LIV. 51. — XAVlfiK De lIOiNXÉPIN. — LES
ilYSTEnES DU PAL.\1S-R0YAL. — ÉD. J. ROUFF ET C'^. UV . 51.
Jï-
voquante, mettant un genou en terre devant lui et lui présentant, avec un sourire plein d'amour, les clefs du manoir féodal de la Tremblaye sur un plat d'or timbré à ses armes.
Peu à peu ces rêves s'effacèrent.
La fièvre allumée par une nuit passée au jeu s'éteignit dans les veines du jeune homme.
La fatigue usait de ses droits incontestables ; le sommeil de Raoul devint lourd et profond, et se prolongea jusque bien avant dans le jour.
Il était trois heures de l'après-midi quand M. de la Tremblaye, après avoir achevé sa toilette, quitta l'hôtel de la Toison et or.
Raoul songeait à chercher un logis digne de lui et de sa position nouvelle; mais, d'abord et avant tout, il voulait retirer d'entre les mains de l'usurier Nathan la montre armoriée et entourée de diamants, précieuse relique qui, nous le savons, lui venait du marquis Réginald.
Il se dirigea donc du côté de la rue Saint-IIonoré.
Il marchait de son pied léger, car il éprouvait le besoin de respirer ù pleins poumons un air vif et pur, et, dans ce but, il n'avait voulu se servir ni d'un carrosse ni d'une chaise à porteurs.
D'ailleurs, ces véhicules de louage semblaient au jeune homme ignoblement mesquins et vulgaires.
Il se proposait de se donner très incessamment un charmant vis-à-vis dont le tremble d'or en champ de gueules illustrerait les panneaux aristocratiques.
Dans son imagination, il attelait déjà à ce vis-à-vis deux magnifiques chevaux de couleur isabelle, aux longues crinières et aux queues en panache élégamment ornées de rubans pourpre et argent.
Il allait ainsi, souriant à ses rêves, la tête haute et la mine fîère.
C'était le même homme que la veille, et cependant, certes, pour tout le monde, il eût été méconnaissable.
Tout était changé en lui.
Ce n'étaient ni la même démarche ni les mêmes allures.
L'expression du visage était changée comme le reste.
Pourquoi cela? — demandera-t-on.
Mon Dieu, la raison en est bien simple.
La veille, Raoul subissait les rudes lois de la misère.
Il lui fallait appliquer sur son visage le masque de cette humilité dont les pauvres n'ont pas le droit de dénouer les cordons.
Aujourd'hui il se sentait riche.
Il allait, du moins c'était sa conviction absolue, le devenir bientôt davantage.
Et il se répétait, jusqu'à satiété, cotte itaroJu échappée de se«i lèvres au moment où il venait de reconnaître son étoile brillant au ciel parmi des constellations nébuleuses :
A moi la viol... à moi l'avenir I...
On comprend que, dans une semblable situation d'esprit, Raoul s'inquiétait fort peu de coudoyer les passants.
Plusieurs songeaient à s'en formaliser et à rudoyer le jeune imperli nent qui ne regardait point devant lui.
Mais la mine fière de M. de la Tremblaye et l'épée qu'il portait en ven'ouil a.\ec une grâce incontestable, imposaient le silence à ces naissantes colères, et les bourgeois, un peu irrités, mais aussitôt redevenus pacifiques, passaient ou s'éloignaient en grommelant.
Quant à Raoul, distrait comme un poète ou comme un amoureux, il ne les avait ni vus ni entendus.
Heureux Raoul !
Cependant, si lentement et si distraitement qu'on marche, on finit par arriver, un peu plus tôt ou un plus lard.
Raoul approchait du but de sa course.
Il atteignait l'angle de la rue Richelieu, et il allait tourner pour entrer dans la rue Saint-Honoré, quand il heurta quelqu'un qui marchait rapidement dans le sens opposé.
Le premier mouvement de Raoul fut de s'écrier :
— Maladroit!
Mais le quelqiîun qu'il venait de heurter ainsi, et qui était une jeune fille, poussa un si joli petit cri, que Raoul abaissa vivement les yeux vers le point d'oii ce cri était parti, et tout aussitôt il mit son chapeau à la main puis, au lieu de l'exclamation qu'il allait formuler, il murmura de la voix la plus humble :
— Oh ! pardon, mademoiselle I... pardon... mille fois pardonl...
A quoi fallait-il attribuer ce changement si brusque et si peu attendu dans les façons de notre héros?
On le devine.
Les regards éblouis de Raoul venaient de s'arrêter sur le plus charmant visage qu'il fût possible d'imaginer, et quoique ce visage fût celui d'une simple grisette (à en juger, du moins, par le costume de la jeune fille), M. de la Tremblaye subissait cet empire que la beauté exerce sans conteste depuis que le monde existe.
La grisette, de son côté, leva sur Raoul ses grands yeux noirs qui se voilèrent aussitôt après sous le réseau de ses cils de velours, et ses lèvres vermeilles répondirent en souriant :
— Mon Dieu, monsieur, il n'y a pas de mal...
— C'est que, voyez-vous, — balbutia le jeune homme, — je m'en veux plus que je ne saurais vous le dire, mademoiselle, d'avoir été assez étourdi, assez inconsidéré, assez maladroit pour vous heurter...
La jeune fille sourit de plus belle, ce qui fit étinceler les perles orientales qui lui servaient de dents.
Puis elle répondit :
— Je vous répète, monsieur, qu'il n'y a pas de mal... Ensuite elle fît une légère révérence.
Elle rajusta d'une main adroite le capuchon de son mantelet et les plis un peu dérangés de sa jupe de toile peinte.
Pour la troisième fois, elle sourit et elle continua son chemin.
Raoul, toujours tête nue, s'écarta respectueusement pour la laisser passer.
Puis, quand elle eut passé, il se retourna, pour la voir encore.
La jeune fille s'éloignait, trottant menu comme une jolie souris blanche et choisissant les pavés du bout de son petit pied.
Quand elle eut parcouru un espace d'une centaine de pas, sa marche devint moins rapide.
Elle fit comme Raoul : elle tourna à demi la tête et elle regarda en arrière.
Elle aperçut M. de laTremblaye, toujours à la même place et toujours le chapeau à la main.
— Mon Dieu!... — pensa-t-elle, — qu'il est charmant et comme il me regarde !.. . S'il allait me suivre pourtant I
Mais sans doute l'idée qu'elle venait de formuler ainsi n'avait rien pour elle de bien effrayant, car elle n'en marcha pas plus vite.
— Qu'elle est jolie! — se disait Raoul en môme temps. — Si je la suivais ! . . .
Pendant une seconde, il fut indécis.
Mais son rêve de la nuit précédente lui traversa soudain l'esprit.
Il revit Déborah, sa tête pâle et fière et ses grands yeux arabes.
— A quoi bon suivre celte grisette? — se demanda-t-il : — ne vai!>je pas revoir dans un instant une créature plus belle encore?...
Cependant son hésitation continuait.
S'il avait remarqué que la jeune fille tournait la tèle pour le regarder, sans aucun doute il l'aurait suivie.
Mais ce mouvement lui échappa, et des groupes de badauds s'interposant entre lui et l'inconnue, il la perdit de vue tout à coup.
Il n'en fallaiL pas plus pour cllacor l'impression fug-iLivc qui venait de se produire.
Raoul remit son chapeau sur sa tète et tourna d'un pas leste l'angle de la rue Saint-Honoré.
L'inconnue, tout en s'éloignant, se répétait encore: ■ — S'il me suivait!... s'il me suivait!... Mais Raoul ne la suivait pas.
i; Cette grisette était la fille du diable.
r.AOUL ET NATHAN
Raoul atteignit en quelques minutes la maison d'Ezécliiel Nathan.
Comme la veille, il franchit les trois marches qui conduisaient à l'unique entrée de cette maison.
Comme la veille, il souleva le marteau, et le laissa retomber lourdement.
Mais il lui sembla que ce marteau, en heurtant la plaque de bronze, en tirait un son plus joyeux, et que l'écho qui s'éveillait à l'intérieur lui souhaitait la bienvenue, ainsi qu'une voix amicale.
Une ou deux minutes s'écoulèrent.
Le gros chien des Abruzzes, enchaîné dans la cour, hurlait d'une façon rageuse.
Raoul pensait à Déborah.
— Elle va venir, — se disait-il.
Mais un pas qui n'était pas le sien résonna dans le corridor.
Le petit guichet s'ouvrit.
Un visage jaune et parcheminé apparut.
Une voix, qui n'avait rien ni de frais ni de jeune, demanda:
— Qui êtes-vous et que voulez-vous?
Raoul tressaillit.
Nathan remplaçait Déborah.
Cependant le jeune homme répondit:
— Je suis le gentilhomme que vous avez reçu hier au soir, et c'est vous-même que je demande...
— Ah! ah! — fitEzéchiel. — En effet, maintenant je vous reconnais à merveille... Excusez-moi, mon gentilhomme, mais je vois tant de monde
chaque jour, que je confonds parfois les visages... Avec cela que je me fais vieux et que ma mémoire n'est plus si bonne qu'autrefois...
— C'est bien... c'est bien, — répondit Raoul... — Ouvrez-moi la porte, c'est tout ce que je souhaite...
— A l'instant!.., à l'instant même... — répliqua le juif, qui faisait jouer les verrous et crier les serrures.
La porte s'ouvrit.
M. de la Tremblaye entra.
— Montons, s'il vous plait, — fit le juif, — nous causerons d'affaires en haut.
Raoul suivit Nathan.
■ — Tout en marchant, il regardait partout s'il n'apercevait aucune trace de Déborah.,
Mais la jeune fille était invisible et rien ne révélait sa présence.
Raoul et l'usurier arrivèrent dans la pièce que nous connaissons déjà.
Le juif s'installa dans le vieux fauteuil de point de Hongrie.
Il étendit devant lui, sur son comptoir, ses mains rapaces et crochues, aux doigts jaunes et aux ongles noirs, et il dit:
— Si vous venez pour un nouvel emprunt, vous savez que je ne puis rien faire sans un gage... Voyons ce gage...
— Je n'emprunte point, ■ — ■ répondit Raoul.
— Alors, que souhaitez-vous?
■ — Vous rendre ce que je vous dois.
— Mes soixante louis?
— Oui.
— Mais vous m'avez demandé six semaines...
— J'aime mieux vous rembourser tout de suite.
— Vous savez qu'il a été bien convenu que l'intérêt stipulé serait le même, que le délai fût de deux jours ou qu'il fût de six semaines?
— Je le sais et ne songe point à discuter. Je vous dois soixante louis, les voici...
Et Raoul posa devant le juif une petite pile de pièces d'or.
— Le compte y est, — fit Nathan après avoir soupesé chacun des louis dans sa griffe de vautour. — C'est do bon or, et point rogné!... Peste, mon gentilhomme, vous êtes exact!...
— Cela vous étonne?...
■ — Nullement. D'abord, moi, je ne m'étonne de rien. Je dis seulement qu'il y a du plaisir à faire des affaires avec vous... Aussi croyez bien que ma caisse est et sera toujours à votre disposition... Vous n'aurez qu'à parler...
408 Li-S MYSTERES DU PALAIS-ROYAL
Raoul fit (le la tèle un signe qui pouvait, au besoin, passer pour un remercîment.
— Vous avez quelque chose à me remellre... — fit-il ensuite.
— C'est juste;, votre montre... Moi qui l'oubliais!... C'est très drôle... mais soyez tranquille, elle est là...
Nathan quitta son fauteuil et se dirigea vers un coffre-fort quil ouvrit.
La monire de Raoul s'y trouvait en effet, au milieu d'un monceau de bijoux de toutes les espèces, dont chacun portait une petite étiquette sur laquelle se lisaient la date et les conditions de l'eng-ag-ement et la désignalion du propriétaire.
C'était, comme on le voit, l'idée mère du mont-de-pieté, cette philanthropique institution qui prête de l'argent aux ouvriers, aux étudiants et aux filles entretenues, à un taux que certains usuriers de profession refuseraient d'avouer.
Mais nos mœurs et nos lois sont ainsi faites.
Nathan prit la montre, et il enleva l'étiquette ; puis il présenta le bijou à Raoul, en lui disant :
. — C'est bien celle-là, n'est-ce pas?
— Oui, ■ — répondit le jeune homme.
— Elle est fort magnifique, et, si vous m'aviez proposé de l'acheter, comme les diamants sont d'une belle eau, je crois que j'aurais fait la folie de la payer cent louis... Oui, ma foi, cent louis, je ne m'en dédis pas,
— J'espère n'avoir jamais besoin de la vendre, — répondit le jeune homme, qui espérait, en prolongeant l'entretien, voir apparaître Déborah.
— Tant mieux pour vous... oh! tant mieux... — murmura Nathan d'un ton pénétré.
— Merci, — dit Raoul.
— - Mon gentilhomme, me permettez- vous de vous adresser une question?
— Très volontiers.
— Peut-être la trouverez-vous indiscrète?
— Aucunement.
— Eh bien, cette question, la voici : Est-ce que vous avez hérité depuis hier?
— Pourquoi diable me demandez;vous cela?
— Parce qu'hier vous étiez aux expédients, et qu'aujourd'hui vous paraissez fort bien en fonds.
. — Non, — répondit Raoul avec un sourire, — je n'ai pas hérité, j'ai gagné.
Uu joueur, vois-tu, ma pauvre enfant ! (P. 414).
— Ah! ah! vous avez donc suivi mon conseil indirect?
— Lequel?
— Celui d'aller au jeu.
'— Oui, et je m'en suis bien trouvé.
— La fortune vous a souri ?
— Toute la nuit.
— Alors, vous avez gagné beaucoup?
LIV. 52. — XAVIEK DE MONTÉPIN. — LES UYSTÈilES DU PALAIS-ROYAL. — ÉD. J. ROLFF. ET C'-' — LIV. 52.
— Oh! beaucoup.
— Combien?
— Deux cent mille livres.
— Doux cent mille livres I — répéta le juif qui tressaillit sur son fauteuil de point de Hongrie.
— Tout autant.
— C'est superbe, savez-vous!...
— Oui, certes.
— Et vous trouvez probablement, mon gentilhomme, qu en demandant dix louis en échange de l'idée que je vous donnais d'aller vous ttabler au tapis vert de la maison voisine, je ne vous ai pas fait payer mon idée trop cher?...
— Je suis prêt à le déclarer. . .
— Eh bien! laissez-moi vous donner un nouveau conseil, tout aussi bon que le premier, et que je ne vous ferai pas payer du tout...
— Quel est-il?
— C'est, maintenant que vous voilà riche, de ne plus remettre les pieds dans une maison de jeu...
■ — • Pourquoi donc?
- Ah! pourquoi?
■ — Oui.
— Simplement parce que, si vous avez mis quatre heures à gagner cet argent, vous en mettrez deux à le reperdre.
— Ce n'est pas sûr...
— C'est au moins plus que probable. J'ai \ti bien des gens dans une position tout à fait semblable à la vôtre, sauî Ténonnité de la somme gagnée; le succès les enivrait, ils retournaient au jeu afin de doubler leur fortune, et le lendemain matin ils accouraient chez moi, sans un sou, mettre en gage quelques brimborions échappés au naufrage, afin d'aller tenter de nouveau la chance, qui, moqueuse comme une jeune coquette, se riait d'eux et de leurs efforts...
— Je vous remercie de votre conseil; mais les gens dont vous parlez étaient des fous qui perdaient la tête, s'obstinaient contre la déveine et manquaient du sang-froid et de la fermeté nécessaires au grand joueur...
— Et ce sang-froid et cette fermeté, vous les avez, vous, mon gentilhomme?
— Je le crois. ;
— Ainsi, vous retournerez au jeu?
— Je ne sais... cela est possible. .j '
— Alors, avant huit jours, cette montre que je viens de vous rendre aura repris sa place, là, dans mon coffre-fort...
— Nous verrons...
— N'oubliez pas, mon gentilhomme, que, s'il vous convient de vendre au lieu d'engager, je vous ai offert et je vous offre encore cent louis...
Raoul haussa les épaules,
Nathan le conduisit jusqu'à la rue.
Déborah n'avait pas paru.
NATHAN ET DÉBOUAn
— Mon Dieu! — se dit M. de la Tremhlaye quand il eut quitté la maison de Nathan et qu'il se trouva sur le pavé de la rue Saint-Honoré, — mon Dieu! que ce vieil arabe est désobligeant avec ses conseils et ses prédictions!... Qu'il se mêle donc de son métier en faisant suer l'argent et en prêtant sur gages à deux ou trois cents pour cent d'intérêt, et qu'il ne se permette point de donner des leçons de sagesse à ceux qu'il exploite impudemment!... Le fou!... il ne comprend pas que je viens d'entrer dans une veine de prospérité et de bonheur, et qu'à partir de la nuit passée, tout doit me réussir et me réussira!... Certes! si sa fille n'était pas si belle, je ne rentrerais de ma vie dans son antre de maltôtier!... Mais cette Déborah divine, cettre brune fille aux yeux de gazelle et aux cils de velours, m'a bouleversé le cœur! Je veux la revoir et je la reverrai!...
On a la preuve, d'après ce qui précède, que Raoul, tout en accusant les autres de folie, n'était pas trop sensé lui-même.
On voit, en outre^ qu'il était, sinon amoureu'î de Déborah, du moins bien près de le devenir.
Nathan, après avoir refermé la porte du dehors sur M. de la Tremblaye, se mettait en devoir de remonter au premier étage afin d'y continuer des calculs interrompus par l'arrivée du visiteur.
Déjà il avait franchi quelques marches de l'escalier, quand il s'entendit appeler par une voix dont les intonations, tout à la fois douces et vibrantes, lui firent battre le cœur.
Cette voix était celle de Déborah.
Le juif redescendit en toute hâte et entra dans l'appartement du rezde-chaussée, où se trouvait sa fille.
Duborah, qui semblait languissante et fatiguée, était étendue sur lo large divan.
Par un étrange caprice déjeune fille, elle avait revêtu ce jour-là, au lieu de la robe sombre qu'elle portait la veille, un costume oriental d'une richesse éblouissante.
Un collier de perles jouait autour de son cou doré.
Des sequins étincelaient parmi les nattes bleuâtres de sa chevelure.
Ses bras, rcjetés en arrière, formaient comme un oreiller pour sa tète alanguie qui s'appuyait sur ses deux mains entrelacées.
Un léger cercle de bistre entourait ses paupières et semblait attester une nuit d'insomnie.
Aucun de ces symptômes de souffrance n'échappa au regard tendre et paternel de Nathan.
— Mon enfant, mon enfant, — murmura-t-il avec anxiété, — est-ce que tu es malade? est-ce que tu souffres?...
— Un peu de migraine, mon bon père, peut-être des vapeurs; mais ce n'est rien, rien absolument... — répondit Déborah.
— Bien sûr?
— Oui, bon père? demain matin il n'y paraîtra plus...
— Que Dieu t'entende! — fit le juif à peu près rassuré; — mais, dis-moi, tu m'as appelé tout à l'heure?
— Oui, bon père...
— Que me voulais-tu?
— Vous voir et causer avec vous, voilà tout...
— Tu n'as rien de particulier à me demander?
— Rien absolument.
— Eh bien! causons; mais d'abord explique-moi la raison de cette toilette brillante et inaccoutumée.
— La raison!... Je ne pourrais vous en donner aucune... C'est un caprice, une fantaisie. En rangeant dans les armoires de ma chambre, ce costume est tombé sous mes yeux; l'idée m'est venue de le revêtir, et comme, presque aussitôt après, je me suis sentie un peu souffrante, le courage m'a manqué pour me déshabiller et reprendre mes vêtements de tous les jours...
Nathan n'insista point.
L'explication que sa fille venait de lui donner lui semblait parfaitement suffisante.
Il y eut entre les deux interlocuteurs un instant de silence.
Sans doute Déborah cherchait un moyen adroit d'amener la conversation sur un sujet qu'elle souhaitait d'aborder.
Enfin elle reprit la parole.
— Mon père, — dit-elle, — vous n'étiez pas seul tout à l'heure?
— Non, — répliqua Nathan, — je reconduisais quelqu'un. ■ — Qui donc?
— Ce jeune homme que tu as introduit toi-même auprès de moi hier au soir.
Les joues de Déborah se coloré sut d'uue légère rougeur que Nathan ne remarqua pas.
— Ah! — murmura-t-elle, -- ce jeune homme est revenu...
— Sans doute, puisqu'il sort d'ici.
— Que voulait-il?... Conclui'e quelque nouvel emprunt, sans doute!...
— Tu te trompes.
— Comment?
— Il me rapportait la somme 4ue je lui avais prêtée hier.
— Déjà!...
— Oh! c'est un gentilhomme fort pressé d'acquitter.
— Gentilhomme, dites-vous?
— Oui.
— Croyez-vous donc qu'il le soit?
— Je ne puis en douter.
■ — Vous savez son nom?
— Je n'en sais pas la première syllabe.
— Eh bien?
— Eh bien! mon enfant, le bijou qu'il m'avait laissé en gage, bijou de famille, note bien ceci, était une montre armoriée, de magnifiques armoiries, ma foi!... iiiî tremble d'or en champ de gueules, timbrées d'une couronne de marquis.
— Mais, mon père, — dit alors Déborah avec une indifférence affectée, — il serait très facile, en feuilletant un armoriai, de savoir à quelle famille appartiennent les armes que vous venez de blasonner.
— Sans doute, ce serait facile ; mais à quoi bon? Dans quel but faire cette recherche? '
— Vous avez raison, dans quel but? Il y a apparence que vous ne re verrez jamais ce gentilhomme.
— Oh ! quant à cela, tu te trompes, — répliqua Nathan en souriant.
— Il reviendra?
— Oui, et bientôt.
— Pour vous emprunter de l'argent?
— Tout juste.
— Mais, cependant, puisqu'il vous a payé ce matin.
— Tu supposes qu'il ne doit plus avoir besoin de mrti?
— Dame!... il me semble...
• — Sais-tu quel argent il m'a apporté tout à l'heure?
— Comment le saurai-je?
— Eh bien! c'était l'argent du jeu. II a joué, il a gagné beaucoup... une somme énorme. . . deux cent mille livres!... Mais cette somme, illa achetée à un prix terrible, il est devenu joueur et il le sera toute sa vie... je l'ai lu dans ses yeux... La fièvre des cartes et du tapis vert court maintenant dans ses veines avec son sang; il jouera de nouveau ; il perdra ce qu'il a gagné, et pour obtenir de moi cinquante louis, il reviendra m'apportcr en gage, soit cette montre au tremble d'or, soit quelque autre bijou...
Déborah n'écoutait plus son père.
— Joueur!... — se disait-elle à elle-même. — C'est dommage!... Le juif poursuivit :
— Un joueur, vois-tu, ma pauvrp enfant, c'est un homme réunissant en lui seul, et par le fait de cette passion diabolique, tous les vices qui. d'habitude, ne marchent point en troupe si compacte!... Un joueur!... ah ! mieux vaudrait, selon moi, un voleur ou un libertin! Pour le joueur, rien n'est sacré!... il vendrait sa femme ou sa mère afin d'acquérir l'argent nécessaire à son jeu!... Eût-il à sa disposition des trésors pareils à ceux que j'ai accumulés dans cette maison, et qui t'appartiendront un jour, il les dissiperait en quelques nuits, peut-être en quelques heures!... Et quand il ne lui resterait plus rien, il volerait pour jouer encore!...
Nathan se tut et se prit à tousser à plusieurs reprises.
Cette tirade, débitée avec chaleur, l'avait surexcité outre mesure.
Son asthme catarrhal lui faisait sentir en ce moment qu'il devait s'interdire avec le plus grand soin la déclamation et l'animation.
Déborah quitta son divan et courut préparer pour son père un grand verre d'eau sucrée, dans lequel elle versa quelques gouttes d'un puissant cordial.
Nathan avala cette potion d'un seul trait et ne tarda guère à se sentir soulagé.
— Chère fille, — murmura-t-il, — chère enfant, ton vieux père le remercie...
— Pourquoi vous échauffer ainsi?... — lui répondit Déborah de sa voix la plus douce.
El tout bas elle ajouta, pour la seconde fois, en se parlant à ellemême :
— Joueur!... C'est dommage!...
Il y eut encore quelques paroles insignifiantes échangées entre le père et la fille.
Puis Nathan entendit frapper à la porte de la rue, tt il quitta Déborah afin d'aller reconnaître et introduire le nouveau venu.
Aussitôt que la juive se trouva seule, elle reprit sur le divan sa pose nonchalante et abandonnée.
Bientôt ses yeux se fermèrent et elle parut s'endormir; mais elle ne dormait pas, elle pensait. A quoi? Eh! mon Dieu, à ce jeune inconnu qui la préoccupait si étrangement et dont l'image, depuis la veille, la poursuivait sans cesse.
— Mon père maudit les joueurs, — se disait-elle, — et croit qu'ils sont inguérissables!... Mais il n'est pas, dit-on, de si terrible mal que l'amour ne puisse guérir.
Puis, après avoir brodé longtemps sur ce thème, elle ajoutait :
— Oii trouver un armoriai, pour savoir son nom de famille?...
VIÏ
l'emploi d'une soirée
Le jour tombcit au moment où Raoul achevait de formuler dans son esprit les dernières phrases du monologue que nous avons reproduit dans le précédent chapitre.
Une vapeur épaisse, montant de la terre et descendant du ciel, commençait à envelopper Paris.
Les passants, à mesure qu'ils s'éloignaient, semblaient se perdre dans une brume de plus en plus opaque.
Quelques faibles lueurs s'allumaient derrière les petits carreaux étroits et sombres des boutiques de la rue Saint-Iionoré ; triste éclairage et maussade avant-coureur du gaz et du cristal que nous voyons aujourd'hui scintiller aux mêmes lieux.
Raoul regarda à droite et à gauche.
— Où vais-je aller? — se demanda-t-il.
Une voix répondit soudain.
Cette voix était en lui.
4i6 LKS MYSTÈRES DU PALAIS-ROYAL
C'était celle de son estomac qui lui criait qu'il avait faim et que l'heure de se mettre à table était depuis longtemps venue.
M. de la Tremblaye, nous le savons, avait quitté son lit fort tard et était sorti de l'hôtel sans avoir déjeuné.
La voix de l'appétit est de celles auxquelles on ne refuse jamais d'obéir, quand to^.ltefois l'état de la bourse permet une passive ohéissanco au\ ordres que donne cette voix.
Or, nous savons que la bourse de Raoul était bien garnie.
Le jeune homme se dirigea vers un cabaret en grand renom, dont nous avons déjà parlé avec des éloges mérités.
C'est le cabaret du Chariot d'or.
On y faisait grande chère, on y buvait d'excellents vins, des meilleures années et des crus les plus célèbres.
Bref, les jeunes gentilhomme» et les riches bourgeois le fréquentaient assidûment. Ce cabaret ne ressemblait en rien aux confortables restaurants qui s'appellent aujourd'hui : les frères Provençaux, la Maison dor et le Café anglais.
Pour lui trouver une analogie, il faudrait la chercher dans ces immenses y^r^o^es qui lleurissent aux alentours de la barrière Mont-Parnasse et de la barrière du Maine.
Il est bien entendu que nous ne parlons que de l'apparence extérieure de l'établissement, et non point de la qualité des mets qu'on y prépare.
Avant d'arriver aux vastes salles où se faisaient servir les habitués du Chariot d'or, il fallait passer par les cuisines.
Là se réalisaient les merveilles homériques des noces de Gamache et des festins de Gargantua.
Une douzaine de broches, longues comme les vergues d'un vaisseau à trois mâts, tournaient incessamment devant des brasiers pareils à ceux dont parle VIliade, et qui suffisaient à faire cuire un bœuf entier pour le repas des héros.
Agneaux, gigots, cochons de lait, dindons, etc., rôtissaient de compagnie et jaunissaient que c'était par miracle, arrosés toutes les trots secondes des flots d'une graisse succulente par un bataillon de marmitons attentifs.
Un peu plus loin, faisans, perdreaux, pluviers, cailles, toutes sortes de gibiers eniin, jusqu'à des brochettes de becligues et d'ortolans, exhalaient de suaves odeurs en se dorant devant un feu plus doux.
Les parfums mélangés des truiTes et des épices caressaient voluptueusement les nerfs olfactifs des gourmets.
Du côté opposé, six cuisiniers, revêtus du bonnet blanc de rigueur et
Et Raoul, qui venait de tirer son épée, prit une attitude tout à la fois offensive et défensive. (P. 424.)
du tablier sacramentel, et recommandables par leur trogne rubiconde et bourgeonnée, surveillaient le contenu d'une incommensurable quantité de casseroles où mijotaient des ragoûts exquis.
Certes, tout cela péchait par l'élégance, sans doute; mais qu'on n'en disconvienne point, cela avait son bon côté.
N'était-ce pas une chose charmante, pour le gastronome en appétit,
LIV. Cp3. — XAVIER DE MONTÉPIX. — I.KS MYSTÈRES DU PALAIS-ROYAL. — ÉD. J. ROUFF ET C'«. LIV. 53.
qne de se complaire en passant dans les harmonieux détails de ces apprêts si rassurants et de commander son dîner de viau?
Raoul enlra.
II se fil servir un repas dont Brillât-Savarin n'aurait point désavoué le menu.
Une houtoille de vieux vin d'Espa,çne, une antre de vin de Pomard et une trf)isième de Sillery' pétillant arrosèrent les mets savoureux.
La bonne chère, et de fréquentes libations, ne tardèrent point à mettre le jeune homme dans cet état de béatitude morale qui est plus près de l'extase que de l'ivresse.
Il se sentit l'estomac satisfait, le cœur content, l'esprit libre, et il enveloppa le genre humain tout entier dans une si grande et si complète bienveillance que nous offririons de parier qu'il eût volontiers tendu la main et ofTcrt un verre de vin de Champagne à M. Benoît lui-même, si M. Benoît fût, en ce moment, venu s'asseoir à côté de lui.
Mais M. Benoît ne vint pas, et Raoul, après avoir soldé, en or, l'addition de son dîner, quitta le cabaret, en se proposant bien d'y revenir chaque jour.
Une fois dehors, le jeune homme se posa de nouveau la question qu'il s'était déjà adressée à lui-même deux heures auparavant :
— Oii vais-je aller? — se demanda-t-il de nouveau. Cette question demeura sans réponse.
Il était beaucoup trop tard pour songer à chercher des logements ce jour-là.
Raoul se décida donc à marcher tout droit devant lui, en s'en remettant au hasard de l'emploi de sa soirée.
Le hasard est un malin drôle!...
Il conduisit notre héros précisément en face de la haute et large porto de la maison de jeu.
La cour était somptueusement illuminée, comme la veille, et encombrée de laquais secouant des torches et de gentilshommes descendant de leurs chaises à porteurs.
Involontairement, Raoul s'arrêta.
Il essaya de continuer son chemin; mais un invisible aimant semblait le retenir et l'empêcher de s'éloigner.
— Au fait, — se demanda-t-il, — si j'entrais?... Et il se répondit :
— Pourquoi non?
Puis il ajouta :
— Qu'ai-jc à craindre?... IVe puis-jc, sans même toucher une carte.
■passer une soirée charmante à voir l'or ruisseler et bonrlir sur les tapis verts, sous le feu décent bougies?... Quelle rnusi(^ue plus charmante que celle des piles de louis qui s'écroulent et font jaillir en roulant des myriades de fauves étincelles?... El d'ailleurs, si je veux jouer un instant, pour faire comme tout le monde, qui m'en empêche et qu'est-ce que je risque?... C'est tout au plus si j'ai vingt-cinq ou trente louis flans mes poches... <}uand je perdrais cette bag-atelle, où serait le mal?... Puis, enfin, qui me dit que je perdrai?... Cinquante louis, la nuit passée, m'ont rapporté deux cent mille livres... N'en déplaise au vieux Nathan, j'en puis gagner autant cette nuit.
Quand on discute de cette façon avec soi-même, il est certain d'avance q-i'on succombera à la tentation.
Raoul succomba en effet.
Il franchit le seuil de la porte cochère, et, au bout d'un instant, il faisait son entrée d ms les brillants salons du premier étage.
Quoique l'heure ne fût guère avancée, la foule des joueurs était déjà compacte.
L'arrivée de M. de la Tremblaye fit sensation.
Il n'était bruit que de sa chance miraculeuse et de ses gains énormes de la veille.
Sa présence surexcita donc au plus haut point la curiosité générale.
— Allait-il jouer? allait-il gagner encore? allait-il tout reperdre, au contraire?
Voilà ce que chacun se demandait.
Le caractère de l'homme est, presque toujours, si étrangement pétri •de puérile vanité que Raoul, au moment où il s'aperçut de l'attention dont il était l'objet, s'en trouva flatté intérieurement et regretta de n'avoir point apporté avec lui une vingtaine de mJUe livres pour soutenir au besoin sa réputation naissante de grand joueur.
Un moment il se sentit disposé à retourner à son hôtellerie afin de se lester d'or.
Mais il y avait loin de la rue Saint-IIonoré à la rue de Paradis-Poissonnière.
Raoul se décida donc à rester et à essayer avant tout la chance.
Dans les salons où nous avons introluit nos lecteurs, on jouait le pharaon, le biribi, la bassette,le lansquenet, etc.
M. de la Tremblaye se dirigea vers une table de lansquenet, la même à laquelle il devait, quelques années plus tard, être insulté d'une façon si cruelle par le vicomte d'Aubigny.
On lui fit immédiatement place.
420 LES iMYSTÈRES DU PALAIS-ROYAL
C'était la prcmiiTe fois que Raoul assistait à une partie de lansquenet.
Il regarda pendant deux ou trois minutes tomber les cartes une à une, afin de bien se rendre compte de la marche de ce jeu si simple.
Puis, la main étant arrivée à lui, il prit les cartes et jeta vingtcinq louis sur la table.
— Banquo! — dit vivement son voisin de droite, qui, tout bas, ajouta :
— C'est de l'argent gagné d'avance ; on n'a pas, deux fois de sui'.e, une chance pareille à celle de ce jeune homme dans la nuit d'hier...
Raoul tourna lentement les cartes.
Ce fut une dame d'abord, puis un as.
Treize ou quatorze cartes se succédèrent ensuite, sans sortir des deux, des trois, des cinq et des 5^/j^.
La galerie suivait ces cartes avec un intérêt très vif et qui croissait de seconde en seconde.