LA CHAISE A PORTEURS
Après cette succession de basses cartes, Raoul tourna un valet.
Puis un second...
Un troisième...
Et erAn le valet de carreau (\\û tomba sur ses trois collègues.
— Lansquenet! — crièrent dix voix à la fois. Raoul ne savait pas qu'il avait gagné.
Il fallut le lui apprendre.
Le voisin de droite semblait très contrarié et surtout très étonné d'avoir perdu ses vingt-cinq louis.
Mais il se consola en se disant :
— Rah! si ce gentilhomme continue la main, Retiendrai les cinquante louis, et cette fois il faudra bien que je gagne I
Raoul continua en effet.
— Banquo î — fit le voisin.
En deux cartes, M. de la Tremblaye avait gagné de nouveau. Les lèvres du voisin ébauchèrent une moue caractéristique et prononcée.
— Diable!... diable!... — se dit-il, — est-ce que ce serait une
veine
Et, devenu soudain prudent, il s'abstint, jusqu'à nouvel ordre, de risquer le moindre enjeu contre la banque de Raoul.
« La prudence est la 7nèi'e de la s lire té, » dit un proverbe.
Ce proverbe est sage et renferme un conseil utile.
Le voisin se trouva bien d'avoir suivi ce conseil.
La chance de M. de la Tremblaye n'était pas moins prodigieuse cette nuit-là que la nuit précédente.
Sept fois de suite le hasard se déclara pour Raoul.
L'intérêt qu'inspirait cette partie était devenu si grand, que tous les hôtes de la maison de jeu avaient déserté le pharaon, la bassette, etc., et se pressaient à la table de lansquenet où trônait notre héros.
En ce moment, il y avait sur le tapis vert, tant en or qu'en bons do la caisse des fermiers généraux^ la somme gigantesque de cent cinquantetrois mille six cents livres, éblouissant résultat d'une première mise de vingt-cinq louis.
Qui veut tenir? — Qu'on fasse ce qu'on voudra, je tiens tout.
Un petit frémissement circula dans la galerie.
L'audace inouïe de ce jeune homme qui, d'un air insoucieux, aventurait ainsi toute une fortune sur un seul coup de cartes, causait à tous ces joueurs une fiévreuse admiration mêlée d'un peu d'épouvante.
Raoul seul était calme et il n'avait, nous l'affirmons, aucun mérite à garder ainsi son sang-froid .
Sa confiance en son étoile était si complète, si aveugle, qu'il n'admettait point qu'il lui fût possible de perdre un seul coup, de quelque façon qu'il jouât.
Cette confiance superstitieuse, ses adversaires avaient fini peu à peu par la partager, si bien qu'au moment où M. de la Tremblaye prononça les paroles que nous venons de reproduire un peu plus haut: « Qu'on fasse ce qu'on voudra, je tiens tout!... » personne n'y répondit un mot, et pas un seul louis ne fut mis en avant pour commencer l'enjeu des adversaires du jeune homme.
Raoul s'étonna de cette terreur qu'il inspirait.
— J'attends, messieurs, — dit-il, — j'attends... Même silence.
— Quoi!... — s'écria Raoul alors, — pas seulement quelques mille
livres!...
Et il regarda à droite et à gauche.
Il ne vit que des mines effarées et piteuses, car il était entouré de perdants, et chacun avait laissé des plumes de son aile dans l'énorme tas d'or qui s'amoncelait devant le jeune homme.
422 LES MYSTERES D\: PALAiS-ROYAL
— Ma foi; messieurs, — reprit ce dernier, — je suis bien forcé de quitter la place!... J'ospJre au moins qu'on ne m'accusera point défaire Charlrmar/ne, car ce n'est pas volontairement que je m'en vais...
Et, tout en parlant ainsi, il se leva et remplio ses poches des résultats de son jeu.
0 hasard!...
Celui qui reprit la main que Raoul abandonnait perdit en trois cartes!
La fortune semblait vouloir prouver que c'était à notre héros seul qu'elle accordait ses faveurs!...
Chacun regretta amèrement de n'avoir point tenu l'enjeu de Raoul au dernier coup, mais il était trop tard!...
Le jeune homme se mit à se promener dans les salons vastes et splendides, ne s'inslallant à aucune partie, mais jouant un coup de temps à autre, tantôt au biribi, tantôt à la bassette, et toujours avec le même bonheur inouï et insolent.
Vers minuit, son bénéfice dépassait celui de la veille, c'est-à-dire qu'il avait gagné un peu plus de deux cent mille livres.
L'un des banquiers de la maison de jeu s'approcha de lui, et lui proposa gracieusement d'échanger la plus grande partie de son or contre des bojis au porteur et des billets de caisse, monnaie commode et portative.
Raoul accepta avec enthousiasme.
Il plaça dans la poche de son habit le rouleau de billets qu'on venait de lui remettre, et il ne garda en or que cent cinquante louis environ.
Cet échange opéré, Raoul descendit dans la cour.
L fit signe à deux porteurs de chaise de le venir prendre sur la dernière marche de l'escalier, et il leur dit, en leur jetant une pièce d'or, et en leur donnant l'adresse de son hôtellerie :
— Voici un louis pour vous, faquins, mais je prétends que vous marchiez comme le vent...
— Nous ferons de notre mieux pour satisfaire votre seigneurie, — répondit un des porteurs en se courbant pour ramasser la pièce d'or qui avait roulé entre les pavés.
Quand il se releva, le jeune homme s'était assis dans la chaise. Aussitôt la portière refermée, les deux hommes échangèrent un rapide coup d'œil.
Puis ces mots se croisèrent, prononcés à voix basse.
— Dis donc, Jean...
— Eh bien, quoi?
— J'ai une idée.
— Moi aussi.
— Dis la tienne.
— Je crois que nous avons la même...
— Possible!
— Eh bien?
— Eh bien, ça peut se faire...
— C'est ton avis?
— Oui.
— Alors, c'est comme si c'était fait.
Raoul, étonné de l'immobilité de la chaise, cria depuis l'intérieur :
— tih bien, marauds, qu'y a-t-il, et pourquoi ne marchons-nous pas?'
— ParJoii, votre seigneurie, — répondit le porteur qui avait déjà parlé, — mon compagnon et moi, nous ajustions nos bretelles, mais voilà qui est fait, et nous sommes en route...
En effet, la chaise s'ébranla.
Raoul s'accota dans le coin de droite, et, doucement bercé par le mouvement rapide et régulier de son véhicule, il ne tarda guère à s'assonpir à demi.
Un quart d'hernie à peu près se passa ainsi.
Tout à coup la chaise s'arrêta brusquement.
Raoul s'éveilla en sursaut.
Il se crut arrivé et mit la tête à la portière.
Il ne reconnut point la maison en face de laquelle il se trouvait.
La rue, complètement déserte, était étroite, sale, et c'est à peine si un réverbère honteux et terne combattait de sa clarté fumeuse l'opaque épaisseur des ténèbres.
Les deux porteurs semblaient tenir conseil à dix pas de la chaise, dont ils avaient enlevé les bâtons, sur lesquels ils s'appuyaient.
— Ah ça, faquins!... — leur cria Raoul, — où sommes-nous et qu'y a-t-il?...
Les porteurs se rapprochèrent.
Raoul répéta sa question.
— Il faut descendre, mon gentilhomme, — dit l'un deux d'une voix dure et avec un accent brutal.
— Descendre?... Nous sommes arrivés?
— Oui.
— Où donc est l'hôtel de la Toison d'or? — • Qu'il soit ici ou ailleurs, peu importe.
— Comment?
— Oui, nous n'allons pas plus loin.
424 ij:s mystères du palais-royal
— Etes-vous fous?...
— Assez de paroles!... Descendez, et plus vite que ça, sinon nous alluns vous mellie dehors...
Et riiomme qui parlait ainsi ouvrit brusquement la portière.
Raoul comprit qu'un grand danger le menaçait.
Sa présence d'esprit ne l'abandonna pas.
11 s'élança sur le pavé, le plus loin possible des deux hommes.
Pressentant qu'il allait être attaqué, il fit un bond en arrière et s'adossa à la muraille, afin de ne pas pouvoir être surpris de deux côtés à la fois. Il appuya la main droite sur la garde de son épée, pour être prêt à se défendre, et il demanda :
— Voyons, drôles, que voulez-vous?
— Nous voulons votre argent, mon gentilhomme.
— Je n'en ai pas.
Les deux hommes répondirent par un ricanement farouche. Puis l'un d'eux ajouta :
— Vous sortez d'une maison de jeu... vous nous jetez un louis pour une course d'une demi-heure, et vous prétendez ensuite que vous n'avez pas d'argent!... Allons donc, mon gentilhomme, allons donc!... c'est mal inventé, savez-vous !...