‹ Les mystères du Palais-RoyalChapitre 55 sur 183 · LA PROPHETIE · texte numérisé non relu

LA PROPHETIE

Pendant une demi-minute à peu près, la jeune fille sembla s'absorber dans sa contemplation profonde.

Une sorte d'incertitude se lisait sur son front blanc et uni.

Tantôt un pli d'une expression sombre et soucieuse se creusait entre ses sourcils fins et bien arqués.

Tantôt, au contraire, ses lèvres souriaient.

On eût dit que des sentiments contradictoires se combattaient dans son esprit.

Tout ceci, nous le répétons, ne dura guère qu'une demi-minute.

Déborah, cependant, trouva sans doute que ce silence était trop long, car elle dit :

— Eh bien! ma chère, voyons, j'attends...

La fille du diable leva ses beaux yeux sur sa compagne et lui répondit d'une voix sérieuse :

— J'aimerais mieux ne pas parler...

— Pourquoi donc?

— • Parce que je lis dans votre main des choses étranges, incohérentes, qui se contredisent, qui m'étonnent, et dont il m'est impossible de me rendre compte à moi-même...

— N'importe!... dites toujours...

— Je vous en prie, n'insistez pas!...

— Vous ne devinez donc point, ma chère, que vos refus ne font qu'aiguillonner ma curiosité...

— Je cède alors, mais à une condition...

— Laquelle ?

— Celle-ci : vous ne croirez pas un seul mot de toutes les sottises que je vais vous dire...

— Des sottises!... — répéta la juive avec étonnement; — êtes-vous d^nc incrédule à ce point, et n'ajoutez-vous aucune foi à la science de votre mère?...

— Non, — répliqua la jolie chiromancienne, — non, je ne suis point incrédule, et j'accorde une créance entière à ce que vous appelez la science de ma mère...

— Eh bien?...

— Eh bien! ce n'est pas de la science que je doute...

— De quoi donc?...

— De moi-môme.

— A quel propos?...

— A ce propos que je suis ignorante et inexpérimentée, novice élève, épelant à grand'peine quelques syllabes de cet alphabet mystérieux dans lequel ma mère lit aussi couramment que dans un livre ouvert; enfin, je crains de me tromper et de vous tromper en même temps...

— Est-ce tout?

— Oui.

— Eh bien! quand nous nous tromperions un peu l'une et l'autre au sujet de notre avenir^ où serait le mal?...

— Il ne serait pas grand sans doute, si mes prédictions ne risquaient de produire sur vous une impression fatale...

— Ah çà, vous voyez donc dans mon horoscope des choses bien terribles?...

La fille du diable hésita.

Déborah recommença sa question.

La jeune fille se décida soudain et répondit :

— Oui, je vois des choses bien terribles, et qui seraient horriblement sinistres, si elles n'étaient pas si folles.

La juive frappa vivement ses deux mains l'une dans l'autre, et ses yeux étincelèrent de cet éclat presque phosphorescent dont les premières étincelles durent briller dans les yeux de notre mère Eve quand le serpent tentateur lui proposa démordre au fruit de l'arbre de la science.

— Ah! — s'écria-t-elle, — parlez, ma chère, parlez vite !... Vous voyez que je meurs d'impatience! Je vous en supplie... ne me faites pas plus longtemps languir. Avez-vous encore besoin de ma main?

— Non, j'en ai suffisamment étudié les lignes et j'y ai vu tout co que je voulais... ou plutôt tout ce que je pouvais y lire...

— Alors, qu'attendez-vous pour me satisfaire?

Que vais-je faire de tant d'argent? (P. 400.)

— J'attends que vous me posiez des questions, auxquelles je répondrai de mon mieux...

— Je commence... Et d'abord je vous interrogerai au sujet de ce qui nous intéresse le plus, nous autres jeunes filles...

— L'amour, n'est-ce pas?

— Oui.

— Que voulez-vous savoir?

UV. 30— XAVIER DE MOINTÉPIN. —LES MYSTÈRES DU PALAIS-ROYAL. — ÉDIT. J. ROUFF ET C'*". LIY. 50.

— Je veux savoir si j 'aimerai...

— Oui, vous aimerez.

— Beaucoup?

— De toute votre âme.

— El... sorai-je aimée?

— Sans doute,

— Autant que j'aimerai moi-même?...

— Je le crois.

Déborah ne put s'empèchor de sourire.

— Jusqu'à présent, ma chère, dit-elle, vos prédictions n^ùnt rien de 3*eîi sinistre...

— Eh bien! — répondit vivement la grisette, — restons-en là, et ne «se questionnez pas davantage...

— Par exemple, — répliqua la juive, — ce serait m' arrêter en trop leaa chemin!... Non, non, je continue... ■

La fille du diable baissa la tête d'un air résigné. Déborah reprit:

— Épouserai-je celui que j'aimerai et qui m'aimera?

La jeune prophétesse hésita de nouveau pendant une seconde, puis «^ prit son parti et répondit nettement :

— Non.

La juive tressaillit.

— Vous croyez? demanda-t-elle ensuite. ,

— J'en suis sûre.

— Siiro?

— Oui; à moins cependant, bien entendu, que mes observations ne flae trompent, et que mes calculs ne soient erronés... Je vous ai prévenue ioaî à l'heure que j'épelais à peine la langue énigmatique du livre de Tavenir...

— Continuez, — fit Déborah.

— Que voulez-vous que je vous dise encore?

— Qu'arrivera-l-il de cet amour dont vous me parlez?

— Les lignes de votre main ne me répondent à cet égard que d'une &çon A^aguè et inquiétante.

■ — Comment?...

— Je vois que vous donnerez votre cœur à un homme étrange, à un «tre • mystérieux et indéfinissable. Je vois une rivalité terrible, uno àonlcuse perfidie, une inévitable trahison, et enfin...

La devincsse s'arrêta.

— Enfin ?. . . répéta la juive.

— Le plus sinistre et le plus tragique de tous les dénouemonls !. — répondit ou plutôt balbutia la jeune fille.

— Quel est ce dénouement?

— Une mort violente et prémalurée.

— Une mort violente! une mort prématurée!... s'écria Déborali av-ec. un commencement d'effroi... — s'agirait il donc d'un assassinat?

— Oui.

— Et c'est moi qui dois en être victime?

— Oui.

— Et quel sera le meurtrier?

— Une obscurité inpénétrable cache pour moi la main criraini'ik'. Je vois l'assassinat, mais je ne vois pas l'assassin...

Depuis un instant, Déborah était devenue très pâle.

En ce moment, sa tête charmante, qui s'était détachée des coussîjs» du divan, se renversa complètement en arrière et roula parmi les masse* épaisses et soyeuses de ses mag-nifiques cheveux dénoués, qui l'inondèreiÉ de leurs nattes d'un noir bleuâtre.

La juive commençait à perdre connaissance.

— Mon Dieu! Déborah, qu'avez-vous?... — s'écria la lille du dia3^ épouvantée.

Déborah ne put répondre que par un mouvement si faible qu'il élaî: presque indistinct.

Elle s'évanouissait complètement.

Page 1