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DEUX CENT MILLE LIVRES ET UN DOUBLE LOUIS

La jeune fille se jeta à g-enoux à côté de la juive.

Elle lui souleva la tête, elle l'entoura do ses bras, elle l'appuya sar sa poitrine, et elle détacha avec promptitude les agrafes qui serraient î« corsage de la robe de Déborah.

Soulagée presque aussitôt par ces soins empressés, la juive ouvrit las yeux et les fixa sur sa compagne avec une expression affectueuse.

En .même temps ses lèvres murmurèrent:

— Ce n'est rien... ce n'est rien.

Quelques secondes se passèrent encore, puis la force revint loa£

à fait à Déborah, Ifts vives couleurs de la santé reparurent sur ses joues, et elle put quitter le divan et se tenir droite.

Mais enfin, qu'aviez-vous donc? — lui demanda sa compagne

avec un tendre intérêt.

Je ne sais, — répondit la juive; — mais ces sombres images, ces

lugubres prophéties m'ont causé une impression funeste... Il m'a semblé que mon cœur se glaçait... il m'a semblé que la main meurtrière dont vous me parliez tout à l'heure s'appesantissait déjà sur moi.. . j'ai tremblé, i'ai eu peur... C'était sans doute une folie absurde et ridicule; mais, je vous en prie, ma chère, ne vous moquez pas trop de moi...

Oh! — s'écria la fille du diable, — vous me désolez! vous me

désolez, Déborah!...

— Moi!... et pourquoi donc?

Je vois que je vous ai fait du mal... je me sens coupable et je ne

me le pardonnerai jamais...

— Enfant!... Si vous avez parlé, n'est-ce pas malgré vous?

— C'est vrai.

— N'avez-vous pas cédé à mes sollicitations pressantes?... Et d'ailleurs, pouviez-vous supposer que je serais absurde jusqu'à m'émouvoir de ce que vous-même appelez des folies?

— Vous avez raison; mais, malgré tout cela, j'aurais dû me taire... j'aurais dû ne point vous céder. J'espère, au moins, chère Déborah, que cette triste impression est passée, bien passée, et que vous ne croyez plus un seul mot de mes sottes prophéties...

— Oh ! soyez tranquille à cet égard, — répondit la juive en souriant, — j'aime mieux douter de votre science que de douter de l'amour et de l'avenir... Et puis, à dix-neuf ans à peine, savoir qu'on mourra assassinée, ce serait vraiment trop désolant, ma chère...

— Et vous me pardonnez?...

— Moi?... Que puis-je avoir à vous pardonner?...

— L'instant de chagrin et de souffrance que je vous ai causé...

— Folle que vous êtes!... Non seulement je ne vous en veux pas, mais encore je ne m'en souviens plus...

— Bien vrai?...

— Aussi vrai que je vous ouvre mes bras.

Et Déborah étendit en effet vers sa compagne ses beaux bras blancs

et gracieux.

La jeune fille s'y précipita.

Toutes deux se confondirent en une étreinte chaleureuse et caressante.

Jamais rimagination crun poëLe amoureux de la forme n'a pu rêver un groupe plus séduisant que celui qu'offraient en ce moment Déborah et la fille du diable.

La juive était à moitié dévêtue.

Le corsage entrouvert de sa robe laissait entrevoir les fermes et divins contours de sa gorge de vierge.

Les lourdes tresses de sa chevelure royale tombaient comme un manteau de velours noir sur ses épaules découvertes.

La fille du diable, un peu moins grande que son amie, se haussait sur la pointe de ses petits pieds pour atteindre au front de Déborah, sur lequel elle appuyait ses lèvres rouges et épanouies comme une fleur de corail.

Ce baiser, caresse chaste et charmante d'une jeune fille à sa compagne, était donné avec un abandon si rempli d'une grâce ardente et sensuelle qu'il ressemblait à une caresse voluptueuse.

A cette étreinte succéda une causerie joyeuse, entrecoupée de frais éclats de rire.

A coup sûr, aucun vestige de ce qui venait de se passer n'était resté dans l'esprit de Déborah.

Quant à la grisette, elle aussi ne semblait pas se souvenir.

Quittons, pour un instant, les deux jeunes filles; nous les retrouverons bientôt.

Nos lecteurs se souviennent peut-être que nous les avons introduits, à la suite de Raoul de la Tremblaye, dans la maison de jeu de la rue Saint- Honoré.

Ils n'ont pas oublié sans doute que, cette nuit-là, la fortune l\ii gardait ces faveurs qu'elle prodigue parfois à ceux qui viennent au jeu vierges encore des mortelles étreintes du jeu.

Ils savent qu'en quelques heures, sans une seule intermittence et avec une chance si prodigieuse et si persistante qu'elle tenait presque du prodige, Raoul gagna deux cent mille livres.

Au milieu da celte incroyable fortune, au milieu des éblouissements de cette opulence qui succédait sans transition à la froide misère, M. de la Tremblaye conserva un sang-froid qui n'était pas moins étrange que son gain lui-môme et qui révélait, à coup sûr, une âmo bien fortement trempée.

A grand'peine il entassa dans ses poches tout l'or et les billets de caisse représentant les sommes qu'il avait gagnées.

Il alla à une fenêtre qu'il ouvrit.

Il re:;arda le ciel, dans lequel élincelaient encore quelques blanches conslollalions que les premières clartés de l'aurore naissante allaient bientôt faire pâlir.

— 0 mon étoile!... mon étoile!... — murmura-t-il alors avec un réel et profond enthousiasme, et en se désignant à lui-même un coin du ciel d'oii jaillissait un rayon plus vif, — tu es là, je te reconnais!...

Ensuite il promena un regard orgueilleux et dominateur sur ceux qui renlouraiont, pâles fantômes dévorés de la fièvre du jeu, et qui tous répondaient par une envieuse adulation à sa pitié moqueuse.

Puis de ses lèvres tombl'rent ces mots :

— ; Maintenant, je suis riche!... à moi la vie... à moi l'avenir!...

Et Raoul, après avoir descendu fièrement le large escalier de la maison de jeu, s'installa dans une chaise à porteurs et se fit conduire à l'hôtel de la Toison d'or, où il se promettait bien de mettre les pieds en ce moment pour la dernière fois.

Jacques veillait dans la chambre de Raoul.

Le brave garçon, prodigieusement inquiet de l'absence prolongée de son maître, absence dont il lui était complètement inpossible de deviner le motif, ne s'élait pas couché et l'attendait.

— Mon Dieu, monsieur le chevalier, — lui dit-il, — si vous saviez combien j'avais peur qu'il no vous fût arrivé quelque chose..;

— ïu ne te trompais pas, mon enfant, — répondit Raoul, — il m'est, en cH'ct, arrivé quelque* chose.

— Rien de malheureux, j'espère?...

— Tu vas en juger...

Et Raoul, plongeant à la fois ses deux mains dans les poches de ses vêtements, les retira pleines de pièces d'or qu'il fit ruisseler sur le tapis fané de la table de sa chambre.

Jacques regardait cette avalanche métallique, et n'en pouvait croire ses yeux. Raoul, jouissant de la surprise de son valet, plongeait de nouveau ses mains dans ses poches, comme dans un océan sans fond, et les retirait toujours pleines.

— Mon Dieu! — s'écria Jacques à la fin, — mon Dieu, que d'or!.,, que d'or!...

— C'est mieux que de For, mon enfant, — répondit gravement Raoul, — c'est la première pierre d'un édifice qui sera grandiose!... c'est la puissance!... c'est la vengeance!... J'ai été chassé... j'ai été insulté par des hommes qui me volaient ma fortune et mon nom!... Aces hommes je ferai crier grâce et demander merci!... Toi aussi, mon pauvre enfant,

tu as été chassé de la maison où ton père était mort!.,. Si tu le veux, une fois ma vengeance accomplie, ce sera le tour de la tienne!...

— Monsieur le chevalier, — répondit Jacques humblement, — je no souhaite me venger de personne...

— As-tu donc le cœur assez lâche pour oublier le mal qu'oa t'a fait?...

— - Oh! ce n'est pas cela, monsieur le chevalier...

— Qu'est-ce donc?

— Ceux qui croyaient me faire du mal n'ont agi, en réalité, que pour mon bien...

— De quelle façon?

— Si je n'avais pas été sans asile et sans pain, monsieur le chevalier ne m'aurait point trouvé sur le bord de la route.,.

— Sans doute.

— Monsieur le chevalier ne se serait point senti pris de pitié pour moi...

— C'est juste.

— Monsieur le chevalier ne m'aurait point emmené à Paris avec lui et attaché à sa personne...

— C'est logique.

— Donc, c'est mon malheur qui a fait mon bonheur, car tant que m tnsieur le chevalier me permettra de le servir et de l'accompagner, il n'y aura pas de position en ce monde qui me semble pouvoir se comparer à la mienne...

Raoul se sentit ému de cet attachement si vrai, si profondément senti et si naïvement exprimé.

Malgré les préjugés aristocratiques qu'il devait, sinon à sa naissance, du moins à son éducation, il tendit sa main au fidèle Jacques, et ce dernier, malgré l'excès de sa joie, hésita cependant avant d'oser la senvr dans les siennes.

— Oh! mon pauvre enfant, — lui diî-il ensuite, — tu est bon, toil meilleur que moi!...

Puis, après un silence, il ajouta:

— Je sais bien que ce n'est pas avec de l'or que l'on peut payer un dévouement comme le lien... mais enfm, puisque me voici devenu riche, il faut bien que tu le deviennes aussi... Tout ce qui se trouve sur cette table est à toi aussi bien qu'à moi... Prends ce que tu voudras...

Jacques s'approcha de la table.

Il regarda longuement le monceau de pièces d'or et de billets de baisse entassés sous ses yeux.

400 LES MYSTERES DU PALAIS-IlOYAL

Puis il avança la main, prit un double louis, non sans une certaine lirsilation, et le coula dans la poche de côté de sa vesle, en se demandant à lui-même:

— Que vais-je faire de tant d'argent?...

L INCONXI.E

— Brave enfant!... pensa Raoul en face du trait si caractéristique do notre ami Jacques, — âme d'orl... nature angéliquel... L'habit de velours du gentilhomme cache parfois un moins noble cœur que la casaque galonnée du laquais!... Je ne pense qu'à la vengeance, lui ne songe qu'à m'aimer, à me suivre et à me servir!...

Puis, comme le visage pâli et les yeux rougis et gonflés du jeune garçon dénotaient une fatigue extrême, Raoul lui enjoignit d'aller se mettre au lit et d'y dormir une grasse matinée.

.Tacques obéit avec une promptitude qui prouvait que l'ordre qu'il venait de recevoir lui était particulièrement agréable. M. de la Tremblaye, de son côté, se coucha aussitôt qu'il se trouva seul et ne tarda point à s'endormir.

Des songes, tour à tour terribles et riants, mais tous du meilleur augure, vinrent visiter son sommeil.

11 rêva qu'il chassait devant lui, à grands coups de plat d'épée, le vicomte Clodulphe-Éléonore de Jacquemet, tremblant et éperdu.

Il rêva qu'il faisait pendre par le cou, haut et court, aux trois plu-^ grosses branches d'un vieux chêne, ce ridicule et déloyal gentilhomme, en compagnie de ses dignes amis et parents le chevalier Anthénor de Vertapuy et le baron Stanislas-Landalphe-Adhémar de Mornesouche.

Ces trois vilains personnages faisaient, en se débattant, toutes sortes de grimaces boufï'onnes et de contorsions comiques qui réjouissaient Kaoul au delà de toute expression.

Puis la vision changeait, et, de hideusement grotesque qu'elle était d'abord, devenait tout à coup gracieuse et séduisante.

Raoul revoyait Déborah, la belle juive, dont l'aspect, la veille au soir, l'avait frappé beaucoup plus qu'il ne voulait se l'avouer à lui-même.

Il la voyait, non plus vêtue d'une robe sombre et le visage empreint d'une dignité sévère, mais éblouissante de parure, souriante, presque pro-

I KS MYSTËRKS DU PÀLAlS-ROYAL

Cette grisette était la fille du Diable. (P. 406.)

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