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UNE NUIT DE LA SEINE

Sur la grève qui longe la Seine, à quelques centaines de pas du Pont- Neuf et dans cet espace qui s'étend entre la rivière et le quai, il y avait à cette époque deux ou trois misérables baraques, grossièrement construites avec des planches à moitié pourries, provenant de démolitions de bateaux.

Ces masures étaient habitées par des gens de mine sinistre et de vie étrange, à moitié pêcheurs, à moitié bohémiens, voleurs par goût, assassins par occasion.

Le jour, ils jetaient leurs filets dans la Seine et ils entreprenaient le sauvetage des noyés.

La nuit, ils rôdaient sur les bords du fleuve, y cherchant on ne sait quoi, ou bien, dans leurs barques légères, ils s'approchaient des grands bateaux marchands, et, à la faveur des ténèbres, ils y commettaient toutes sortes de déprédations.

Parmi ces bandits amphibies, il y en avait deux de particulièrement redoutables.

C'était un homme et une femme.

Le mari se nommait Léonard.

La femme s'appelait Gertrude.

Ils vivaient seuls, dans une des huttes crevassées dont nous parlions tout à l'heure, et ils exerçaient de jour et de nuit les plus ténébreuses industries.

Ce soir-là, à l'instant précis où Raoul se précipitait du haut du Pont- Neuf, les deux bohèmes s'apprêtaient à partir pour une de leurs excursions accoutumées. Déjà ils avaient détaché la chaîne de leur bateau et préparé, outre les rames, une pique à crochet et deux ou trois sacs d'assez grande dimension.

Le bruit de la chute d'un corps arriva jusqu'à eux.

— Entends-tu? — dit Gertrude.

— Oui, — répondit Léonard, — c'est quelqu'un qui vient de faire un plongeon...

— Allons-nous voir?...

— Ce n'est pas la peine... le courant de la dernière arche arrive juste là en face... le corps viendra par ici, nous n'avons qu'à l'attendre...

— Entre toujours dans la barque...

— Ça peut se faire... va chercher un falot... Gertrude retourna à la cahute.

Elle y prit une torche résineuse qu'elle alluma et qu'elle plaça à l'arrière de la petite embarcation.

Ce falot était l'étoile lumineuse que Raoul avait cru voir se détacher du ciel.

Gertrude prit les rames, dont elle ajusta les anneaux de fer dans les tolets.

Léonard se plaça debout sur la pointe du bateau, tenant à la main sa pique à crochet.

Puis ils restèrent immobiles tous les deux, silencieux et attentifs.

Soudain ils entendirent le bruit entrecoupé de la respiration haletante de Raoul et le clapotement de l'eau agitée par ses mains.

— Pousse!... — dit Léonard à sa femme. Gertrude appuya sur les rames.

Le bateau s'éloigna de la rive.

En ce moment, M. de la Tremblaye, épuisé, poussa son cri d'appel et disparut.

— Pousse! — dit Léonard pour la seconde fois, — à gauche!... et ferme ! . . .

Le bateau glissa rapidement.

Tonnerre!... s'écria le bandit quaud il eut achevé sa pei-quisition, nous sommes volés!... (P. 3t;6.)

LIV. 40. — XAVIER DE MONTÉPLN. — LES MYSTÈRES DU PALAIS-ROYAL. — ÉD. J. ROUFF ET C'«. UV. 46.

Léonard enfonça sa pique dans Tendroît où le flot venait d'engloutir le jeune homme.

Du premier coup, il rencontra le corps et le harponna, si nous pouvons ainsi parler.

Le crochet traversa les vêtements, en déchirant légèrement l'épaule. De là cette douleur que Raoul avait ressentie avant de s'évanouir. Une demi-minute après, il était étendu aux pieds des deux bohèmes.

Gertrude changea la direction du bateau et lui fit regagner le rivage.

Léonard prit M. de la Tremblaye dans ses bras et le porta dans la masure.

Gertrude les suivit en tenant le falot; puis, une fois dans l'intérieur, elle ferma soigneusement la porte.

Cot intérieur semblait lugubre. Il respirait la misère honteuse et infecte, la débauche, le vice et le crime.

Nous savons déjà que la cahute était construite en planches à moitié pourries et grossièrement assemblées.

Des toiles d'araignées épaisses et poudreuses en tapissaient le plafond et les parois.

Sur une corde tendue en travers étaient étalés des vêtements en haillons et des loques infâmes.

Une futaille, posée debout, se trouvait au milieu de la pièce unique, et servait de table.

Cette futaille supportait un broc vide, une fiole d'eau-de-vie à moitié pleine et doux gobelets d'étain tout bossues.

Le lit consistait en une paillasse en putréfaction, recouverte de chiffons immondes. Il n'y avait ni draps ni couvertures.

Des débris d'aliments jonchaient le sol ; dans un coin étaient entassés des os et des carcasses d'animaux, des têtes et des arêtes de poisson.

A côté du lit se voyait un vieux mousquet, et sur une douve de tonneau placée en manière de rayon se trouvaient une corne de bœuf remplie de poudre, quelques balles et deux ou trois couteaux de dimensions dilTérentes.

Rien ne saurait donner une idée exacte de l'odeur acre et fétide et de l'insupportable puanteur qui régnaient dans ce taudis abject.

C'était à asph}'xier en cinq minutes l'homme le plus vigoureux et le mieux constitué. C'était à soulever d'horreur et de dégoût le cœur le plus robuste et le mieux endurci.

Gertrude, avons-nous dit, referma la porte.

Léonard se débarrassa du corps de Raoul en le jetant brutalement sur le grabat.

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