‹ Les mystères du Palais-RoyalChapitre 54 sur 183 · DEUX JEUNES FILLES · texte numérisé non relu

DEUX JEUNES FILLES

Voici ce ^ui se passait clans une pièce du rez-de-cliaussée de la demeure de l'usurier Nathan, au moment où notre ancien^ne connaissance Raoul de la Trcmblaye \enait de quitter cette demeure et se rendait, pour tenter la fortune, dans la maison de jeu contiguê au logis

du juif.

Une description de quelques lignes devient ici nécessaire.

Cette description servira' en quelque sorte de cadre à la scène dans les détails de laquelle nous allons entrer un peu plus loin.

Dans un des chapitres qui précèdent, nous avons conduit noa lecteurs dans la partie de la maison de Nathan oii le digne juif se livrait aux opérations tecratives de son commerce fort peu chanceux.

Là, comme dans la plupart des logis d'usuriers, nous avons trouvé une nudité absolue, ou bien un accouplement bizarre d'objets hétéroo-ènes et fort étonaiés de se riem'contrer à côté l'es uns des autres, assembl^<^e multiple et difforme, qui ne peut guère s'expliquer que par ces habitudes hébraïques-, tenant tout à la fois des mœurs du receleur et de celles du prê' eur sur gages.

Rien de plus frappant que le contraste que formaient les pièces du rez-de-chaussée avec celles du premier étage.

C'est qu'au rez-de-chaussée se trouvait l'appartement de Déborah, la lille de Nathan, et la seule créature humaine qu'il aimât autant et môme plus que l'or.

Il y avait quelque chose comme quarante ou cinquante ans que le juif se livrait corps et âme à ces ténébreux trafics dont, par tous les pays et dans tous les temps, ceux de sa race ont conservé le monopole. Ceci veut dire que Nathan était prodigieusement riche.

Or, ces sommes fabuleuses, qui chaque jour se fécondaient entre ses mains, devenaient pour lui la source d une double volupté.

La première était cette jouissance bizarre, particulière à tous les avares, qui consiste à entasser, à agglomérer, à thésauriser en un mot.

La seconde, et celle peut-être qu'il sentait le plus vivement, consistait à environner sa fille unique Déborah de toutes les merveilles de ce luxe ei de cette opulence qu'il se refusait à lui-même.

Et, défait, il avait rassemblé autour d'elle des magnificences plus que royales, qui, certes, auraient suffi pour contenter la vanité de la maîtresse d'un roi.

La salle basse, résidence habituelle de Déborah, pièce assez vaste e!. dont les deux fenêtres prenaient jour sur la cour intérieure, était entièrement tendue d'une étoffe orientale, sorte de cachemire d'une finesse extrême.

La nuance générale de cette étoffe était gris-perle, mais ce fond disparaissait presque sous de merveilleuses arabesques, figurant des fleurs et des oiseaux, brodés en soie et en or avec une perfection inouïe et une inimitable richesse de couleurs.

Des divans circulaires, en soie pourpre à bandes d'argent, entouraient la salle basse dont, avec un tapis turc, ils formaient tout le mobilier.

Contre les murailles étaient suspendus, dans des cadres de filigrane d'argent, quatre tableaux, quatre chefs-d'œuvre.

Ces tableaux, véritables diamants, qui à eux seuls valaient une fortune, étaient dus aux pinceaux de Raphaël, de Léonard de Vinci, duPérugin et d'Annibal Carrache.

Ils représentaient des sujets bibliques, empruntés aux annales du peuple de Dieu.

Une pièce d'étoffe, pareille à celle des divans et drapée avec une ampleur pleine de richesse, cachait une porte de communication, qui de la salle basse conduisait à la chambre à coucher de Déborah,

Nous ne décrirons point cette chambre.

Contentons-nous de dire qu'elle aurait pu lutter de magnificence avec le boudoir d'une courtisane dix fois millionnaire, tout en conservant un cachet de virginale cliasteté.

Au moment oii Raoul de la Tremblaye allait quitter la maison de Nathan, deux jeunes filles se trouvaient dans la salle basse.

L'une de ces jeunes filles était Déborah.

L'autre portait le nom étrange, et que nous avons entendu prononcer déjà une fois, de la fdle du diable.

Nous avons dit plus haut que D-horah avait dix-huit ou vingt ans.

Nous savons que sa taille était fine, souple et cambrée, et ses traits merveilleusement beaux et réguliers.

Nous savons qu'elle était grande et mince, brune de peau et de cheveux, comme une vraie enfant des déserts.

Nous savons que son visage un peu allongé et ses grands yeux noirs, fendus en amande et d'un éclat incomparable, offraient le type oriental dans sa beauté la plus traditionnelle et la plus pure.

Nous savons, enfin, que telles devaient être les vierges hébraïques, qaand le peuple de Dieu abandonnait, en une seule nuit, les palais des Pharaons oppresseurs et la terre maudite de l'Egypte.

Ses grands cheveux noirs se tordaient sur sa tête en une couronne épaisse et lourde.

Elle était vêtue d'une étoffe de laine de couleur foncée et d'une simplicité presque monastique.

Il y avait, d'ailleurs, entre sa beauté et celle de la fille du diable, sa compagne, plus d'un point de ressemblance, dans ce sens que toutes les deux avaient de grands yeux noirs, une peau légèrement brunie, et de longs cheveux sombres.

Seulement, la fille du diable n'offrait aucun vestige du type arabe qui se retrouvait si splendidement chez Déborah.

En outre, la fille du diable était moins grande, plus mignonne dans ses formes gracieusement arrondies, et (qu'on nous passe cette expression) plus câline dans sa physionomie et dans ses allures.

Déborah ressemblait à une gazelle presque sauvage encore.

Sa compagne pouvait se comparer à une jeune chatte amoureuse et caressante.

Elle portait un costume de tous points semblable à celui des petites ouvrières parisiennes, qu'à cette époque on commençait à appeler des gj'isettp^.

Des rubans un peu fanés relevaient sur les cotés sa jupe de toile peinte.

Son petit pied, chaussé de bas blancs à coins rouges, frétillait dans des souliers à talons.

; Sa mante grise, à capuchon, retombait négligemment sur ses épaules.

Les deux jeunes filles formaient un groupe charmant et bien digne d'attirer l'attention et de fixer les pinceaux d'un peintre de genre.

Déborah était à demi étendue sur le large divan circulaire.

Sa tête renversée en arrière s'appuyait nonchalamment à une pile d'oreillers.

La fille du diable était debout en face d'elle.

La juive abandonnait sa belle main, longue et effilée, à la petite main jolie et potelée de sa compagne!

— Eh bien! ma chère?... — murmura Déborah.

Les lèvres roses de la grisette s'entr'ouvrirent pour répondre.

Mais un léger bruit la fit tressaillir et se taire.

Les deux jeunes filles écoutèrent.

La grisette laissa tomber la main de Déborah.

La porte extérieure de la maison venait de se refermer, et on entendait Nathan pousser les lourds verrous et faire tourner la clef dans les massives serrures.

— Ah! — fit la juive, — c'est sans doute ce jeune homme que jai introduit tout à l'heure auprès de mon père, et qui vient de sortir.

— Comment était-il, ce jeune homme? — demanda curieusement la lille du diable.

— En vérité, je ne le sais pas trop...

— Comment cela?... Ne lavez-vous donc pas vu?

— Si, mais je ne l'ai pas regardé...

— Pourquoi?

— Parce qu'il me regardait trop, lui...

— Ah! il vous regardait, ma chère...

— Sans cesse, et ses yeux brillaient comme les diamants de ces colliers et de ces bracelets qui sont entassés dans ma cassette de bois do cèdre, et que je vous montrais il n'y a qu'un instant...

— Je comprends, — reprit la grisette en riant, — je comprends qu'il ne vous a point trop été possible de lever les yeux sous la mous- (luutorie des œillades de ce cavalier; mais vous savez que nous autres, filles d'Eve, nous voyons sans regarder...

— C'est un peu vrai...

— C'est vrai beaucoup. Or, vous avez assez vu, ma chère, pour vous souvenir et pour me répondre... si toutefois vous le voulez...

— Je ne demande pas mieux... Questionnez, belle curieuse...

— Voyons, était-il grand?

— Je crois que oui.

— Donc il l'était. Bien pris dans sa taille?...

— Sans doute.

— Blond ou brun?

— Les cheveux d'un châtain brillant et soyeux...

— Les yeux bleus ou noirs?

— Oh! quant à cela, il m'est impossible de vous répondre ; je n"ai vu que les étincelles que laii(,\aient ses prunelles...

— Passons. Quelle toilette avait ce genlilliomme?

— Geiililhomme, dites-vous?... Croyez-vous qu'il le soit?...

— C'est vous que j'interrogerai à ce sujet... Il me semble que sa tournure a dû vous donner la clef de cette énigme...

— Oh! sa tournure était des plus nobles, et ses façons de parler sentaient le grand seig-neur...

— • Donc il l'est; vous voyez bien que vous en savez plus long que vous ne le croyez vous-même...

Déborah inclina la tète en signe d'adhésion. Puis elle reprit :

— Quant à sa toilette, elle était simple et m'a semblé de bon goût... mais je ne puis vous la détailler...

— Que pensez-vous qu'il vienne faire chez votre père?...

— Ah! mon Dieu, ce qu'y viennent faire les trois quarts des jeunes seigneurs... lui emprunter de l'argent...

— Donc il est riche.

— Qui? ce jeune homme?

— Certainement.

— Sur quoi fondez-vous cette supposition?...

— Vous ne connaissez donc pas un proverbe très vieux et très sage?...

— Lequel?

— Celui-ci: On ne prête qu'aux ricjies... D'ailleurs, je ne crois pas que votre excellent père soit homme à donner son argent sans (le bonnes et solides garanties...

Déborah fit un léger mouvement d'épaules qui signifiait:

— Dieu le sait!

Puis elle ajouta à voix haute :

— Mais il n'est pas certain que mon père ait prêté de l'argent à ce jeune homme. Sur dix emprunteurs qui se présentent, il en éconduit au moins cinq 'ou six...

— Eh bien! questionnez-le à ce sujet, il vous répondra.

— Oh! je ne tiens guère à le savoir, et j'ignore pourquoi, depuis cinq minutes, nous ne nous occupons que de cet inconnu...

— C'est, ma foi, vrai! — répondit la bile du diable en souriant; — que nous importe ce gentilhomme que, moi, je n'ai jamais vu, et que vous ne reverrez peut-être jamais?... Réparons le temps perdu, c'. parlons d'autre chose...

Déborah souleva sa main et la tendit de nouveau à sa compagne, en

lui disant :

— Vous étiez en train, tout à l'heure, d'examiner les lig-nes de ma main pour en tirer mon horoscope...

— Youlez-Yous que je continue?

— Je vous en prie.

— Eh bien! soit.

Et la fille du diable reprit entre les siennes la main d'une incomparable élégance que lui présentait Déborah, et examina, avec une attention presque solennelle, les lignes imperceptibles qui se croisaient sur la paume unie et nacrée de cette main.

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