‹ Les mystères du Palais-RoyalChapitre 6 sur 183 · LE MARI DE CLAUDINE · texte numérisé non relu

LE MARI DE CLAUDINE

Les aboiements furieux d'un gros chien retentirent à l'intérieur; une Toix masculine demanda d'un ton rogue et menaçant :

— Qui va là?

Jeanne continua de gémir et ne répondit pas.

La même voix qui venait de parler articula un juron des plus éner- '- giques et reprit :

— De par tous les diables I passez votre chemin, sinon j'ouvre la porte et je vous fais manger par mon chien!...

Cette nouvelle menace augmenta, si cela était possible, la terreur de Jeanne,

Elle essaya de se lever et de s'enfuir, mais elle ne réussit pas même à se soulever; seulement ses pleurs devinrent des sanglots convulsifs, et ses gémissements se changèrent en cris de détresse.

En même temps une lourde clef tournait dans le serrure, et les aboiements féroces redoublaient d'intensité.

Ceci n'était point de nature à diminuer l'épouvante de Jeanne.

La porte s'ouvrit.

Heureusement, le propriétaire de la maison tenait eu main l'extrémité d'une corde attachée au collier de son chien.

En voyant, ou plutôt en devinant une femme étendue sur le seuil, il tira à lui cette corde, ce qui empêcha le farouche animal, dogue de la plus haute taille, de se précipiter sur la malheureuse enfant qu'il aurait infailliblement mise en lambeaux.

— Pourquoi êtes-vous là?... — dit le maître d'un ton un peu radouci. — Qu'attendez-vous et que demandez-vous?

L'émotion et l'aghation de la jeune fille ne lui permettaient pas de répondre.

En face de ce silence inexplicable pour lui, le paysan défiant et soup-

çonneux battit le briquet, alluma une lampe et approcha la lumière du

visage de Jeanne.

Il connaissait de vue la jeune fille, et il la reconnut aussitôt

Ses manières, brusques et presque brutales jusqu'alors, devinrent à

l'instant même respectueuses.

Il se tourna vers l'intérieur de la maison, et il s'écria :

— Eh ! Claudine !... eh ! ma femme ! lève-toi vite, et viens ici...

— Pourquoi faire? — demanda Claudine du fond d'une pièce reculée.

— C'est la demoiselle à M™' de Chambard, la dame du Petit- Chastel, qui est en train de se mourir à notre porte...

En même temps il prit Jeanne dans ses bras, il la souleva et il la porta dans la première pièce, où il l'assit dans un g-rand fauteuil.

Claudine, jeune paysanne fort accorte et des plus avenantes, ne tarda guère à arriver.

Tous deux alors, le mari et la femme, prodiguèrent k Jeanne les soins les plus touchants.

Grâce à ses soins, la jeune fille recouvra bien vite un peu de présence d'esprit et de calme.

Elle en profita pour raconter ce qui venait de se passer, et pour demander aide et assistance afin de pouvoir retourner au Petit-Chastel et de s'y assurer si tous les malheurs qu'elle redoutait s'étaient affectivement accomplis.

Quand elle eut achevé son récit, le paysan lui dit en hochant la tête :

— Je suis tout à votre disposition, mademoiselle, mais vous êtes bien sûre de n'avoir point rêvé?...

— Rêvél... — répondit Jeanne. — Comment aurais-je rêvé!... Oh [ non... par malheur!... non, je ne dormais pas!... Ce cri sinistre dontjo vous parle a bien réellement frappé mon oreille, et j'ai bien trouvé fermée la porte de ma chambre!... Ah! croyez-moi! croyez-moi, le malheur est dans la maison de ma mère !...

— C'est ce que nous saurons dans un instant, — fit le paysan. — Laissez-moi réveiller seulement quelques voisins qui nous accompagneront et qui témoigneront, au besoin, de ce que nous aurons vu...

— Agissez à votre gré... — répliqua Jeanne ; — mais, au nom du ciel, hâtez-vous!...

— Je vous demande cinq minutes.

Et le paysan sortit, laissant la jeune fille en compagnie de Claudine sa femme.

Les cinq minutes ne s'étaient pas écoulées, qu'il revint à la tète de

quatre autres villag^eois, vigoureux g-aillards, aux joues pleines et colorées, aux robustes épaules, frottant de leurs gros poings fermés leurs yeux encore remplis de sommeil.

La jeune Claudine avait prêté à Jeanne une paire de ses plus beaux souliers, des bas de coton blanc, très fins, à coins rouges, et un grand mantelet de futaine grise, orné d'un vaste coqueluchon.

Jeanne mit les bas et les souliers, s'enveloppa dans le mantelet et rabattit le capuchon sur sa tête.

Les hommes portaient des torches allumées.

Deux d'entre eux soutinrent de leurs bras robustes la marche chance lante de Jeanne, et tous ensemble prirent, à la clarté des flambeaux le chemin du Petit-Chastel.

A mesure qu'ils approchaient, l'impression de terreur produite sur l'esprit de la jeune fille semblait se renouveler et s'agrandir, et une sorte de tremblement nerveux s'emparait de ses membres.

Au moment où l'on atteignit la porte d'entrée, Jeanne était littéralement défaillante.

Ce n'était point une petite affaire que de pénétrer dans la maison.

La porte était de taille et de force à résister à un assaut véritable ; et, au premier coup qui tenta de l'ébranler, on entendit résonner des ferrures solides; on rencontra une résistance presque invincible.

Il fallait cependant triompher de ces obstacles.

Un levier de fer, dont le mari de Claudine s'était muni à tout hasard, fut introduit entre les jointures de là porte.

Trois jeunes gens robustes pesèrent de tout leur poids sur l'extrémité de ce levier.

Les verrous grincèrent avec un bruit lugubre, la serrure cria, les planches de chêne se disjoignirent et éclatèrent, enfin la porte céda en produisant un fracas pareil à celui du tonnerre.

Alors le mari de Claudine s'approcha de Jeanne, que l'un des paysans soutenait.

— La maison est ouverte, notre demoiselle, — lui dit-il. La jeune fille fit un geste qui signifiait :

— Entrez les premiers... je vous suivrai dans un instant.. Les enfants ravivèrent le feu de leurs torches.

Ils franchirent les quelques marches du perron et ils pénétrèrent dans le vestibule.

Soudain l'un d'eux, celui qui marchait en avant, recula en poussant une exclamation d'effroi et de stupeur.

La torche qu'il portait s'échappa de ses mains et s'éteignit en touchant le sol.

Il venait de glisser dans une mare de sang-; il se trouvait face à face avec le cadavre de Madeleine.

Jeanne, au moment où le cri du paysan arriva jusqu'à elle, sembla recouvrer, comme par enchantement, ses forces disparues.

A son tour, elle s'élança dans le vestibule, et elle s'arrêta, frissonnante et éplorée, devant le corps déjà raidi de celle qui avait été sa mère.

Elle se laissa tomber à genoux auprès de ce corps.

Ses mains jointes tremblaient; ses lèvres étaient agitées d'un mouvement convulsif; ses yeux, fixes et largement ouverts, semblaient regarder sans voir.

Elle eût voulu pleurer, mais elle ne pouvait pas.

Jeanne personnifiait ainsi, de la manière la plus complète et la plus touchante, non point l'ange ému de la douleur, mais l'ange sombre du désespoir, de ce désespoir terrible et concentré qui ne se manifeste ni par des cris, ni par des larmes.

Les paysans, effrayés de ces yeux secs et arides et de ce visage aussi pâle que celui de la morte, s'étaient retirés à quelques pas et ils attendaient dans un silence respectueux.

Enfin, Dieu eut pitié de Jeanne.

Ses yeux se mouillèrent de larmes brûlantes ; son cœur, trop plein et qui allait éclater, déborda en sanglots convulsifs, et ces pleurs soulagèrent la jeune fille, comme une pluie d'orage ranime la nature embrasée.

Elle souleva dans ses bras le cadavre qu. gisait devant elle, cou\Tit de baisers dévorants ses yeux éteints et ses lèvres froides, et elle s'écria d'une voix décomposée, semblable à celle des somnambules endormis par le sommeil magnétique :

— Oh! ma mère !... ma mèrel... ma mère!...

A cette exclamation déchirante succéda un instant de silence ; puis le mari de Claudine s'approcha de Jeanne, et lui dit lentement avec un embarras manifeste :

— Pour sûr, notre demoiselle, vous vous tuerez à vous faire comme ça de la peine, et ce n'est pas le mal qui vous arrivera qui pourra faire revivre cette pauvre dame que voilà...

Jeanne releva la tête et demanda :

— Vous croyez qu'elle est morte?... bien morte?. . morte sans espoir? Le paysan ne répondit pas.

— Vous vous taisez!... — continua la jeune fille. — Eh bien! je vous dis, moi, que je ranimerai ma mère!...

Et Jeanne reprit le cadavre dans ses bras et le serra contre son cœur, comme si elle eût conservé, en effet, l'espérance de la rappeler à la vie.

Mais tout d'un coup ses yeux s'agrandirent, et elle jeta un cri d'horreur.

Pour la première fois elle apercevait la poignée sanglante du stylet dont la lame traversait la poitrine de sa mère.

Pour la première fois elle commençait à croire à un assassinat; car, jusqu'alors elle avait attribué à un accident, dont les causes lui échappaient, la catastrophe qui la faisait orpheline.

Une seconde pensée, rapide comme l'éclair, pénétra en ce moment dans son esprit et sembla l'illuminer d'une lueur sinistre.

Ses lèvres murmurèrent un nom :

— Raoul!...

Le cadavre de sa mère s'échappa de ses bras, et elle bondit jusqu'à la porte de la salle basse, qu'elle ouvrit violemment.

l'exempt

La lampe de nuit répandait toujours sa clarté pâle dans cette vaste pièce.

M. de la Tremblaye semblait plongé, plus que jamais, dans un sommeil léthargique. Jeanne courut au lit.

Elle saisit Raoul par les deux mains, et elle le secoua avec toute la force dont elle était capable.

En ce moment, elle ne se souvenait guère du naissant amour qu'elle éprouvait pour le jeune homme ; elle ne voyait, elle ne pouvait voir en lui que le meurtrier de sa mère.

Raoul se réveilla à demi.

Mais les vapeurs épaisses de l'opium engourdissaient à la fois ses sens et son intelligence.

Il balbutia quelques paroles entrecoupées, il referma les yeux, il laissa retomber sa tête et se rendormit.

— Ah! — s'écria Jeanne avec une sorte de rage et en désignant Raoul aux paysans qui étaient entrés dans la chambre en même temps qu'elle, — son sommeil est trop profond pour être véritable ! cet liomma est l'assassin!...

Les paysans entourèrent aussitôt le lit avec des démonstrations furibondes.

— Il faut le pendre!... — disaient les uns.

— Il faut le jeter à l'eau ! — reprenaient les autres.

Et déjà ils se mettaient en devoir de tramer vers la porte le malheureux jeune homme, qui ne s'éveillait point au milieu de toutes ces violences.

A ce spectacle, il se fit de nouveau une révolution dans le cœur de Jeanne.

— Si pourtant ce n'était pas lui!... — pensa-t-elle. Et elle s'écria :

— Arrêtez!

Les paysans obéirent.

— J'ai accusé trop vite !... — leur dit la jeune fille. ^ Je ne suis sûre de rien, de rien, sinon de l'odieux attentat qui vient d'être commis sur ma pauvre mère. Celui que de fatales circonstances désignaient à mes soupçons est peut-être innocent, et d'ailleurs, fût-il coupable, ce n'est pas à nous qu'il appartient de faire justice de son crime!... Que l'un de vous, je vous en conjure, coure chercher un médecin : ce médecin nous dira si ce sommeil étrange est une comédie infâme ou une léthargie véritable...

— Oui!... Oui!... — répondirent les paysans tout d'une voix.

Et ils replacèrent le corps de Raoul sur le lit d'oii ils venaient de l'arracher.

En même temps le mari de Claudine prit sa course vers Saint-Germain, afin d'accéder au désir que venait d'exprimer la jeune fille.

Un des villageois resta de garde dans la salle basse, et les autres, improvisant avec des chaises une sorte de brancard sur lequel ils posèrent le cadavre de Madeleine, transportèrent à l'étage supérieur leur funèbre fardeau, et étendirent la morte sur cette même couche oti elle avait reposé vivante.

Jeanne, agenouillée, pria jusqu'au moment où plusieurs coups frappés à la porte annoncèrent le retour du mari de Claudine.

Celui-ci ramenait avec lui, non seulement un médecin, mais encore un exempt et une escouade de soldats de la maréchaussée, qui venaient s'assurer du prétendu coupable et qui prirent aussitôt possession de toutes les issues de la maison.

Le hasard avait permis que le médecin appelé fût précisément celui-là même que Jacques était allé chercher, quelques jours auparavant, pour donner des soins à son maître.

Il examina d'abord le cadavre de Madeleine.

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Il déploya ce parchemin et parcourut des yeux le contenu. (P. 68.)

Il enleva le poignard resté dans la blessure, et il déclara que la mort avait dû être presque instantanée.

— Interrogé par l'exempt, il répondit qu'il ne croyait point à un assassinai, mais à une catastrophe accidentelle, et il basait son opinion sur la position de l'arme meurtrière et sur la façon dont elle avait traversé la poitrine de part en part, en brisant un des os de l'épaule.

LIV. 9. — XAVIER DE MONTÉPIN. - LES MYSTÈRES DU PALAIS-ROYAL. - ÉDIT. J. ROLFF ET c'e. - LIV. 9.

L'exempt et le médecin descendirent ensuite à la salle basse en priant Jeanne de les accompagner.

— Cet homme dort-il réellement? — demanda l'exempt au médecin en désignant Raoul.

Le médecin appuya sa main sur la tempe et sur le cœur du chevalier. Il écouta le bruit de sa respiration, et il répondit :

— Oui, il dort, et d'un sommeil aussi profond qu'incompréhensible!...

Tout en parlant, il aperçut sur la perite table auprès du lit la tasse qui contenait encore quelques goultes de la potion. Il mouilla son doigt dans ces quelques gouttes... Il le porta à ses lèvres, puis il ajouta :

— Ceci, du reste, m'explique ce sommeil... — Mademoiselle, — demanda-t-il ensuite à Jeanne, — voulez-vous me dire qui a préparé cette potion?...

— Moi, monsieur, — répondit la jeune fille.

— D'après quelle ordonnance?

— D'après celle que vous-même aviez laissée ici.

— N'y avez-vous rien ajouté?

— Si, deux ou trois cuillerées d'une liqueur dont ma pauvre mère m'avait vanté les bons effets...

— Quelle est cette liqueur?

— Je l'ignore.

— Vous en reste-t-il ?

— Oui, les deux tiers de la fiole, à peu près.

— Voulez-vous me montrer celle fiole?

Jeanne alla la chercher aussitôt.

Le médecin en respira l'odeur.

Ensuite il se tourna vers l'exempt.

— Ah! je le crois bien — s'écria-t-il — que ce jeune homme est endormi! une dose énorme du plus puissant des narcotiques, l'opium. Ta plongé dans un sommeil qui ressemble à la mort!...

— Mademoiselle, — demanda l'exempt à son tour, — quel but pouvait avoir votre mère en cherchant à endormir ce jeune homme, ainsi qu'elle semble l'avoir fait?...

— Elle se trompait sans doute elle-mcme au sujet des vertus réelles de la liqueur dont elle m'avait conseillé l'emploi.

— A quelle heure avez-vous administré la potion préparée par vous?

— A la tombée de la nuit.

— Et à quelle heure l'assassinat présumé a-t-il été commis?

— Le cri d'agonie de ma pauvre mère m'a arrachée au sommeil, il y a tout au plus deux heures,

— Dans quelle pièce de la maison Tarmc qui a donné la mort avaitelle sa place habituelle ?

— Dans la chambre de ma mère.

En ce moment, le médecin intervint.

— Monsieur l'exempt, — dit-il, — je me porterais d'autant plus volontiers caution de l'innocence de M. le chevalier de la Tremblnye, qu'il est bien loin d'être rétabli d'une maladie presque mortelle pour laquelle je l'ai traité; mon étonnement, tout à l'heure, a été profond en le trouvant vivant encore, et sa faiblesse doit être telle qu'il lui serait complètement impossible de faire quatre pas sans soutien...

— Votre opinion est à peu près la mienne, — répondit l'exempt; — mais enfin, un crime a été commis dans cette maison, et je dois provisoirement m assurer de la personne de celui que les premiers soupçons ont paru désigner comme étant le coupable,

— Cependant... — dit le médecin.

— Ne cherchez point à entraver la marche de la justice, — interrompit l'exempt d'un ton sec.

Puis il ajouta, en s'adrcssant à deux de ses gens :

— Mon devoir m'ordonne de me livrer à de minutieuses investiralions. . . Fouillez donc, en conséquence, les vêtements et les autres effets du prévenu.

Les hommes de la maréchaussée obéirent à l'instant même.

Les recherches ne furent point sans résultat.

L'un de ces hommes apportait à l'exempt un portefeuille qu'il venait de trouver dans l'une des poches de l'habit du chevalier, au moment où l'autre ouvrait la valise que nous connaissons, et s'écriait à la vue de son contenu :

— Que dor! mon Dieu! que d'or!

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