LA FAIM
M. de la Tremblaye ne fut malheureusement point déçu dans ses prévisions funestes.
Au bout de huit jours, il retourna à l'hôtel du lieutenant de police, il vit VOEil-de-Ly?ix, et il apprit de lui qu'on n'avait pas découvert la moindre trace de ses quarante mille livres et de ses bijoux, ni de ceux qui les avaient dérobés.
— C'est une perte, — ajouta l'agent, — dont je vous conseille fort de prendre votre parti, car, en supposant que maintenant nous puissions
arriver à mettre la main sur les volem's, il est clair comme le jour que le magot aurait disparu, vous comprenez cela aussi bien que moi...
— Oh ! — se dit Raoul en lui-môme, — ce que je comprends le mieux, c'est qu'à coup sur je suis abandonné de Dieu I .. .
Et, la mort dans l'âme, il regagna l'hôtellerie.
La position du jeune homme était déplorable qh effet.
Il se trouvait isolé au milieu de Paris, n'y connaissait personne, et serait bientôt sans ressources.
Qu'allait-il devenir et comment faire pour vivre, quand les quelques louis qui lui restaient seraient épuisés?...
Raoul se posa sous toutes les formes ces questions désespérantes, et il ne put pas y répondre.
Deux mois s'écoulèrent.
Le chevalier avait vendu son cheval et aussi le petit bidet de Jacques, et la minime somme résultant de cette double vente avait servi à défrayer les dépenses du maître et du valet, car Raoul, malgré sa misère qui s'aggravait chaque jour, ne songeait point à se séparer de son compagnon tant qu'il pourrait lui donner un morceau de pain.
Un jour arriva oii la dernière pièce d'or fut changée.
Trois jours après, la dernière pièce de vingt-quatre sous disparut.
Puis le maître et le valet eurent faim pour la première fois.
Vers le soir, Raoul était très pâle.
Jacques déroba un pain dans la cuisine et le lui apporta.
— Merci, mon enfant. — lui dit le chevalier; — je ne toucherai pas à ceci.
— Pourquoi?...
— Parce qu'il est inutile de prolonger de quelques heures une vie qui me pèse, et dont je vais me débarrasser.
— Vous voulez mourir!... — s'écria Jacques avec épouvante.
— Je le veux, parce qu'il le faut!...
— Oh! mon Dieu!... mon Dieu!... monsieur le chevalier... Mais ayez donc du courage!...
— J'en ai eu, je n'en ai plus!...
— Attendez!... espérez...
Raoul haussa les épaules.
— Â.ttendre quoi? espérer quoi? — dit-il. — En supposant que je consentisse à vivre aujourd'hui, ne vois-tu pas que le jour où tu ne trouverais rien à voler, il faudrait mourir de faim?... Non! non!... il vaut mieux en finir tout de suite !
Léonard se plaça debout sur la pointe du bateau, tenant à la main sa pique à crocbet. (P. 360.)
Jacques fondit en larmes.
Ainsi, vous m'abandonnozl...
sanglots convulsifs.
murmura-L-il au milieu de ses
rhprT . ''^'''^'' "''" P""^'"' '"^""^' - ^'^P^"^i^ Ra^^il ; ^«ais. fran-
chement c est ce qui peut t'arriver de plus heureux... Aussitôt débarrassé
!hpT i ir'"''"' ''"' î"^"' une place, sinon bien bonne, du moins gicice a laquelle tu seras sûr de manger chaque jour...
uv. 4o. - X.V..K o. Mo^xÉm. - ..s mvs,kh.s ou PA.Ms-nov.;. ,,. ,. ,oc.p .x c>e. uv. 45.
3o4 LES MYSTÈRES DU PAL.\IS-RO Y\L
Les sanglots du jeune valet redoublèrent. Son affection pour son maître tenait du fanatisme. Raoul se leva.
Il prit son chapeau, il le mit sur sa tête; puis il s'approcha da Jacques et lui tendit la main.
— Allons, — lui dit-il en même temps, — allons, adieu, mon pauvre enfant!...
Jacques saisit la main de son maître, s'y attacha et la couvrit de baisers.
Raoul essaya de la dég"ager.
Jacques résista.
— Adieu! — répéta le chevalier.
— Vous partez ? — s'écria l'enfant, oubliant, dans sa douleur, que les convenances lui défendaient d'interroger son maître.
— Oui, je pars...
— Où allez-vous?
— Je l'ignore...
— Je vais vous suivre...
— Non.
— Je le veux...
— Je te le défends !
— Monsieur le chevalier, je vous en prie, je vous en supplie, je vous le demande à genoux!... laissez-moi vous accompagner...
— Non! non! non!... dix fois non !...
— Mais, pourquoi ?
— Parce que je ne le veux pas!... Cette raison est suffisante, j'imagine!...
— Alors, je vous suivrai sans permission...
— Quoi! malgré mes ordres?
— Malgré le diable lui-même!...
— Ne suis-je plus ton maître?...
— Non, quand vous sortez pour vous tuer, et que vous m'ordonnez de rester ici!...
— Jacques!... — s'écria Raoul avec l'accent de la colère.
— Oh! poursuivit l'enfant, — emportez-vous si vous voulez!... frappez-moi si ça vous convient, cela m'est, pardieu, bien égal!... Mais, à moins que vous ne m'assommiez sur place, je veux vous suivre, et je vous suivrai...
— Ah! tu veux?
— Oui, je veux.
LES MYSTERES DU PALAIS-ROYAL 3o:i
— Eh bien! je t'en défie!...
Et Raoul, saisissant l'enfant par les deux épaules, mais sans lui faire le moindre mal, le fît pirouetler pendant un instant et ensuite le jeta sur le lit.
Puis, tandis que Jacques, tout étourdi du brusque mouvement de rotation qui venait de lui être donné, s'efforçait de se relever, Raoul s'élança, sortit de la chambre, referma la porte, fit tourner deux fois la clef dans la serrure, descendit rapidement l'escalier et se trouva dans la rue.
Il était en ce moment huit heures et demie du soir.
A l'époque où se passent les faits que nous racontons, Paris n'était pas comme aujourd'hui une cité magique et lumineuse, qui, lorsque vient la nuit, couronne son front d'une aigrette enflammée et semble plus éblouissante encore aux feux du gaz qu'aux rayons du soleil.
Non. Quand arrivait le soir, Paris s'endormait, les pieds dans la boue de ses rues mal pavées et plongées dans une obscurité presque complète.
D'abord, oh ne connaissait d'autre système d'éclairage qu'un très petit nombre de réverbères, et ensuite ces réverbères ne s'allumaient que quand il n'y avait point de lune.
Oh! c'était un bienheureux temps que celui-là, pour les voleurs et pour les amoureux.
Aussi les uns et les autres — nous prenons sur nous de l'affirmer — s'en donnaient-ils à cœur joie.
Ainsi que Raoull'avait dit à Jacques, il ne savait pas bien où il allait; il ne le savait même pas du tout.
Il voulait en finir avec la vie...
Mais il ignorait encore quel moyen il choisirait pour accomplir son projet de suicide.
Le jeune homme gagna machinalement les boulevards.
Nous disons machinalement^ car il marchait à peu près comme un automate dont on aurait réglé les mouvements, et certes ce n'était point sa pensée ni sa volonté qui guidaient ses pas incertains.
La soirée était fort belle, le ciel était pur, l'air doux et tiède.
Sur les boulevards, il y avait foule, une foule animée et joyeuse.
Les charlatans attiraient les badauds et les bourgeois naïfs par les sons de leur musique discordante et par les appels ampoulés de leur éloquence criarde.
3o6 LES MYSTERES DU PALAIS-ROYAL
Les escamoteurs faisaient faire cercle autour de leur petite table, illuminée par quatre chandelles.
On riait, on buvait, on s'embrassait, on dansait, on chantait dans les guing-uettes.
Des chaises à porteurs et des équipages passaient sur la chaussée.
C'était un brouhaha assourdissant, mais rempli d'entrain et de gaieté.
Ce spectacle fit mai à Kaoul.
Dans la disposition physique et morale où il se trouvait, une pareille vue, on le comprend, ne pouvait qu'envenimer ses blessures saignantes et douloureuses.
Il lui sembla que tous ces gens qui le coudoyaient étaient riches et étaient joyeux, et qu'ils insultaient par leur altitude et par leur bonheur à sa misère et à sa tristesse.
Un instant il eut la pensée de coudoyer le premier venu, de le provoquer, de dég-ainer sur-le-champ, et de recevoir dans un duel la mort après laquelle il courait.
Mais une pensée l'arrêta.
Il pouvait s'attaquer à un adversaire plus habile que lui qui le blesserait sans le tuer, et alors ce seraient de nouvelles souffrances à ajouter h celles qu'il endurait déjà.
Raoul renonça donc à ce premier projet.
Il quitta les boulevards et s'engagea dans la rue Montmartre, qu'il suivit dans toute sa longueur jusqu'à la pointe Saint-Eustache.
Il gag-na le Pont-Neuf et il s'arrêta, accoudé sur le parapet et regardant la rivière qui reflétait, comme un miroir d'acier bruni, le ciel étincelant d'étoiles.
De fortes pluies étaient tombées quelques jours auparavant.
Les eaux, gonflées outre mesure, coulaient, rapides et profondes, et se brisaient contre les piles du pont avec un sourd mugissement.
— Ah! — murmura Raoul, — le hasard m'a conduit ici, ou plutôt c'est madestinée!... Là estle sommeil!... là est l'oubli!... là est Icrepos!... 0 Réginald!... ô mon noble père ! dans un instant je vais te rejoindre, dans un instant je vais te dire tout ce que j'ai souffert ici-bas depuis le jour où tu m'y as laissé sans toi !
Après avoir adressé cette courte invocation à la mémoire de sonpère adoptif, Raoul regarda autour de lui pour voir si rien ne l'empêcherait de conduire à bien sa résolution fatale.
Quelques gardes-françaises en goguette venaient à lui en festonnant sur le pavé, qui leur semblait gras, et chantaient des refrains un peu plus que gaillards.
Raoul attendit.
Des grisettes passèrent ensuite au bras de leurs amoureux.
Et c'étaient des rires sans fin, entrecoupés de baisers sonores.
Raoul détourna la tête et il attendit de nouveau.
Enfin il se trouva seul.
Alors il posa son chapeau à terre à côté d'une borne, et, sans même se donner la peine d'ôter son habit et de se débarrasser de son épée, il monta sur le parapet et il s'élança dans la Seine, dont les ilôts, fouettés par sa chute, se refermèrent silencieusement sur son corps.
— C'est fini!... — pensa Raoul au moment où il se sentit enveloppé dans les plis mouvants de son linceul glacé, — c'est fini! je vais mourir!...
Telle avait été la force d'impulsion de la chute du jeune homme, que son corps fendit l'eau jusqu'à sa plus extrême profondeur, et qu'il heurta du talon le sol sablonneux qui formait le lit du fleuve.
Tous ceux de nos lecteurs à qui l'art de plonger est familier comprendront sans peine que le corps, ayant ainsi touché le fond, remonta à la surface presque aussi vite qu'il était descendu, et que Raoul, en quelques secondes, se retrouva sur l'eau.
Le chevalier, nous l'avons dit dans les chapitres oii il est question de son enfance, était un nageur de première force.
Machinalement, son corps s'allongea; ses mains, lancées en avant, se touchèrent tandis que ses jambes s'étendaient parallèlement l'une à l'autre.
Puis ses bras s'arrondirent, ses coudes vinrent s'appuyer au corps, ses jambes s'écartèrent avec un vigoureux coup de jarret, et enfin les bras et les jambes, paraissant céder à l'impulsion d'un ressort d'acier, s'allongèrent de nouveau pour recommencer aussitôt le mouvement qu'ils venaient de faire.
Ce qui veut dire que Raoul, sans le vouloir et sans le savoir, se mit à nager vigoureusement, tant était grande chez lui la force de l'habi tude.
Cela dura deux ou trois minutes.
Au bout de ce temps, Raoul s'aperçut de ce qui se passait, et il comprit qu'il allait se sauver malgré lui, car il approchait de la rive avec une vitesse extrême.
Ceci ne faisait point l'affaire du jeune homme.
Il s'était jeté dans la Seine non pas pour prendre un bain, mais pour se noyer, et il voulait se noyer consciencieusement.
3o8 LES MYSTÈRES DU PALAIS-ROYAL
En conséquence, il croisa ses bras, il raidil ses jambes el il se laissa couler de nouveau.
Tant que Raoul conserva sa présence d'esprit, tout alla pour le mieux.
Seulement, quand il commença à perdre la tête, et juste au moment où l'asphyxie était en bon train, l'instinct de la conservation reprit encore le dessus, et le chevalier se remit à nager, ainsi qu'il l'avait fait auparavant, mais d'une façon plus incertaine et plus irrégulière car ses forces s'étaient épuisées dans cette lutte qu'il venait de soutenir contre lui-mèmo, lutte qui du reste ne se renouvela pas, car Raoul comprenait désormais que la mort par immersion était une horrible mort et il se disait qu'il valait cent fois mieux en finir avec la vie en se donnant un coup de couteau dans le cœur ou en se logeant dans la tête un coup de pistolet.
Une fois résolu à remettre son suicide à un autre moment et à l'elfectucr d'une façon différente, Raoul se souleva sur sa couche humide et jeta autour de lui un regard effaré.
Il se trouvait alors au milieu de la Seine, assez large en cet endroil, comme on sait.
La lueur vacillante des étoiles se reflétait dans l'eau noire, et la distance se doublait par l'obscurité.
— Arriverai-je?... — se demanda Raoul, dont la respiration devenait haletante.
Et il nagea vers la rive droite.
Un engourdissement progressif s'emparait de lui.
Des douleurs aiguës et intermittentes traversaient ses articulations et le menaçaient d'une crampe.
Ajoutons à tout cela que Raoul était entièrement habillé et que ses vêtements imbibés d'eau s'alourdissaient d'instant en instant davantage.
Cependant il nageait toujours, mais toujours plus lentement.
Ses yeux se troublaient.
Des paillettes de feu passaient devant ses regards.
D lui semblait qu'il n'avançait pas et que la rive reculait devant lui.
Raoul se sentit perdu, et alors, par un étrange phénomène de la nature humaine, il se reprit d'amour pour cette existence qu'il lui fallait quitter.
En ce moment, une étoile lui parut se détacher du ciel, tomber dans la rivière et flotter sur les eaux en s'avançant vers lui.
Celte étoile, faiblement lumineuse, lui montrait la terre à une distance de quinze ou vingt brasses.
fois.
■ — Arriverai-jc?... — se demanda le jeune homme pour la seconde
Et il fit un nouvel effort.
Mais ses jambes raidies n'obéirent plus à sa volonté.
Ses mains battirent l'eau au lieu de la fendre.
I] ne put que se soulever une dernière fois.
— A moi!... — cria-t-il d'une voix rauque et ag-onisante, — à moi!...
au secours
Et il retomba.
Le flot s'ouvrit pour le recevoir, son corps disparut dans le sillon qu'il avait creusé.
Presque au même instant, Raoul éprouva une douleur aiguë. On eût dit qu'une pointe de fer labourait son épaule gauche. Cette sensation courte et terrible fut la dernière qu'il ressentit. Ses lèvres, involontairement ouvertes, asnirèrent une gorgée qui gonfla sa poitrine.
Il crut mourir et il s'évanouit.