‹ Les mystères du Palais-RoyalChapitre 52 sur 183 · LES BANDITS · texte numérisé non relu

LES BANDITS

Gcrirude tenait toujours son falot.

Elle s'approcha de M. de la Tremblaye, dont elle éclaira le visage.

Léonard se pencha pour regarder de plus près celui qu'il venait de sauver.

Le groupe formé par ces trois personnages était en ce moment bizarre et presque elfrayant.

Raoul, étendu sur ce lit immonde dont nous avons parlé, ressemblait à un cadavre bien plus qu'à un être vivant encore, tant sa pâleur était livide et bleuâtre.

Ses longs cheveux, ruisselants dcau, cachaient une partie de son front et se collaient au long de ses joues,

Gertrude semblait la fidèle personnilication de ces bohémiennes des Highlands, dont le pinceau de l'immortel Walter Scott nous a tracé de si merveilleux portraits.

Elle portait une jupe de laine brune tout effrangée par en bas et souillée de boue et de vin.

Une sorte de manie, d'une couleur et d'une étoffe indéfinissables, entourait son buste grêle et déjeté.

Elle était coiffée d'un large mouchoir écarlate, noué en forme de turban, et duquel s'échappaient quelques longues mèches de cheveux gris qui jouaient comme des serpents autour d'un visage anguleux et brisé, aux traits durs et irréguliers, à l'expression farouche, et dont les petits yeux gris et ronds ressemblaient à ceux d'un oiseau de proie.

Cette horrible vieille, le corps a demi courbé, tenait son falot d'une main noueuse et crochue.

Léonard, haut de près de six pieds et d'une force atiilétique, était tout à la fois grotesque et terrible dans sa laideur de bandit.

Ses bras un peu courts, et que laissaient à nu jusqu'à l'épaule les manches retroussées de la chemise, étaient massifs comme les cuisses d'un homme bien proportionné.

Un réseau de muscles énormes et de veines grosses comme le doigt se voyait sous sa peau brune et velue.

Ses genoux paraissaient noueux, à cause de leur largeur exagérée.

Une culotte de drap bleu, raccommodée en cent endroits, couvrait ses jambes massives et outrageusement cagneuses, terminées par des pieds de la plus invraisemblable largeur.

Une très petite tête, d'une physionomie féroce et coifTée d'un tricorne exigu, surmontait les épaules de ce géant difforme.

Léonard, nous le répétons, se pencha pour regarder Raoul.

— Tiens! — dit-il, — il est jeune, mon noyé!...

• — Et joliment beau garçon!... — murmura Gertrude.

— Ah! tu trouves?...

— Ma foi, oui!...

— Dis donc, femme, est-ce que tu te sentirais un caprice à son intention? — demanda Léonard avec un ricanement cynique.

— Dame! on ne sait pas!...

— Alors, dépêche-toi de le passer, ton caprice, il n'est que temps!...

— Pourquoi ça?

— C'est mon idée...

— Kst-ce qu'il n'en reviendra pas, ton noyé?

— Ça dépend...

— De quoi?

— De nous.

— Comment?

— Au fond il n'a pas grand mal ce jeune homme, et, si nous voulons, dans cinq minutes il gigottera comme toi et moi... Si nous ne voulons pas, au contraire, il n'y a qu'à le laisser aller, il trépassera sans rouvrir l'œil.

— Voudrbns-nous?

— Certainement, si c'est notre intérêt.

— Çal'est-il?

— Il faut voir.

— Voyons tout de suite.

Léonard se mit à rire.

— Ah ! vieille drôlessel... — s'écria-t-il, — comme t'es pressée!... comme tu prends feu !... Tu t'imagines donc que ce mignon gentilhomme, car c'en est un pour sûr, peut entendre ce que tu dis, et qu'il va t'offrir son cœur par reconnaissance...

— Tout ça c'est des bêtises!... — répondit Gertrude. — Dis-moi ton idée, vieux farouche, et ensuite, si ça peut nous rapporter n'importe quoi de nous débarrasser de ce noyé-là, je serai la première à l'empoigner par les pattes pour le reficher à l'eau!...

— A la bonne heure!... c'est ça parler, ma mignonne!... Eh bien! mon idée, la voilà... Ce beau cadet ne s'est point jeté dans la rivière pour

y trépasser volonlaircmcnt, j'imagine, puisqu'il se débatlaif tout à l'heure comme un diable dans un bénitier, et qu'il criait : A l'aide!... do toute la force de ses poumons... Peut-être bien que quelque mari contrarié lui aura fait faire un plongeon afin de n'en plus entendre parler! Nims allons le fouiller; si, comme je n'en doute guî re, il y a de l'argent dans ses poches, nous le lui prendrons, et, comme im bon ti.cm vmit mieux que deux tu Uaiirns, nous le laisserons paisiblement tourner de l'œil, ce qui nous évitera .des réclamations de sa part... Si, au contraire, les poches soni vides, nous l'aiderons à revenir, et nous aurons au moins la chance qu'il nous récompensera plus tard de notre bonne action.

On voit à quel raisonnement bizarre la vie de Raoul tenait en ce moment comme à un fil.

Il était dans la destinée de notre héros de se trouver sans cesse en dehors des conditions habituelles de l'existence humaine.

L'argent, presque toujours, aide à sortir des plus mauvais pas.

La misère du jeune homme, au contraire, allait devenir la seule chance de salut qui lui restât.

Gerlrude approuva de la façon la plus complète la manière ingénieuse dont son mari envisageait la chose.

Léonard, satisfait de cette approbation, dont il se serait cependant passé sans le moindre scrupule, commença, séance tenante, à fouiller les poches de Raoul.

Nous savons déjà que ces poches étaient parfaitement vides.

— Tonnerre!... — s'écria le bandit quand il eut achevé sa perquisition... — nous sommes volés!...

— Quoi? — demanda Gertrude, — pas seulement un écu?...

— Pas seulement un sou !... Avant de se jeter à l'eau, le grediu avait tout dépensé, exprès pour nous faire tort!... le brigand!...

— A moins, — dit Gertrude, — qu'il n'ait été dévalis,'' tout à l'heure sur le Pont-Neuf...

— C'est encore possible!... Dame!... à' tout hasard, je m'en vas le ressusciter, il nous dira ce qu'il en est lui-môme, tout à l'heure...

El Léonard, tout en parlant, souleva par les deux jambes le corps de Raoul, afin. d'en changer la position.

Dans ce mouvement, la main gauche du jeune homme, cachée jusquelà par la basque de son habit, se montra à découvert.

— Regarde!... fit vivement Gertrude.

— Quoi? — demanda Léonard

— Un diamant!..

— Où?

— Là.

Et Gertrude désignait la main de Raoul.

— Tiens!... — s'écria Léonard, — c'est vrai! et moi qui ne l'avais pas vu !.. ,

Au doigt annulaire de sa main gauche, Raoul portait en effet un petit diamant qui pouvait valoir trois ou quatre louis, et dont il n'avait pas même songé à se défaire d'abord parce qu'une si minime ressource ne pouvait le mener bien loin, ensuite et surtout parce que c'était le dernier objet qui lui vînt de Réginald, et qu'à ce titre il le considérait comme une véritable relique.

Cet humble bijou suffit cependant pour enflammer la cupidité de Léonard.

D prit la main de Raoul, et il s'efforça de faire glisser l'anneau pour s'en emparer.

Mais les doigts étaient tellement gonflés et raidis, qu'il ne put venir à bout de son entreprise.

L'anneau entrait dans la chair, et voilà tout.

— De par le diable ! — murmura le bandit en laissant retomber la main, — il n'y a pas moyen!...

— Imbécile!... — s'écria Gertrude, — je sais bien ce que je ferais à ta place...

— Que ferais-tu?...

— Je couperais le doigt!...

— Tu as, ma foi, raison, ma vieille... Passe-moi un couteau... Gertrude prit, sur la douve qui servait de rayon, un des couteaux

qui s'y trouvaient, et elle le tendit à son mari.

Léonard s'assura que le tranchant en était bien affilé, et il se mit en devoir d'entailler le doigt de Raoul.

Mais l'acier, en mordant les chairs, produisit un effet sur lequel le bandit n'avait pas compté.

La douleur aiguë amena une réaction soudaine et complète.

L'évanouissement de Raoul cessa aussitôt, et le jeune homme, encore livide, se dressa sur ses jambes en poussant un grand cri et en secouant sa main à demi mutilée.

Gertrude recula de quelques pas avec épouvante.

Léonard leva son couteau, et, instinctivement, se mit en défense.

Raoul regarda autour de lui.

Il vit l'étrange demeure dans laquelle il se trouvait.

Il vit les sinistres visages de ceux qui lui en faisaient les honneurs.

Il vit sa main saig'nante, ses vêtements mouilles, il se souvint de ce qui s'était passé depuis une heure, et il comprit tout.

— Qui êtes- vous? — demanda-t-il à Léonard et à Gertrude.

— Nous sommes des pêcheurs, et nous vous avons retiré de leau... — répondit le bandit,

— Que voulez -vous de moi?

— Nous voulons cette bague...

• — Et c'est pour l'avoir que vous me coupiez le doigt?...

— Oui.

— Cruauté infâme !... — s'écria Raoul

— Nous vous croyions mort!...

— C'est un mensonge !...

— Comme il vous plaira!...

— Et, maintenant que vous me voyez vivant, exigez-vous encore cet anneau?

— Plus que jamais !...

— Misérables!...

— Calmez-vous, mon gentilhomme, et donnez-nous ce petit joujou...

— Je vous le refuse!...

— Nous l'aurons tout de même...

— Comment ?...

— En le prenant.

■ — Malgré moi?...

— Parbleu!

— Bandits I...

— Pas de gros mots, et exécutez-vous de bonne grâce... sinon gare à vous!...

— Vous me menacez, je crois!...

— Mais oui.

■ — Vous ne songez donc pas qu'une fois hors d'ici, je puis vous dénoncer à la justice, et que je le ferai certainement!

— Vous le pourriez, sans doute, si vous sortiez d'ici...

— Eh bien?...

• — Eh bien! vous n'en sortirez pas!

— Et qui m'en empêchera?...

— Moi!

— Et que ferez-vous pour cela?...

— Oh! mouDieu, je vous tuerai, tout bonnement!.:. C'est un fameux moyen que celui-là, allez, quoique bien simple, et qui ne manque jamais son effet...

Prompte dans ses mouvements comme une tigresse qui bondit sur sa proie, elle saisit l'arme, elle ajusta Raoul et pressa la détente. (P. 371.)

Tout en parlant ainsi avec le ricanement infernal dont il avait l'habitude, Léonard fit un pas à l'encontre de Raoul.

Ce dernier glissa sa main droite sous la basque de son habit et tira son épée que, par un effet du hasard ou par une faveur spéciale de la Providence, il n'avait pas quittée, on s'en souvient, en se précipitant dans la Seine.

LIV. 47. — XAVIER DE MONTÉPIN. — LES MYSTÈRES DL' PALAIS-ROYAL. — ÉD. J. BOUFF ET C'«. — LIV. 47.

Le bandit ne remarqua point, le mouvemenl du jeune homme et so jeta sur lui.

Il' se heurta contre Isa tige d'acier, longue et acérée, de rarme de Raoïïl,

Le choc avait été violent.

L'épée traversa la poitrine et ressortit entre les deux épaules.

Le couteau s'échappa dies mains de Léonard, qui fit deux ou trois tours sur lui-même, battit l'air de ses bras, et s'affaissa enfin an milieu d'une mare rouge et écumeuse, formée par le sang qui jaillissait de sa large blessure.

Uïï eri rauqae et inarticulé s'échappa de ses lèvres.

tlwe dernière canvnlsion agita ses membres gigantesques et les tordit comme le feu tord un sarment qu'on jette dans des braises ardentes. Puis ses yeux tournèrent dans leurs orbites.

lloe contraction suprême bouleversa les traits de son visage, sa blessure se referma d'elle-même et le sang cessa de couler.

Tout était fini.

Léonard était mort.

l'étoile de RAOUL

Gerlrudo, paralysée en quelque sorte par la stupeur et l'épouvante, avait assisté, muette et immobile, à toute la scène que nous venons de décrire.

Elle était pareille à une pétrification hideuse.

Elle semblait ne rien voir et ne rien entendre.

Mais quand Léonard fut tom'.jé pour ne plus se relever, quand elle l'eut vu se débattre dans les secousses de l'agonie, quand elle comprit qu'il était bien mort, alors elle s'abandonna tout entière à une aveugle fureur et à une ardente soif de vengeance.

Elle poussa des hurlements rauques, elle sembla prête à se précipiter sur Raoul.

Ce dernier, qui ne se souciait point de soutenir une lutte corps à corps contre celte mégère enragée, décrivit un moulinet rapide avec son épée qu'il avait retirée du corps de Léonard.

Gertrude sentit bien qu'elle se briserait contre cette muraille d'acier mouvant qui la tenait h distance.

Elle ne s'avança point, mais elle ramassa tous les objets qui se trou-

LES x^lYSTÈRES DU PALAIS-ROYAL

vî?reiit à portée de sa main, et elle les lança au visage de Raoul, qu'elle atteignit deux ou trois fois et auquel le broc de terre, en se cassant sur son front, fit même une blessure légère.

Un si mince résultat ne pouvait, certes, contenter Gertrude.

L'impuissance de ses efforts redoubla sa furie.

Une écume semblable à celle des épileptiques vint mouiller les coins de sa bouche.

Ses yeux s'injectèrent de sang, et, selon toute apparence, elle allait tomber foudroyée par l'excès même de la rage qui l'obsédait, quand, soudain, elle avisa le mousquet placé dans un coin, presque à portée de la main.

Un cri de joie sauvage, guttural, pareil au mugissement d'une hyène, s'échappa du gosier contracté de la bohémienne.

Prompte dans ses mouvements comme une tigresse qui bondit sur sa proie, elle saisit l'arme, elle ajusta Raoul, et elle pressa la détente.

Un éclair raya les ténèbres naissantes, car, en s'emparant du mousquet, Gertrude avait laissé tomber son falot, dont la flamme agonisait à terre.

Une détonation retentit, et une balle, sifflant à quelques lignes du front de Raoul, alla traverser les planches qui formaient les murs de la hutte.

La main tremblante de Gertrude avait trahi son désir de vengeance.

M. de la Tremblaye ne lui laissa pas le temps de se reconnaître et de revenir à la charge.

Il lui arracha le mousquet, le saisit par le canon, et, le faisant tournoyer avec une violence extrême, il le lança dans la direction de la vieille femme.

La torche venait de s'éteindre.

L'obscurité était compacte.

Un bruit mat, suivi dun cri étouffé et du retentissement de la chute d'un corps, apprit à Raoul que le coup avait porté.

Alors, sans s'inquiéter de savoir si Gertrude était vivante encore ou si elle était déjà morte, le jeune homme chercha à tâtons l'issue de la masure ; il finit par la trouver, et il quitta en chancelant cette demeure maudite qu'emplissaient les iièdes émanations du sang humain fraîchement répandu.

Quand Raoul se retrouva sur le quai, pouvant contempler le ciel pur et brillant d'étoiles, pouvant respirer à pleins poumons la brise

fraîche de la nuit, il éprouva un mouvemouL de joie vive, il ressentit une reconnaissance infinie envers ce Dieu auquel il lui fallait bien croire, puisqu'il l'avait si miraculeusement sauvé d'un péril si terrible.

Il sentit alors tout le prix de celle vie qu'il venait de disputer aux flots noirs de la Seine et aux coups de deux assassins; il se dit qu'il y avait autant de courage à lutter contre la mauvaise fortune qu'à aller chercher la mort, et il renonça, pour n'y plus revenir, à ses idées de suicide.

Et cependant, depuis deux heures que Raoul avait quitté l'hôtellerie de la Toison d'or, sa situation n'avait fait qu'empirer.

Ses vêtements, imprégnés d'eau, étaient à peu près perdus, et se collaient sur son corps frissonnant qu'ils glaçaient parleur contact.

Son épaule et le doigt de sa main gauche, entamés, Tun par le crochet, l'autre par le. couteau de Léonard, le faisaient cruellement souffrir.

Tous ses membres étaient brisés de lassitude, et, s'il ne se hâtait de regagner son gîte, la force lui manquerait pour y arriver.

En outre du mauvais état de son costume, Raoul avait la tête nue ; il n'était guère possible de traverser la moitié de Paris dans cet état, sans attirer sur lui l'attention de tous les gens qu'il rencontrerait sur son passage.

Cependant il ne pouvait prendre une chaise à porteurs, car nous savons de reste qu'il n'avait pas d'argent pour la payer.

M. de la Tremblaye gagna un de ces escaliers qui du bord de l'eau conduisent au quai, et il retourna sur le Pont-Neuf.

Là, il eut le bonheur de retrouver son chapeau qu'il avait placé contre une borne et qui, grâce à l'obscurité , n'avait point été remarqué.

Cet incident, si insignifiant qu'il fût en lui-même , sembla d'heureux: présage à Raoul et le disposa à mieux augurer de l'avenir.

— Qui sait ? — se dit-il en lui-même, — la chance va peut-être tourner ! Peut-être mon étoile, si longtemps voilée dans le ciel devenu sombre, va-t-elle se remontrer enfin!...

Et il reprit, d'un pas plus ferme qu'il n'aurait oser l'espérer, le chemin de la rue de Paradis-Poissonnière.

Quand il arriva dans cette rue, une fièvre ardente faisait battre ses artères, sa tête était en feu, ses jambes épuisées ne pouvaient plus supporter le poids de son corps.

En face de la porte de l'hôtellerie, quelqu'un semblait attendre.

Raoul ne reconnut point d'abord ce quelqu'un qui allait et venait en long et en large dans les ténèbres, comme une ombre mouvante.

Mais, à mesure qu'il approchait l'ombre se dirigeait de son coté, et,

quand il ne fut plus qu'à quelques pas, cette ombre poussa un cri de joie, se jeta à son cou, l'embrassa, le serra frénétiquement dans ses bras en murmurant :

— C'est vous monsieur le chevalier!... enfin, c'est vous!.,. Ah! mon Dieu, que je suis donc content!... ah! mon Dieu, que je suis donc heureux!

On devine sans peine que l'ombre en question n'était autre que le fidèle Jacques, à qui la tendresse qu'il éprouvait pour son maître faisait oublier ainsi les plus strictes convenances de respect et d'étiquette.

— • Merci, mon enfant, merci! — répondit Raoul touché des témoignages d'afïection que lui prodiguait son valet ; — aide-moi bien vite à monter, car je n'en puis plus et il me semble que je vais mourir...

Jacques devint pâle en entendant ces paroles.

En même temps, il s'aperçut que les vêtements du chevalier étaient ruisselants d'eau.

— Au nom du ciel!... s'écria-t-il, — que vous est-il donc arrivé?,..

— Jeté dirai cela plus tard... mais montons... montons sans perdre une minute, sinon je vais me trouver mal...

Jacques, sans ajouter un mot, tendit son épaule à son maître qui, s appuyant sur lui, gagna l'escalier et atteignit sa chambre.

Raoul se laissa tomber sur le bord du lit.

Jacques alluma une petite lampe et vit que la main du chevalier était ensanglantée et que son front l'était aussi.

Il n'osa le questionner, mais il s'empressa de laver ces deux blessures avec de l'eau fraîche.

L'une et l'autre lui parurent légères. Celle du front n'était qu^une écorchure produite par l'un des éclats du broc de terre brisé sur le visage de Raoul.

Le doigt était entaillé plus profondément, mais il ne pouvait y avoir aucun danger.

Cette certitude rassura Jacques.

Il déshabilla son maître et le coucha avec autant de soin qu'en prendrait une mère pour son enfant malade.

Ensuite, il lui présenta une petite boîte, fermée par un ruban vert que scellait un triple cachet de cire rouge.

— Qu'est-ce que cela? — demanda Raoul.

— Je ne sais ; un commissionnaire a apporté cette boîte une demiheure après le départ de monsieur le chevalier...

— De quelle part ?

— 11 ne Ta pas dit.

Raoul prit la boîte.

Elle était assez lourde, et la suscription portail :

Poiu' M. le chevalier Raoul de la Tremhlaije^ à l'hôtel de la Toison d'or.

Très jwessé.

— Brise ce ruban et romps ces cachets, — dit le jeune homme. Jacques obéit et préseata de nouveau la boîte à son maître.

Ce dernier l'ouvrit.

Elle renfermait deux choses :

Un rouleau assez long et un carré de papier plié en quatre.

Raoul défit l'un et déploya l'autre.

Dans le rouleau il y avait vingt-cinq louis.

Sur le carré do papier étaient tracés ces mots :

« DE LA PART d'ÉMERAUDE »

— Allons, — murmura Raoul, — je ne m'étais pas trompé!... la chance tourne!... l'étoile brille!...

Puis, la boîte et l'or s'échappèrent de ses mains, et il retomba en arrière.

La fièvre redoublait d'intensité et le délire commençait.

XXYI

LE LOGIS d'ÉZÉCHIEL

La maladie qui venait de se déclarer fut terrible.

Pendant quinze jours, Raoul, ballotté jour et nuit entre la vie et In mort, ne reprit pas un seul instant le libre exercice de sa raison.

Tous les événements sinistres accomplis depuis la mort imprévue et foudroyante du marquis Réginald revenaient successivement dans les songes de son déhre.

Tantôt Raoul voyait passer de nouveau sous ses yeux la funèbre scène du repas des funérailles.

Tantôt, il se retrouvait auprès d'Émeraude et de Nicolas Benoît.

Tantôt, enlin, il recommençait le drame inachevé de son suicide, et il se débattait contre Léonard et contre Gertrude, dans la masure du bord de l'eau.

De semblables émotions ne faisaient qu'aggraver son mal, et, sans sa ,"eunesse et la force de sa constitution, Raoul aurait certainement succombé.

Mais, nous le répétons, au bout de quinze jours, la convalescence commença et fit de rapides progrès, à la grande joie du pauvre Jacques dont le zèle et le dévouement ne s'étaient pas démentis.

A Paris, et dans une hôtellerie, quinze jours de maladie coûtent cher, quand il faut payer au double de leur valeur les visites du médecin, les remèdes qu'il prescrit et les soins intéressés des indifférents.

Lorsque M. delà Tremblaye se retrouva sur pied, il ne restait plus que deux ou trois des vingt-cinq louis envoyés par Emeraude h titre de tardive et bien incomplète restitution.

Ces faibles ressources s'épuisèrent vite, et Raoul, après avoir cru un instant au retour de son étoile, se reprit à désespérer de l'avenir.

Heureusement, et fort à propos pour le ramener à des idées plus consolantes, un nouveau message lui fut apporté par le commissionnaire mystérieux qui s'était déjà chargé de remettre les vingt-cinq louis.

Ce message consistait, comme le premier, en une petite boîte renfermant un bijou que Raoul reconnut à l'instant môme pour lui avoir été donné par Réginald.

C'était une montre d'un travail précieux, et dont le cadran était entouré de diamants d'un assez grand prix.

Cette montre valait cent louis, tout au moins.

Un billet accompagnait l'envoi, et sur ce billet se lisaient comme la première fois ces mots :

(( DE LA PART d'ÉMERAUDE »

— Pauvre fille!... — s'écria Raoul dans un élan de reconnaissance, — c'était une belle et noble nature que les hasards de la vie ont perdue et dépravée! Pauvre fille !... Dieu ne l'avait point créée pour en faire l'associée et la complice de voleurs! Si jeune!.-., si belle!... tant de cœur!... et tombée si bas!... Oh! que ne vient-elle à moi!... à moi qui pourrais encore l'aimer et qui la relèverais par mon amour !...

Raoul disait cela, et il le pensait; et sans doute il aurait entrepris de le faire si Emeraude fût venue.

Mais Emeraude ne vint pas, — heureusement pour Raoul.

Cependant M. de la ïremblaye ne pouvait conserver le bijou qui venait de lui être si miraculeusement restitué.

Il lui fallail, sinon le vendre, au moins l'engager entre les mains d'un tiers qui lui prêterait quelque argent sur ce gage.

A cette époque, les monts-de-Piété n'existaient pas encore, et Raoul, qui ne connaissait personne à Paris, chargea Jacques de s'informer adroitement de la demeure d'un juif prêteur sur gages, usurier et brocanteur.

Le jeune homme s'acquitta sans retard de la commission de son maître, et il revint au bout de deux heures avec de très amples renseignements.

Il avait l'adresse d'un maltôtier Israélite, le digne Ezéchiel Nathan, qui demeurait rue Saint-Honoré, non loin du Palais-Royal, et faisait un petit trafic d'escompte et d'usure dont les bénéfices se joignaient à ceux de sept ou huit autres industries de genres différents.

Ezéchiel vendait des chevaux, des bijoux, des étoffes.

Il brocantait des meubles, des curiosités, des tableaux.

On trouvait chez lui de vieux vins, de belles armes, des livres rares et précieux.

Il prenait, moyennant un honnête intérêt de soixante pour cent, la signature des fils de famille, mineurs et dépensiers.

Il obligeait de son argent les bourgeois un pou gênés et les petits marchands momentanément embarrassés pour leurs échéances.

Il prêtait aux inconnus sur des. objets de toute nature et de toute valeur, et il acceptait en consignation, comme i¥"° la Ressource de la comédie du Joueur :

De la vieille vaisselle au poinçon de Paris,

Des diamants noircis et qu'on ne saurait mettre...

etc., etc., et trois pages à' et cœteral...

— C'est bien, — dit Raoul, — j'irai ce soir chez ce juif...

Le pauvre garçon, provincial jusqu'au bout des ongles, |avait encore cette honnête pudeur de ne pas vouloir entrer en plein jour dans le logis d'un usurier.

Quand arriva la nuit, il prit la montre et il se mit en route.

Il ne tarda guère à arriver rue Saint-Honoré, et il chercha la maison qui lui avait été indiquée par Jacques,

Cette maison fort exiguë dans ses proportions, car elle n'avait que deux étages de hauteur et une seule fenêtre à chaque étage, se trouvait située ù côté d'une vaste demeure, somptueusement éclairée, et dont la porte cochère, ouverte à deux battants, conduisait à une large cour pleine de laquais et de chaises à porteurs.

Raoul, en passant, jeta un regard envieux à ce magnifique hôtel qui.

Ll!:S MYSTÈRKS DU PALAIS-ROYAL

Elle èlail grande et mince, brune de peau comme une vraie enfant du désert. (P. 319.

siipposa-t-il, appartenait à quelque grand seigneur trois ou quatre fois millionnaire.

Et il se dit avec amertume :

— Moi aussi j'aurais dû être riche... moi aussi j'aurais dû avoir un château, des domaines, et, si j'avais voulu, un hôtel à Paris!... Mais la fatalité en a décidé autrement!...

UV. 48. — XAVIER DE MONTÉPIN. — LES MYSFÈRES DD PALAIS-HOYAI,. — ÉD. I. HOUFF ET C'». LIV. 48.

LES MVSTÈni-S DU PALÂIS-RO VAL

l*uis le joune homme franchit Ips trois marches qui conduisaient à l'unique enlrt'îe de la maison d'Kzéchiel, et il frappa h la porin.

Le lourd marteau en heurlaul la [daque de hronze cveill i un écho inl«^rieur, et il sembla à fîaoul qu'il entendait retentir un hurlement lointain.

Quelques instants se passèrent,

lîaoïil frappa pour la seconde fois.

Alors des pas résouiièreni dans un corridor qui aboutissait à la porte delà rue; un polit guichet s'ouvrit, et une voix fraîche et jeune demanda :

— Qui clos-vous?

— Je suis un g-entilhomme fort désireux d'entrer...

— Que demandez-vous?

— Je demande EzécliieliVathan. C'est bien ici qu'il demeure, n'est-ce pas?

-- Oui.

— Alors ouvrez-moi.

Mais la porte ne tourna point sur ses gonds, et l'interrojatoire continua.

— Que voulez-vous à Ezéchicl Nathan? — reprit la voix jeune et fraîche.

— Je veux lui parler.

— Pour all'aires?...

— Vous attend-il?

— Non.

— Vous connaîl-il?

— Pas davantage.

— l']lcs-vous déjà venu ici?

— Jamais.

— Qui vous envoie?

— Personne.

— D'où savez-vous l'adresse d'Ezéchiel?

— Mon larjuais s'est informé, et on la lui a donnée.

— Pourquoi venez-vous si tard?

— Parce que je n'ai pas pu ou pas voulu venir plus tôt ! — répondit Raoul, dont ces questions étrang-es mettaient la patience à bout.

— Klcs-vous seul? — dem uula la voix.

— Vous voyez bien que oui!...

Il sembla au jeune homme qu'en ce moment on regardait au travers

du guichet, sans doute afin de vérifier l'assertion qu'il venait d'émettre, puis il entendit tirer successivement une demi douzaine de verrous; une grosse clef tourna dans une massive serrure, la porte s'ouvrit et Raoul put entrer.

Celle qui venait de l'introduire après une si longue série de bizarres interrogations était une jeune fille de dix-huit à vingt ans.

Elle tenait une petite lampe à la main, et, grâce à cette lampe, Raoul put admirer sa taille cambrée et souple^ et ses traits merveilleusement beaux et réguliers.

Elle était grande et mince, brune de peau et do cheveux, comme une vraie enfant des déserts.

Son visage un peu allongé et ses grandsyeux noirs, fendus en amande et d'un éclat incomparable, otTraient le typé oriental dans sa beauté la plus traditionnelle et la plus pure.

Telles devaient être les vierges hébraïques, quand le peuple de Dieu abandonnait en une seule nuit les palais des Pharaons oppresseurs et la terre maudite de l'I'^gypte.

Elle s'aperçut de la vive admiration que Raoul éprouvait en la regardant; un sourire presque dédaigneux ellleura ses lèvres, aussi rouges que du corail humide ; de sa main, petite et nerveuse, elle repoussa les verrous qu'elle avait tirés, et elle dit :

— Venez avec moi, monsieur, je vais vous conduire à mon père!...

Raoul suivit cette enchanteresse, qui parcourut en marchant devant lui un corridor assez long aboutissant à une petite cour.

A mesure que les deux jeunes gens avançaient, les hurlements que M. de laTremblaye avait entendus devenaicntplusdistincts et plus terribles.

Enfin Raoul aperçut un énorme chien des x-Vbruzzes, l'œil sanglant, la gueule écumanteet le poil hérissé, enchaîné dans un des angles de la cour.

Sans doute, chaque nuit, on mettait en liberté celle sentinelle farouche et vigilante qui gardait la maison d'Ezéchiel mieux que ne l'aurait pu faire une escouade de soldats du guet.

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