‹ Les mystères du Palais-RoyalChapitre 53 sur 183 · NATHAN · texte numérisé non relu

NATHAN

La juivo et Raoul traversèrent la petite cour et gravirent les premières marchés d'un escaliei- en bois vermoulu qui tremblait et craquait sous les pas.

Une porte s'ouvrit à l'étage supérieur et une voix cria, avec un accent italien très prononcé :

— Déborah!...

— Mon pore?... répondit la jeune fille en s'arrêtant.

— Qui frappait?

— Un geuliihomme qui demande à vous parler pour affaires.

— Où est-il, ce gentilhomme?

■ — Là, avec moi.

— C'est bien! laisse-le venir seul et va-t'en, dans la salle basse, rejoindre la lille du diable...

— J'y vais, dit simplement Déborah.

Elle se retourna vers Raoul et ajouta :

— Vous entendez, monsieur, mon père vous attend, montez...

Et la juive, se rejetant rapidement en arrière, disparut aux yeux de Raoul.

Le jeune homme resta pendant quelques secondes immobile et cher ebant le sens des paroles qu'il venait d'entendre.

« La fi Jle du diable!... »

Cette qualification étrange pouvait-elle s'appliquer à une créature humaine.

Quelle femme consentirait à porter cette appellation diabolique?

Une sorte de terreur superstitieuse s'empara de l'esprit du jeune homme, alfaibli par la longue maladie qu'il venait de subir.

Il se demanda si cette maison étrange dans laquelle il venait de pénétrer ne renfermait pas quelques mystères infernaux...

Il se demanda si cette fille du diable que Déborah allait rejoindre, n'était pas une créature satanique?...

Mais celte hallucination ne fut point de longue durée.

Raoul sourit presque a issilôt de sa folle frayeur; il continua son ascension, et il atteignit le second étage.

La porte en était ouverte, et à côté de cette porte se tenait debout une petite créature bizarre et ridicule, qui ressemblait assez bien à l'un de ces gnomes gardiens de trésors, dont les légendes du moyen âge peuplaient les royaumes souterrains.

Ezéchicl Nathan, — car c'était lui-même, — n'avait pas plus de quatre pieds de haut.

Il était bossu comme il sigjior Pidchiella, c'est-à-dire par devant et par derrière.

Son visage, anguleux et jaune comme l'écorce d'un citron, offrait

une expression joviale qu'on ne s'attendait point à trouver sur une fig^ure d'usurier, et qu'augmentait encore deux petits yeux clig-otanls et réjouis, et le sourire permanent d'une bouche large et garnie de dents longues et pointues.

Le crâne complètement chauve d'Ezéchiel contrastait avec sa barbe rousse et toulfue, mêlée de mèches blanches et tombant jusque sur sa poitrine.

Le juif s'enveloppait avec une certaine coquetterie dans les pans d'une vieille robe de chambre de lampas oriental très fané.

Ce petit personnage grotesque pouvait avoir soixante-cinq ou soixante-six ans environ.

Raoul le regarda avec stupeur, et fut saisi, à son aspect, d'une violente envie de rire qu'il ne réprima qu'à grand'peine. .

— Quoi ! — se dit-il intérieurement, c'est là le père de cette Déborah charmante, de cette belle créature que je voyais il n'y a qu'un instant!... Si cela est, la nature, il faut en convenir, se montre parfois bien bizarre dans ses fantaisies!...

Et le jeune homme ne put s'empêcher de former des conjectures assez injurieuses à l'endroit des vertus de M"'' Nathan et de sa iidélité conjugale.

Raoul avait peut-être tort.

On peut greffer les plus belles roses sur la tige déjetée d'un églantier sauvage.

— Entrez, mon gentilhomme, entrez, — dit le juif à M. de la Tremblaye, — c'est moi qui suis Nathan... c'est à moi que vous avez affaire...

Raoul suivit le juif à travers deux ou trois chambres encombrées de ces objets incohérents qui, de temps immémorial, peuplent leslo^^is d'usuriers, et qui, sans aucun doute, les peupleront toujours.

La maison d'Ezéchiel, fort étroite, nous le savons, était excessivement profonde, ce qui nous explique cette enfilade de pièces.

Enfin les deux hommes arrivèrent dans un petit cabinet où le juif recevait habituellement ses clients.

Au milieu de ce cabinet était placée une massive table d'ébène sur laquelle se voyaient des balances à peser l'or.

Au fond de la pièce se trouvait un coffre de fer.

Le petit juif, toujours souriant, et sautillant sur la pointe de ses pieds noueux pour augmenter de quelques lignes sa taille exiguë, avança un siège à Raoul, et s'assit lui-même dans un vieux fauteuil de point de Hongrie, derrière la table d'ébène.

— Me voici à vos ordres, mon gunlilhomme... — dil-il alors, — qu'y a-t-il [loiir voire ?>ervi(;)'?

— .I«i voïKlr.iis (li; l'arçenl, — rôponrlil Raoul.

— Oh! je II' i>i!Mse bien... On uc vient ^uère chez le vieux Nalhan que pour lui en demander... Senlemenl l'arg-enl est bien rare, et j'espère que vou.s n'en voule/. pas heaucoup...

— Cincjuanle on soixanle hinis, si cela est possible.

— Vous avez un ga.^'^e à m'ollrir, je suppose, car vous comprenez, mon gcntllhonune, que n'ayant point l'honneur de vous connaître, il me serait tout à fait iin[)ossib!e de nie contenliu- de votre si^^nature...

— Oui, — répliqua Raoul, — j'ai un ijage...

— Lecjuel?

— Celui-ci.

Et le jeune homme tirade sa poche la montre enrichie de diamants, qu'il présenta à Ezéchiel.

C'e deriii( r lendit j)0ur la recevoir sa main que nous appellerions plus volontiers une grille crochue.

Il examina de près le bijou, et ses regards élincelèrenl de ce feu somlire d"' la cnpidilé (jue Mel/.n, iMieris, et [dus récemment Couture, ont mis dans les yeux de leui's avares.

— xMontre de famille, n'est-ce pas? demanda-t-il ensuite après avoir examiné les armoiries des la Tremblaye qui étaient émaillôss sur la boite de la montre.

— Oui, — répondit Raoul.

— Vous devez y tenir?...

— J'y tiens.

— Alors vous ne vendez pas, vous cnga^'cz?

— Justement.

— Et com!)ien demandez- vous?

— Cinquante ou soixante louis, je vous le répète.

On eût dit que le sourire d'Ezéchiel était à ressorts, tant il disparut soudainement.

— Diable!... diable!... — murmura-t-il.

Et il recommença à soupeser la montre et à compter les diamants.

— Je prêterai cinquante louis, — dit-il au bout d'un instant, — pas plus, et c'est beaucoup.

— Soit, — répondit Raoul.

— Maintenant, voici mes conditions : il est inutile de les discuter, c'est à prendre ou à laisser...

— Voyons.

— Je vais vous rcmcltre cinq-iante louis et garder la monlro.

— C'est convemi,

— Je vous prêlcrai celte somme pour un mois.

— Aussi peu !

— ]\letlons six semaines, mais pas un jour avec...

— Eh bien?

— Kh bien, si dans six semaines vous ne m'avez pas rapporte soixante louis, la montre m'appaiticndia.

— Quoi! s'écria llaoul, dix louis d'intérêt pour cinquante, et en six semaines 1...

— Mon Dieu, oui!...

— Mais c'est une horreur!...

— Bah! — réi)li(]iia !'>.éfhi('l. dont le sourire était revenu, — si à réchcance vous ne ponvez pas payer, il vous est foi't iuilillérent que la somme soit un peu jdns ou moins forte!... Si au contraire vous avez de l'argent, qu'importent quelques louis df pins ou de moins?

Ce raisonnement captieux [>a;ut assez logique à Raoul, qui n'était point un calculateur bien exercé.

Ézéchiel, voyant que cependant il hésitait encore, se hâta d'ajouter :

— D'ailleurs, j'ai dans l'idée que ces cinquante louis vous porteront bonheur; je me ligure que vous allez gagner cette nuit des tonnes d'or, et que dès demain, vous viendrez me redemander votre montre.

— Gagner des tonnes d'or!... — rciiéta Raoul, pour qui ces derniers mots n'ollraient aucun sens distinct; — comment pourrai-je les gagner, je vous prie?...

— Mais, en jouant, ce me semble...

— En jouant!... où donc?...

— Ah ç.à ! — fit le juif fort étonné, — ce n'est donc pas pour aller au jeu que vous me demandez de l'argent?...

— Non, en vérité!...

— Alors, monsieur, excusez mon erreur. L'hôtel qui touche à ma pauvre demeure est une maison de jeu fort hrillante où tous les jeunes seigneurs de Paris se réunissent chaque nuit. Eu vous voyant vous adresser ;i moi, à celte heure, j'avais naturellement supposé que vous vouliez tenter la fortune!... Jem'élais trompé... encore une fois, pardon...

Mais Raoul n'écoutait pas les excuses du juil.

384 Li-:5 MYSTÈRES DU PALAIS-ROYAL

Ce mol jeu venait de faire vibrer en lui une corde inconnue jusquelà.

Une idée fixe, une idée ardente, venait de s'emparer de son esprit : jouer! g^agner! devenir riche!...

— 0 mon étoile, — murmura-t-il, — mon étoile, c'est toi qui m'as conduit i<'.i !...

Et il ajouta tout haut :

— Mes cinquante louis!... donnez!... donnez!...

— Les voici, — répondit Ezéchiel en étalant devant Raoul deux petites piles d'or de vingt-cinq louis chacune.

— Merci, — dit le jeune homme avec une si grande assurance qu'elle ressemblait à une certitude; — demain je vous rapporterai votre argent et je reprendrai ma montre.

Et, reconduit par Lzéchiel qui l'accompagnait en souriant et cm sautillant, il quitta le logis de l'usurier.

Où allait Raoul?

Nos lecteurs le devinent.

Il courait à la maison de jeu qui Tallirait invinciblement désormais, comme l'aimant attire l'acier.

Cette maison, nous ne la décrirons pas.

Nous y avons déjà conduit nos lecteurs.

Nous savons qu'on y jouait un jeu cITrcné, et que l'or, jusqu'au matin, ruisselait sur les tapis verts.

Un axiome, fort contestable selon nous, affirme que l'aveugle Fortune qui préside aux jeux de hasard no manque jamais d'accorder ses faveurs à l'amant novice qui les lui demande poui* la première fois.

Toujours est-il que, celle nuit-là, l'axiome, vrai ou faux, que nous venons de citer, reçut une confirmation éclatante.

En moins de quatre heures, sans une seule intermittence et avec une chance prodigieuse, Raoul gagna deux cent mille livres.

Au milieu de celte incroyable fortune, le jeune homme conserva un sang-froid qui n'était pas moins étrange que sou gain lui-même.

Il bourra ses poches d'or et de billets de caisse.

Il alla à une fenêtre qu'il ouvrit^ il reg-arda le ciel dans lequel

Li:S MYSTÈRES DU PALÀlS-ROYAL

La fille du diable était debout eu face d'elle. (P. 38S.)

étincelaient encore quelques étoiles que les premières clartés de Taube allaient bientôt faire pâlir.

— 0 mon étoile, — murmura-t-il alors, — tu es là!... je te reconnais!...

Puis il jeta sur ceux qui l'entouraient un regard orgueilleux et dominateur, et de ses lèvres tombèrent ces mots :

— Maintenant, je suis riche!... à moi la vie!... à moi l'avenir!...

UV. 49, — XAVIER DE MONTÉPIN. — LES MYSTÈRES DU PALAIS-ROYAL. — ÉDIT. J. ROUFF ET C'» . LIV. 49.

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