LES LARGESSES DE M. BENOIT
En arrivant au magasin du Bélier d'argent, Raoul, Nicolas Benoît et Tancrède d'Estagnac trouvèrent le vicomte de Sylveïra qui venait d'arriver, et qui les attendait en compagnie d'Emeraude.
M. de la Tremblay e remercia avec effusion cet aimable gentilhomme de l'embarras qu'il avait bien voulu se donner pour assurer la réussite de l'importante affaire dont nous avons mis tous les détails sous les yeux de nos lecteurs.
Le vicomte répondit courtoisement qu'il s'estimait heureux d'avoir pu trouver l'occasion de se rendre utile à Raoul.
Ensuite on se mit à table.
Le repas ne fut point animé comme celui de la veille.
Un inexplicable embarras semblait régner entre les convives et glacer leur gaieté.
RaouJ, tout en se répétant qu'il était au comble de ses vœux et que le bonheur qui lui arrivait était inespéré, ne se sentait cependant pas joyeux.
Une insurmontable tristesse dominait ses pensées et assombrissait son esprit.
Emeraude semblait très souffrante.
A peine répondait-elle par monosyllabes aux paroles qu'on lui adressait.
Le reste du temps, elle se renfermait dans un morne silence.
Elle ne mangeait pas et ne buvait guère.
Parfois elle regardait Raoul à la dérobée, et alors ses grands yeux se voilaient de larmes qu'elle essuyait furtivement.
Pauvre Emeraude ! . . .
Créature perdue s'il en fut ! enfant de la bohème de Paris î... complice de voleurs!... fille plus que galante 1... il restait cependant dans son cœur un petit coin qui n'était pas tout à fait corrompu.
Et, dans ce petit coin, avaient germé deux fleurs célestes : beaucoup de pitié et un peu d'amour!...
M. Benoît était en proie à une évidente préoccupation.
L'aLLitude de la jeune fille paraissait le contrarier vivement.
il lui ] aurait des coups d'œil menaçants, qu'elle ne voyait pas ou qui lui faisaient liausser les épaules quand, par hasard, elle les remarquai!.
Tancrède d'Estagnac, silencieux contre sa coutume, s'absorbait tout entier dans la dégustation d'un perdreau truffé et d'une bouteille de vin de Chamberlin, pour lesquels il semblait professer un culte véiitable.
Seul, entre tous les convives, le vicomte de Sylveïra avait conservé sa gaieté brillante et son esprit communicatif.
11 s'efforçait, mais vainement, de faire partager à ses compagnons son entrain et sa bonne humour.
De guerre lasse, il y renonça, et il se tut comme les autres.
Enfin le dîner s'acheva.
M. Benoit consulta sa montre.
— Neuf heures, — dit-il en regardant le major Tancrède.
— Le baron de Cardaillac nous attend chez lui, —répondit M. d'Estagnac.
— Ne le faisons j)oiut attendre.
— Vous avez conservé la voiture, n'est-ce pas?
— Sans doute ; elle est à la porte.
— C'est au mieux. Avant une heure nous serons de retour. Nicolas Benoît ouvrit la valise.
11 en retira les bijoux de Raoul, qui se trouvaient renfermés dans un petit sac de peau d'Espagne, et il les mit dans une espèce de coffre-fort placé à l'un des angles de la pièce.
Ensuite il tira de sa poche un portefeuille qui semblait gonflé de billets (le caisse, et il le montra à Raoul en lui disant:
— Là dedans sont les dix mille francs qui complètent la somme que vous devez à ^1. de Cardaillac. Nous allons vous rapporter son reçu.
Puis, sans attendre les remerciements de Raoul, M. Benoît prit la valise par l'une de ses poignées, et, accompagné du major d'Estagnac, il la porta jusqu'à la voilure, dans laquelle montèrent les deux hommes et (|ui s'éloigna rapide.ment.
Aussitôt que le bruit des roues eut cessé de se faire entendre sur le pavé boueux de la rue Gréneta, la jeune fille se mit à pleurer amère-
lU(M)t.
— Mon Dien I ■ — s'écria Raoul, — qu'avez-vous? Emeraude ne répondit pas.
— Qu'avez-vous? qu'avez-vous donc? — répéta le jeune homme dune voix passionnée et suppliante.
— Je n'airieii... — murmura Jajeunefillo... — Jesoufïre... j'étoufTe... Je vous en conjure, monsieur, ne vous occupez pas de moi.
Raoul allait insister, mais le vicomte s'empara do lui et détourna forcément son attention jusqu'au moment où revinrent M. Benoît et le major Tancrède.
Emeraude avait essuyé ses larmes, et elle semblait calme, sinon tout à fait consolée.
— Mon cher enfant, — dit Nicolas Benoît à Raoul en lui présentant un papier que le chevalier ne déplia même point, — voici le reçu du baron de Cardaillac. Tout est terminé ; la compagnie de Royal-Champagne est à vous I... Nous allons déboucher un flacon de vin d'Epernav et le vider joyeusement à la santé de vos épaulettes !
La mousse écumante ruisselait dans les verres, et le nouvel officier fit raison au toast que venait de porter son hôte.
— Recevez mes compliments bien sincères, mon cher chevalier, — dit le vicomte en pressant la main de Raoul.
— Recevez aussi les miens, mon cher camarade, — fit le major Tancrède à son tour; le régiment de Royal-Champagne compte, à cette heure, un charmant officier de plus !
— Merci, messieurs!... merci, mes amis! mes bons amis!... — répondit Raoul en rendant à droite et à gauche les poignées de main qu'il venait de recevoir. — Jamais, non, jamais je n'oublierai tout ce que vous avez voulu faire, tout ce que vous avez fait pour moi!...
■ — ■ Quand rejoindrez-vous le régiment? — demanda Tancrède. ■ — Aussitôt que ce sera possible.
— Vous savez que je me charge de votre équipement, — fit Nicolas Benoît.
Le major poursuivit :
— Je ferai avec vous le voyage de Valenciennes. Je veux avoir le plaisir de vous présenter moi-même à nos collègues du corps d'officiers,
Raoul remercia de nouveau, et il accepta cette offre si gracieuse.
L'heure de se séparer arriva.
Raoul allait prendre congé de ses hôtes.
En ce moment, Emeraude s'approcha de Nicolas Benoît; elle le prit par le bras et l'entraîna dans un coin de la chambre. Là, elle lui parla tout bas pendant un instant. Nicolas Benoît fronça le sourcil.
Emeraude poursuivit.
La figure de l'oncle prétendu se rembrunissait de plus en plus.
Enfin il répondit à Emeraude.
Sans doute cette réponse ne fut pas conforme aux désirs, ou plutôt aux volontés de la jeune fille, car ses charmants sourcils se contractèrent à leur tour; un éclair étincela dans ses yeux, et elle frappa du pied avec impatience et même avec colère.
Puis le colloque continua et dura une minute encore.
Enfin Benoît parut céder, quoique à contre-cœur. Il haussa les épaules et ne dit plus rien.
La jeune fille revint s'asseoir à la place qu'elle avait occupée jusqu'à ce moment.
Nicolas Benoît parla au vicomte et au major de deux ou trois choses tout à fait indifierentes, et qui n'avaient d'autre but que de servir de transition.
Ensuite il prit Raoul par le bras, ainsi que lui-même avait été pris par Emeraude, et il l'emmena un peu à l'écart.
— En vérité, moucher enfant, — lui dit-il à mi-voix, — je suis un vieil étourdi!...
— Pourquoi donc? — demanda le jeune homme.
— Les choses les plus simples me sortent de l'esprit!... Je crois que je perds la tête...
En face de ce préambule, les yeux de Raoul exprimèrent l'étonnement le plus complet.
M. Benoît continua :
— Vous m'avez donné votre argent, ce soir...
— Oui.
— Tout votre argent?
— Sans doute.
— De telle sorte qu'il ne vous en reste plus?
— Tiens! — fit Raoul, — c'est ma foi vrai !
— Ainsi, vous êtes complètement à sec?...
— Je possède un louis et quelque monnaie... — répondit le jeune honmie en se fouillant.
— Ce n'est pas assez, même pour attendre. Considérez-moi, je vous prie, comme votre banquier et puisez librement dans ma caisse. Les dix. mille francs que j'ai payés pour vous ce soir l'ont un peu dégarnie; mais, après-demain, la brèche sera réparéo... Prenez toujours ces vingt-cinq louis, dans trois jours je vous porterai quelques milliers d'écus...
L'ageut hocha la tête, après l'avoir écouté, ainsi que l'avait fait le lieutenaut de police un instaat auparavant. (P. 351.)
Raoul repoussa doucement la main de Benoît, qui se tendait vers lui pleine d'or.
— Non, — dit-il, — je n'accepte pas.
— Pourquoi donc?... — demanda le marchand.
— Parce que c'est tropl... beaucoup trop!... Un père ne ferait pas pour son fils ce que vous faites pour moi !...
UV. 44. — XAVIER DEMO.NTÉPIN. — LtS MYSTÈRES DU PALAIS-ROYAL. — ÉD. J. ROUFF, ET C'e. UY. 44
— Quelle plaisanterie!... allons, ouvrez les doigts et prenez cette bag-atelle...
— Non, — répéta Raoul.
— Je le veuxl...
— Je ne puis...
■ — Je vous en prie...
— N'insistez pas.
— Méchant enfant!... — s'écria Benoît d'un ton pénétré, — vous allez me faire de la peine !... à moi et à une autre personne...
Et, du coin de l'œil, le faux marchand désignait Émeraude, qui, de l'endroit oti elle était placée, n'avait pas perdu un seul des détails de cette petite scène.
— Et maintenant, — poursuivit Benoît, — je vous défie de. dire encore : Non!...
En effet, Raoul était vaincu.
Il tendit la main en répondant :
— Puisque vous le voulez... puisqu'il le faut... j'accepte...
— A la bonne heure!... — s'écria Benoît, — je vous retrouve, mon enfant, et voilà comme je vous aime!
Les adieux fm^ent échang'és.
Raoul regag'na son hôtel, emportant l'argent que Benoît venait de lui donner, plus le parchemin par lequel Philippe d'Orléans, régent de France, le mettait à la tête d'une compagnie au régiment de Royal-Champag'ne, plus un reçu de cinquante mille livres, sig-né du baron Hector de Cardaillac.
Toute cette fortune représentait un capital de vingt-six louis en or, et de deux écus de trois livres.
volé!!!
Cette nuit-là, Raoul dormit d'un tranquille sommeil qu'aucun songe ne vint visiter.
La certitude d'avoir fait de sa petite fortune un bon et utile emploi avait déchargé son esprit d'un fardeau pesant.
Désormais, il se trouvait possesseur d'une position dans le monde, d'une position sérieuse et honorable.
L'avenir lui appartenait.
Il était sûr de vivre!...
Le lendemain, il s'éveilla de bonne heure ; il donna un louis à Jacques en lui permettant de disposer de son temps comme il l'entendrait, pour toute la journée.
On devine que le jeune garçon se sentit bien heureux de cette permission, lui qui, depuis trois jours qu'il était arrivé à Paris, n'avait encore vu que la cour étroite, les cuisines et les chambres garnies de l'hôtellerie de la Toison d'or.
Il serra joyeusement son louis dans sa poche et se mit en route à l'instant même.
Raoul ne tarda guère à en faire autant de son côté.
Sa première pensée, son premier mouvement, furent de se rendre au magasin de la rue Gréneta.
Emeraude, la veille au soir, lui avait semblé triste et souffrante, et il lui paraissait naturel et convenable d'aller s'informer de ses nouvelles.
Cette raison de convenance n'était, à vrai dire, qu'un prétexte que donnait Raoul aux secrets désirs de son cœur; car, nous le répétons, le jeune homme aimait Emeraude, ou plutôt, il prenait pour de l'amour la vive admiration qu'il avait ressentie à son aspect.
Le trajet de la rue de Paradis-Poissonnière à la rue Gréneta ne fut pas bien long.
Une fois arrivé, M. de la Tremblaye chercha des yeux l'enseigne du Bélier d'argent, et n'eut point de peine à la découvrir.
Aussi s'avança- t-il d'un pas leste et assuré jusqu'à la porte du magasin.
Là, une surprise assez désagréable l'attendait.
Cette porte était fermée.
Raoul frappa.
Personne ne vint ouvrir.
— Tout le monde est sorti! — se dit-il; — ce n'est cependant aujourd'hui ni dimanche ni jour de fête... Enfin, je reviendrai un peu plus tard.
Et le jeune homme alla promener, à travers la rue Saint-Denis, son désappointement et son ennui.
Pendant cette promenade, il vit passer auprès de lui de jolis visages de grisettes; à plus d'une reprise, il fut frappé de l'agréable tournure des petites marchandes du quartier.
3i8 LES MYSTÈRES DU PALAIS-KOYAL
Mais l'image d'Émeraude tenait trop de place dans son cœur pour qu'il fût longtemps accessible à des distractions de ce genre.
Bourgeoises et grisettes n'obtinrent de lui qu'un coup d'oeil distrait, et il ne se retourna même point pour les suivre du regard.
Au bout d'une heure ainsi employée, il revint à la rue Gréncta.
La porte du Bélier d'argent était fermée plus que jamais.
Le jeune homme frappa de nouveau.
Comme la première fois, aucun bruit intérieur ne répondit à son appel. Seulement un mercier, debout sur le seuil de sa boutique, de l'autre côté de la rue, se mit à rire assez bruyamment.
Raoul se retourna, et ne supposant point qu'il pût être la cause de l'hilarité de ce quidam, il s'avança vers lui pour le questionner.
En voyant s'approcher ce grand et beau jeune homme, le mercier reprit immédiatement son sérieux.
— Pardon, monsieur, — lui dit Raoul, — mais seriez-vous assez obligeant pour répondre à une question que je souhaite vous adresser?...
— Monsieur, — répliqua le marchand, — j'y répondrai de tout mon cœur...
— Est-ce donc l'habitude de ce magasin de fermer ainsi, sans motif, au beau milieu de la journée?
— Quel magasin?
— Celui-là...
Et Raoul désignait le Bélier d'argent.
— ■ Ah! ah!... — fit le mercier.
— Eh bien ?
— Il m'est impossible de vous renseigner à ce propos...
— Pourquoi donc?
— Parce que vous m'interrogez au sujet d'une chose que j'ignore moi-même...
— Il n'y a pas longtemps, peut-être, que vous habitez ce quartier et que vous demeurez dans cette rue.
— Il y aura trente ans bientôt...
— Mais alors, comment se fait-il?...
— Que je ne sache point ce que vous me demandez, n'est-ce pas?
— Justement.
— C'est bien simple... ce n'est pas moi qui suis nouveau dans le quartier... c'est ce magasin...
— Le Bélier d'argent?...
— Lui-même.
— Plaisantez-vous, monsieur?
— Pas le moins du monde.
— Quoi!... le Bélier d'argent ne compte pas trois cents ans d'existence ?
Le marchand se mit à rire.
— Quoi!... — poursuivit Raoul partag-é entre l'épouvante et l'incrédulité, — vous ne connaissez point Nicolas Benoît?...
— Il y a trois jours que j'ai vu son nom pour la première fois.
— Où?
— Sur cette enseigne,
— A qui donc appartenait le Bélier d'argent?...
— A personne.
— Que dites-vous là?...
— Je dis que ce magasin n'appartenait à personne, puisque ce magasin n'existait pas...
Il sembla à Raoul qu'une maison s'écroulait sur sa tête, et il en demeura pendant un instant comme étourdi.
— Monsieur, — s'écria-t-il ensuite, — au nom du ciel, expliquez- vous mieux... Je tremble de vous comprendre, car, si vos paroles ont bien en réalité le sens qu'elles semblent avoir, alors j'ai donné tète baissée dans les filets d'un misérable... alors je suis perdu!...
— Monsieur, — répondit le marchand touché de la décomposition soudaine des traits de Raoul et de l'altération de sa voix, — je vais vous dire tout ce que je sais...
— Je vous le demande avec instance !...
— Malheureusement, c'est bien peu de chose!... Il y a trois jours, des ouvriers sont venus et ont posé au-dessus de cette porte l'enseigne qui y est et sur laquelle ils ont tracé l'image et les noms que vous voyez... Le même soir est arrivée une voiture remplie de ballots qu'on a déchargés et qui doivent être encore dans le magasin, car je n'ai vu emporter rien de bien volumineux; pendant trois jours, il s'est fait un certain mouvement d'allées et de venues, et des voitures et des chaises à porteurs s'arrêtaient assez fréquemment devant le magasin. Ce matin, personne n'a paru ; je ne puis vous en dire davantage, car voilà tout ce que je sais...
— Merci, monsieur, — murmura Raoul, qui ne doutait presque plus de son malheur.
— yous ne feriez pas mal de vous renseigner auprès du propriétaire de la maison, — poursuivit le marchand ; — peut-être en tireriez-vous quelques éclaircissements utiles.
— Vous avez raison, monsieur.
— Voici son nom et son adresse : Pierre Chaiwet, rue du Renard- Saint-Sauveur, n° 21,
— Je vous remercie mille fois, — dit Raoul de nouveau, — et je vais profiter de votre bon conseil.
Et le jeune homme se rendit en toute hûte à l'adresse indiquée.
Pierre Chauvet, auquel il s'adressa, lui répondit que, quatre jours auparavant, un petit vieillard d'assez bonne mine, disant s'appeler Nicolas Benoît, était venu louer le magasin du rez-de-chaussée de la maison de la rue Grénota etavait, comme c'est l'usage, payé six mois de loyer d'avance. Il n'en savait pas plus long.
— Les tristes suppositions du jeune homme devenaient désormais des certitudes.
L'évidence se montrait, lumineuse et irrécusable.
Le pauvre Raoul était tombé dans l'infernal traquenard que des filous adroits avaient tendu aux premiers pas de son inexpérience.
Mais, si habiles que fussent les fripons qui l'avaient dupé, peut-être y avait-il un moyen de retrouver leurs traces, de leur faire rendre gorge.
Raoul se cramponna à ce dernier espoir et courut chez le lieutenant de police.
Il s'écoula vingt-quatre heures avant qu'il lui fût possible d'obtenir une audience.
Enfin il fut introduit en présence du haut personnage chargé de faire respecter dans la grande ville la probité et les bonnes mœurs.
Raoul se nomma et raconta sa mésaventure dans tous ses détails.
Ce récit fit, à mainte reprise, sourire le lieutenant de police.
— Monsieur le chevalier, — dit-il ensuite à notre héros, — vous avez eu affaire à des coquins du premier mérite!... C'est une satisfaction!... Si vos intérêts pécuniaires sont compromis, au moins votre amour-propre n'a point trop à souffrir. Il n'y a nulle honte à être pris pour dupe, quand les dupeurs sont de cette force.
Cette consolation ne parut point à Raoul excessivement consolante.
Il interrogea le lieutenant de police sur la possibilité plus ou moins grande de rentrer dans son argent.
Le magistrat sourit de nouveau, et hocha la tête d'un air de doute qui fit frémir le jeune homme.
— Vous comprenez bien, monsieur le chevalier, — reprit-il, — que des gens qui inventent et qui jouent une comédie semblable à celle dans laquelle ils vous ont, à votre insu, donné un rôle, ne seront guère embarrassés pour en imaginer une nouvelle qui dépistera mes limiers...
LES MYSTÈRES DU PA.LAIS-RO YAL 3ol
Cependant, la police est habile !... Comptez sur nous, nous ferons pour le mieux!...
Ensuite il fit accompagner Raoul par un de ses huissiers qui le mit en rapport avec l'agent chargé des plus difficiles opérations de ce genre, et que sa merveilleuse perspicacité avait depuis longtemps fait surnommer V OEil-de-Lijnx par ses collègues et par les voleurs.
Raoul dut recommencer son récit.
L'agent hocha la tête après l'avoir écouté, ainsi que l'avait fait le lieutenant de police un instant auparavant.
— Diable ! diable ! — dit-il entre ses dents.
Puis il se fit donner le signalement très exact et très détaillé de Nicolas Benoit, du vicomte Roland de Sylveïra, du major Tancrède d'Estagnac, et enfin de la charmante Emeraude.
Il prit des notes sur tout cela, et il promit à Raoul qu'il allait lancer à l'instant même sa brigade dans toutes les directions.
— Mais, — ajouta-t-il, — j'ai bien peur que nous n'arrivions point à un résultat satisfaisant... A l'heure qu'il est, les signalements que vous venez de nous donner ne signifient plus rien, sans doute. Tous ces gens-là, soyez-en sûr, ont si bien changé de physique et d'allures, que vous passeriez à côté d'eux sans les reconnaître. Ajoutez à cela qu'ils ont deux domiciles et vingt-cinq ou trente noms de rechange, et vous conviendrez avec moi que l'entreprise que nous tentons n'est pas des plus faciles!... Enfin, — dit-il en achevant, comme avait dit son maître, — comptez sur nous, nous ferons pour le mieux!...
Quand Raoul sortit de l'hôtel du lieutenant de police, il ne comptait plus sur personne.