boutique de la maison du Bélier d'argent, c'est-àdire Émeraude, Nicolas Benoît, le vicomte Roland de Sylveïra et le major Tancrède d'Estagnac, reposèrent sur la nappe les verres qu'ils approchaient déjà de leurs lèvres, se regardèrent, et, faisant comme les augures de la vieille Rome, ils rirent en se regardant.
Mais ce rire fut silencieux et muet.
Évidemment, ils ne voulaient point, par d'indiscrets éclats, réveiller leur hôte endormi.
Renoît fut le premier qui rompit le silence. . Et encore ce fut à la manière des sourds-muets, qui se font comprendre par signes.
Il désigna successivement Raoul, puis lui-même, puis ses trois aro-
LES MYSTKUES DU PALÂIS-ROVAL
:jî9
Un vieux tritou suivait de près la conque de nacre et d'azur qui servait de trône et de nacelle
à la jeune diviuité. (P. 335.)
lytes, et il fit à deux reprises le geste d'applaudir. C'était une faron ingénieuse de témoigner que tout le monde avait fait son devoir.
Le major et le vicomte le comprirent ainsi, et, comme d'autres occupations les appelaient sans doute ailleurs, ils échangèrent une poignée de main silencieuse avec l'oncle et avec la nièce, et ils sortirent sur la pointe du pied de Varrière-boutique du Bélier (Carr/cnt.
M. Benoîl, Emeraude et Raoul restèrent seuls.
uv. 42.
XAVIi:i! 1)K MnNTF.n.N.
LES MYSTÉHES DU l'A I.AI^ -l:i \ .\ I . — ÉD. J. ROLFF El C'"-'. LIV. 42
LA naïade
Au bout d'une ou deux minutes, Émeraude s'approcha de son oncle prétendu, et lui dit tout bas :
— Je pars!...
— Où allez-vous? demanda Benoît du même ton.
— Je vais où j'ai affaire!... Il me semble, mon cher associé, que vous devenez bien curieux!...
— Encore quelque amourette!...
— Peut-être bien.
— Tête folle!...
— Vieux grondeur ! . . .
— Mais, — poursuivit Benoit en montrant Raoul, — s'il vous demande en se réveillant?
— C'est en vérité fort embarrassant!... Vous lui répondrez que je suis montée dans ma chambre. Ceci est naturel et convenable, ce me semble ! . . .
— Je crois que le pauvre garçon est amoureux de vous sérieusement!...
— Ne dites pas cela.
— Pourquoi?
— Parce que cet amour me ferait de la peine... -7- Plaisantez-vous?
— Pas le moins du monde!... Toute la soirée je me suis senti le cœur gros!... J'avais comme un remords d'être A'^otre complice dans cette abominable affaire! Car c'est une infamie, savez-vous, que de dépouiller ainsi ce malheureux gentilhomme?
— Si je le sais?... — riposta carrément M. Benoît, — pardicu!... oui, je le sais à merveille que c'est une infamie; mais elle est lucrative, et nous en faisons souvent d'aussi lourdes qui ne nous rapportent rien!..
— Ce jeune homme est charmant!... murmura Emeraude d'un air mélancolique et en abaissant ses beaux yeux qu'elle avait fixés sur Raoul pendant que Benoît parlait.
— Prenez garde à vous, mignonne! — reprit ce dernier; — pour un
peu, du train dont votre petit cœur galope et dont votre jolie tête travaille, vous vous éprendriez pour tout de bon du chevalier Raoul de la Tremblaye ! . . .
— Peut-être...
— Comment dites-vous?...
— Je dis : Peut-être.. .
— Et que feriez-vous, dans ce cas?...
— Je sauverais ce jeune homme et je l'arracherais de vos griffes ! . . .
— Pardon, ma chère, mais il me semble que vous oubliez...
— Quoi?
— Un article du règlement de notre association...
— Lequel?
— Celui-ci :
« Si l'un d'entre nous trahissait les intérêts de la communauté et faisait manquer, sciemment et par son mauvais vouloir, une entreprise commencée par nous, ce frère déloyal serait mis au ban de l'association, et chacun de nous ferait le serment de le poursuivre, partout et toujours, de sa haine et de sa vengeance. »
Emeraude baissa la tête et ne répondit point.
— La mémoire vous revient-elle? — demanda Benoît d'une façon sournoise.
— Oui, — murmura la jeune fille.
— Fort bien!... Ne disons donc plus de choses inutiles, et, puisque vous êtes attendue ailleurs, allez, ma chère enfant, je ne vous retiens pas ! . . .
— Quand aurez-vous besoin de moi?...
— Demain.
— A quelle heure?
— A midi.
— Où? ■
— Je serai exacte.
■ — J'y compte.
— Bonsoir, vieux diable I...
— Bonsoir, diablotin charmant I...
Emeraude jeta sur ses épaules un mantelet d'étoffe commune dont elle rabattit à moitié le capuchon sur sa figure, ce qui lui donnait parfaitement la tournure d'une petite g-risette revenant de son ouvrage; elle laissa (om-
332 IJ'S MYSTKRi:S 1)1' P.\ I>A 1 S- F',0 Y AL
her sur Raoul un dernier regard langonreikx et jircsfjuc LrisLe, et elle sortit de rarrière-])onlique, puis de ia maison.
Nicolas Benoit se rassit en face de Al. de la Treniblaye et se remit à boire. •
Il élail [)rès de minuit quand le faux marchand mercier, trouvant que son hôte avait assez dormi, se leva do table et renver3a brusquement une chaise.
Raoul s'éveilla en sursaut. Ses yeux étaient encore gros de sommeil et la confusion la plus absolue régnait dans ses esprits,
— ilein?... quoi?... — murmura-t-il en étendant les bras, — où suis-je?
— Vous êtes chez votre meilleur ami... — répondit Benoît d'un ton mielleux.
Le son de cette voix rappela Raoul à lui-même
Il jeta autour de lui un regard étonné.
M. Benoît comprit le sens de ce regard, et il dit en souriant :
— ]\os convives sont partis, ma nièce est couchée, nous sommes seuls...
— .)'ai dormi! — s'écria Raoul avec confusion.
— Va vous avez pardieu bien fait, mon jeune ami!... N'ètes-vouspas ici cIjoz vous?...
— Mais, M'"'"' voire nièce et ces messsieurs, qu'ont-ils dû penser de moi?...
Ils ont pensé que vous étiez fatigué d'un long voyage à cheval, et que vous aviez succombé à un irrésistible sommeil... Voilà tout!... Rien n'est ])lus simple!
— Vous m'affirmez qu'ils n'ont pas pris de moi une trop déplorable opinion?
— Je vous le jure sur l'honneur i...
— Ah! vous me rassurez un peu...
— Soyez-le tout à fait!...
— Et maintenant, mon cher hôte, je vais vous remercier de votre gracieuse hospitalité et prendre congé de vous...
— Rien no presse ..
— Il se fait lard, et je me sens la tête lourde.
— (jaand anrai-jo riionneur de vous revoir?..
— Quand vous voudrez.
— Le plus tôt sera le mieux. Vous savez qu'il y aura demain matin du nouveau pour votre affaire...
— Espérez-vous donc qu'elle réussira?...
— Je n'en doute pas un instant.
— Mais, cette offre si généreuse que vous m'avez faite au sujet des dix mille francs, je ne sais vraiment si je dois l'accepter..
— Pourquoi donc pas?.,.
— Je crains d'abuser...
— Enfant!... j'offre de bien bon cœur; et d'ailleurs il me semble, je ne sais pourquoi, que vous êtes un peu de la famille...
Cette allusion si transparente à la possibilité d'un mariage entre Emeraude et Raoul fit battre le cœur du jeune homme.
Il saisit de nouveau la main de M. Benoit et il la serra.
— Selon toute apparence, je verrai demain matin le major, — ■ poursuivit le marchand mercier; — vers midi, je passerai chez vous, et, si toutefois vous n'avez pas d'autres projets et si rien ne vous appelle ailleurs, vous viendrez avec moi souhaiter le bonjour à ma nièce, qui sera fort heureuse de vous voir...
— Le croyez-vous?... — demanda Raoul avec enthousiasme.
— Je veux lui laisser le plaisir de vous le dire elle-même. Ces mots terminèrent l'entretien.
M. Benoît et Raoul quittèrent la maison du Bélier d'argent et allèrent ensemble jusqu'au boulevard.
Là M. Benoit prit congé du chevalier, qui arrêta une chaise à porteurs et se fit conduire à l'hôtel de la Toison dor.
Fidèle à la consigne qu'il avait reçue, Jacques n'avait point quitté son poste. Il veillait, assis sur la valise qui contenait toute la fortune de son maître, et il tenait un pistolet dans chaque main, prêt à faire feu sur quiconque voudrait entrer, malgré lui, dans cette chambre confiée à sa garde.
Raoul arriva à la porte.
Il frappa trois coups, il se nomma, et Jacques, bien certain d'avoir reconnu la voix de M. de la Tremblaye, fit jouer les verrous et ouvrit.
— Tout est-il en ordre? — demanda Raoul,
— Oui, monsieur le chevalier.
— Personne n'est venu?
— Personne.
— C'est bien. Va, mon enfant, je n'ai plus besoin de toi.
Jacques ne se fit point répéter deux fois ces paroles, qui le débarrassaient d'une lourde responsabilité et lui rendaient le droit de dormir sans inquiétude et sans remords.
Raoul demeura seul. Il barricada sa porte avec soin. 11 examina les amorces de ses pistolets qu'il posa sur sa table de nuit, bien à portée de sa main.
Puis il se coucha; il éteignit sa lumière, et il s'endormit presque à l'instant même d'un sommeil bienfaisant et profond.
Des songes du meilleur augure, des songes mythologiques et anacréontiques, vinrent peupler ce sommeil de leurs riants fantômes.
Il sembla d'abord à Raoul que la petite chambre étroite et mesquine dans laquelle il se trouvait se métamorphosait soudainement en un riant jardin, véritable oasis de verdure embaumée du parfum des fleurs, et dont le doux chant des oiseaux faisait une ruche d'harmonie. Seulement, chose étrange ! au beau milieu de ce jardin et sur un socle de marbre blanc, se trouvait, en guise de statue, la valise de cuir noir qui contenait les quarante mille livres.
Or, parmi les merveilles de cette riante nature, cette valise produisait un effet bizarre; Raoul ne se le dissimulait point.
Mais voici que soudain une métamorphose inouïe s'opérait.
Le cuir se changeait en marbre blanc.
La valise prenait la forme d'une conque.
Un frémissement se faisait entendre, pareil à celui d'une eau longtemps contenue qui murmure avant de s'élancer, et du sein de la conque jaillissait un flot bruyant et continu se creusant lui-même un lit au travers du jardin.
Bientôt ce flot devint ruisseau. Bientôt ce ruisseau devint fleuve.
Et ce fleuve, nouveau Pactole, roulait des flots d'or pur, car chaque goutte d'eau qui coulait de la fontaine se changeait à l'instant même en un louis de quarante-huit livres.
M. de la Tremblaye assistait avec une joyeuse stupeur à ce spectacle inattendu, quand une musique douce et presque céleste se répandit tout à coup dans les airs, tandis qu'une voix harmonieuse chantait des strophes qui pouvaient se résumer ainsi, comme les ariettes d'opéra :
« La naïade du fleuve d'Or va paraître en ces lieux ! . . . Gloire à elle 1 . . .. Oiseaux, dites vos chants les plus doux; fleurs, répandez vos plus suaves parfums I... Voici la naïade du fleuve d'Orl... »
Cette naïade parut enfin. Elle se montra belle dj sa jeunesse, belle
de ses divins attraits, belle surtout de ce costume qui n'en était pas un, et qu'avaient adopté les déesses, par coquetterie.
Raoul poussa un cri de stupeur et d'ivresse.
Il venait de reconnaître Emeraude.
Un vieux triton suivait de près la conque de nacre et d'azur qui servait de trône et de nacelle à la jeune divinité.
La lono'ue barbe blanche et la couronne de roseaux de ce demi-dieu ne dissimulaient qu'imparfaitement les traits placides de Nicolas Benoît. Aussitôt qu'il aperçut Raoul, il quitta le cortèg-e; il sortit du fleuve en secouant l'or qui ruisselait sur ses membres robustes, il vint au jeune homme et lui serra la main avec une bonhomie tout humaine.
— Chevalier, — lui dit-il, — vous aimiez ma nièce, n'est-ce pas, alors qu'elle n'était que femme?...
— Plus que ma vie !... — s'écria Raoul.
— Et, maintenant qu'elle est déesse?...
— L'adoration se mêle à mon amour, mais rien n'est changé dans mon cœur.
— Fort bien!... alors, épousez-la!
— Une déesse !
— Elle vous fera dieu!
— Un tel bonheur est un rêve, sans doute!
— Non pas ; et la preuve, c'est que le grand prêtre de Neptune vous attend là-bas pour célébrer votre union... L'épousée s'impatiente... Ne la faites point attendre... Ah! j'oubliais de vous dire que ma nièce vous apporte le fleuve d'Or en dot, et que vous voici plus riche que ces pauvres diables de rois de la terre qui n'ont pour tout trésor que quelques maigres milliards!... Une guerre vide leurs cofl'res!... Vos trésors, à vous, combleraient rOcéan !...
Raoul suivait le vieux triton et il épousait Emeraude par-devant l'autel de Neptune.
Ce rêve dura toute la nuit.
MARCHÉ DE DUPe!...
Il était à peu près dix heures du matin quand un joyeux rayon de soleil vint éveiller le chevalier de la Tremblay e.
Le jeune homme, arraché brusquement aux illusions séduisantes du beau songe qui le berçait sauta, en bas de son lit et regarda autour de lui
avec une certaine inquiétude.
Rien d'ailleurs ne justifiait cette inquiétude.
Tout était à la même place que la veille au soir.
Aucune main indiscrète n'avait effleuré sa cassette; les verrous de la porte n'avaient point bougé.
Raoul compta son or, il n'y manquait pas un seul louis.
Ainsi rassuré, le jeune homme se souvint de son rêve, et il se dit que cette vision mytholog-ique était le présage certain d'une heureuse réalité.
Sans aucun doute, il épouserait Emeraude, la charmante nièce de Nicolas Benoît, et cette alliance, en lui assurant l'héritage du riche marchand, le mettrait à même de puiser dans les ondes intarissables du fleuve d'Or.
Raoul, fort égayé par cette perspective séduisante, fit sa toilette avec un suin extrême, appela Jacques et se fit servir à déjeuner.
Quelques minutes avant midi, Nicolas Benoît se présentait à l'hôtel de la Toison d'or, ainsi que, la veille, il en avait prévenu Raoul.
— Eh bien, — lui demanda ce dernier après lui avoir serré cordiaemont la main, — avez-vous vu le major Tancrède?...
— Non, mais j'ai reçu de lui tout à l'heure un petit billet...
— Que vous dit-il?
— R m'annonce qu'il a d'excellentes nouvelles à m'apprendre, et il me prévient qu'il sera rue Gréneta à deux heures...
— D'excellentes nouvelles!... — répéta le chevalier, — qu'est-ce que cela peut être ?. . .
— Pardieu, c'est bien facile à comprendre I .. . ir aura rencontré le baron Hector de Cardaillac, et votre afl'aire est sans doute conclue...
— Dieu le veuille !... — murmura Raoul.
• — Du reste, — poursuivit Nicolas Benoît, — nous saurons bien vite à quoi nous en tenir, car, je vous le répète, à deux heures le major sera chez moi...
Après ces quelques mots échangés, Jacques fut installé de nouveau dans la chambre de son maître, et les deux hommes se dirigèrent pédestrement vers la rue Gréneta.
Rs y trouvèrent Emeraude, plus fraîche et plus jolie, si faire se pouvait, que la veille.
Nicolas Benoît prit un prétexte pour laisser sa nièce et le chevalier en tête à tête pendant quelques instants, et Raoul, aussi véritablement amoureux qu'on peut le devenir à son âge et en vingt-quatre heures, murmura aux oreilles de la jeune fille une déclaration passionnée, laquelle
Là, elle lui parla tout bas pendant un instant. (P. 343.)
fut écoutée avec une émotion qui n'était pas absolument de commande.
Oh! si en ce moment Emeraude avait été libre de son cœur et de sa personne, comme elle aurait obéi joyeusement à cette attraction sympatique qui la poussait vers ce gentilhomme si jeune et si charmant!... Comme elle l'aurait aimé et comme elle le lui aurait dit 1...
Mais Emeraude n'était point libre!... La malheureuse fille avail abdiqué le droit de vouloir et le droit d'agir.
LIV. 43. — XAVIER DE MONTÉPIN. — LES MYSTÈRES DU PALAIS-ROYAL. — ÉD. J. ROOFF. ET C*e. UV. 43.
Elle uLuit l'un des anueaux d une chaiiie, l'un des rouages d une machine, et elle savait bien que si elle essayait seulement une résistance impossible, elle serait aussitôt brisée.
Le seiitinient de cette dépendance, si complète et si dure, se présenta à elle pour la première fois dians toute son amertume et lui serra duulousement le cœur.
Une ou deux larmes, perles liquides, se suspendirent à ses cils de velours et roulèrent sur ses joues satinées.
Raoul expliqua ces larmes par la fiévreuse émotion que son tendre aveu causait à la jeune fille.
Il ne douta plus qu'il ne fût aimé, et son bonheur en redoubla.
Nicolas Benoit rentra sur ces entrefaites.
Un seul coup d'œil lui suffit pour comprendre ce qui s'élail passé pendant son absence.
Il vint à Raoul et il lui dit avec une expression de tendresse infinie et d'onction toute paternelle :
— Faites-vous d'abord une position, mon enfant, et ensuite... dame !... ensuite, peut-être bien que vos désirs seront aussi les miens...
Raoul eut envie de se jeter au cou de ce dig-ne et excellent homme et de le presser dans ses bras, et sans doute allait-il le faii'e.
Mais l'entrée du major Tancrède d'Estagnac coupa court à cette démonstration chaleureuse.
— Eh bien?... — demanda vivement Nicolas Benoît au nouveau venu.
— Eh bien!... — répondit ce dernier, — je ne m'étais point tromjK,..
— En quoi?
— En cela que le baron de Cardaillac a fini avant-hier de dévorer sa tante I . . .
— Il est ruiné?...
— De pied en cap.
— Et il croit toujours à sa martingale infaillible ?
— Parbleu!... plus que jamais!...
— Alors, il consentirait à se défaire de sa compagnie?...
— Au moment où je lui en ai parlé, l'affaire était aux trois quarts et demi conclue avec un autre...
— Ah! mou Dieu!... — s'écria Raoul.
— Rassurez-vous, — répondit le major, — : j'ai surenchéri de quelques louis, et, comme je suis un camarade du baron, nous l'emportons sur notre concurrent!...
Raoul lit un boiul de joie.
LKS MYSTÈRES DU PAf,A I S-11 O V A L 3)9
— Ainsi, — demanda Nicolas Benoît, — c'est conclu?...
— J'ai donné parole pour notre jeune ami...
— A quel prix?
— Cinquante mille livres; notre concurrent en offrait quarante-huit.
— Quand pourrons-nous terminer?... — dit le chevalier.
— Quand vous voudrez. J'ai là le brevet et un sous-seing que vous n"aurez qu'à signer.
— Je cours chercher l'argent! — s'écria le jeune homme.
— Un instant, ■ — fit Nicolas Benoît.
Puis il ajouta en s'adressant au major :
— N'ètes-vous pas d'avis qu'il serait bon, avant de laisser notre cher Raoul donner son argent, de faire approus'er et signer au régent l'acte de cession de cette compagnie?...
— Oui, sans doute, — répondit Tancrède.
— Encore des retards!... — murmura Raoul.
— Aucun, si du moins le régent est à Paris... Savez-vous s'il v est, mon cher major?...
— Oui. Il ne quitte point le Palais-Royal.
— Alors, — poursuivit Benoît, — ce soir, tout sera fini. Je crois vous avoir dit que le vicomte Roland de Sylveïra était fort bien en cour... Je vais l'aller trouver et lui remettre ces paperasses. Il ira Aoir monseigneur à l'instant même, et vous pourrez payer ce soir sans nul inconvénient, ce qui vous sera fort agréable, j'imagine, car vous devez dormir assez mal auprès de votre valise bourrée d'or...
— Que ne vous devrai-je point?... — fit Raoul.
— Vous me devrez les dix mille livres que je vais ajouter à vos quarante mille, — répondit Nicolas Benoît en riant, — et je vous assure que vous ne trouverez point en moi un créancier bien difficile... Je cours chez le vicomte. Vous m'attendez ici, n'est-ce pas?...
— Puisque vous me le permettez, — balbutia le jeune homme, que l'idée d'un nouveau tête-à-tète avec Emeraude mettait hors de lui-même.
Cet espoir fut déçu.
Nicolas Benoît sortit en etïet, mais le major Tancrède tint compagnie aux deux jeunes gens.
Le pauvre oiseau était trop complètement englué pour qu'il lui fût possible désormais de tenter seulement la fuite. Les moyens de séduction employés jusque-là devenaient donc inutiles, et, d'autre part, il était sage d'empêcher Emeraude de tout compromettre par quelqu'une de ces inconséquences qui sont si naturelles aux filles d'Eve.
Raoul aurait préféré un duo^ et de beaucoup.
Mais il fut bien forcé de faire île nécessité vertu, et de se contenter d'un trio.
L'absence de Nicolas Benoît fut long-ue.
Il ne revint guère que vers les six heures du soir, et il revint en voiture.
— Le régent a signé! — tel fut son premier mot.
Puis il montra à Raoul un parchemin scellé du grand sceau aux armes de France, et sur lequel se trouvait apposée la signature de M^' Philippe d'Orléans.
— La compagnie vous appartient, mon cher enfant, — dit-il ensuite; — seulement, il s'agit de la payer, et de la payer ce soir même.
— Je suis prêt, — répondit Raoul.
— J'ai à la porte une voiture, — continua Benoît, — allons cliez vous, nous y prendrons votre argent, nous reviendrons dîner ici, et ensuite le major et moi nous porterons les cinquante mille livres à ce pauvre fou qu'on nomme le baron de Cardaillac, et qui n'en fera qu'une bouchée.
Raoul ne pouvait que souscrire à cet arrangement.
Il monta en voiture avec ses deux protecteurs, et tous trois arrivèrent à rhôtellerie de la Toison d'or.
Sur l'ordre de son maître, Jacques ouvrit la porte, et sa figure peignit une joie vive quand il apprit que sa consigne allait cesser, et qu'il serait déchargé désormais de toute responsabilité.
Raoul déboucla les premières courroies de la valise, alin d'en retirer les bijoux qui lui venaient du marquis Réginald.
Mais il se ravisa aussitôt.
— Rendez-moi un service de plus... — dit-il à Nicolas Benoît.
— Lequel?
— Chargez-vous de garder chez vous ces quelques bijoux, jusqu'à ce (jue je vous les redemande -
— Bien volontiers, — lit M. Benoît; — ils seront parfaitement en sûreté dans ma caisse...
— Beaucoup plus que dans mes mains, — répondit le jeune homme avec un sourire.
Ce qui fut dit fut fait.
La valise fut portée dans la voiture, et les trois hommes reprirent le chemin de la rue Crénota.