‹ Les mystères du Palais-RoyalChapitre 59 sur 183 · RUE DES PR0UVAIRE · texte numérisé non relu

RUE DES PR0UVAIRE

— Eh bien, — dit alors M. de la Tremblaye, qui sentit qu'il fallait payer d'audace et jouer hardiment le tout pour le tout, — puisque vous voulez mon argent, canailles que vous êtes, et que je refuse de vous le donner, venez le prendre...

— C'est ce que nous allons faire...

— J'attends!...

Et Raoul, qui venait de tirer son épée, prit une attitude tout à la fois offensive et défensive.

Les voleurs sont habituellement fort lâches.

Il est rare qu'ils bravent un péril quand il s'oflre à eux face à face, il est rare qu'une résistance ouverte et à main armée ne les déconcerte pas d'une façon absolue et complète.

Raoul avait compté là-dessus.

11 ne se trompait guère.

Les bandits, quoiqu'ils fussent deux contre un seul homme, et que

Ce n'est pas un duel, ma mère, c'est un assassinat! (P. i'6-2.)

les lourds bâtons de leurs chaises pussent devenir entre leurs mains une arme bien autrement dangereuse qu'une frêle épée de parade, reculèrent au lieu d'avancer.

Raoul profita de ce moment de répit pour faire trois ou quatre pas adroite et modifier ainsi sa position avec avantage.

Il se plaça dans l'enfoncement formé par une porte.

IIV. 54. — XAVIER DU MONTÉPIN. — LES MYSTÈRES DU PALAIS-ROYAL. — ÉD. J. ROUFF ET C'" UV . Ù4.

Les degrés de celLc porte lui servirent en quelque sorte de piédestal et lui permirent de dominer ses adversaires.

Ces derniers avaient de nouveau tenu conseil.

L'un des deux marcha on avant et dit d'un ton radouci et qui dénotait des intentions conciliantes :

— Voyons, mon gentilhomme, ne nous fâchons pas, si c'est possible, et causons ! . . .

Raoul lit un mouvement qui signifiait :

— J'écoute.

Le bandit continua:

— Nous voulons votre argent, nous avons été trop loin pour reculer; nous sommes les plus forts, par conséquent, il faudra bien en passer par où nous voulons; eh bien, soyez gentil, exécutez-vous de bonne grâce, et. parole d'honneur! il ne vous sera point fait de mal...

Raoul hésita.

— Peut-être, — se dit-il à lui-même, — pourrais-je, en jetant une poignée d'or à ces ])rigands, sauver ma vie menacée et la somme énorme dont je suis porteur...

Mais il ajouta presque aussitôt qu'il était au moins douteux qu'ils se contentassent de quelques louis qu'il pouvait leur sacrifier.

D'ailleurs, M. de la Tremblaye n'était point de ces âmes faibles qui cèdent à l'impression de la crainte.

— J'ai refusé tout à l'heure, et je refuse encore, — répondit-il carrément.

— Vous avez tort, mon gentilhomme...

Raoul haussa les épaules et garda le silence.

— C'est votre dernier mot?

— Oui, — fit-il.

— Une fois, deux fois, trois fois?

— Oui, oui, cent fois oui!... ^

— Eh bien, à votre aise!...

Et les porteurs de chaise se ruèrent tous deux à la fois sur Raoul, le bâton levé.

Le jeune homme voulut parer le choc avec son épée.

Mais les bâtons avaient une longueur triple de celle de cette lame fragile.

Les adversaires de Raoul pouvaient l'attaquer à distance, et il lui était impossible, à lui, de les atteindre.

Cependant, pendant une demi -minute environ, il vint à bout d'éviter tous les chocs.

LES MYSTÈRES DU PALAIS-nOYAL 427

Au bout de ce temps, Tépée de Raoul rencontrant à faux l'extrémité de l'un des bâtons, se brisa comme si elle eût été de verre.

Ainsi désarmé, le jeune homme était perdu.

Un coup terrible l'atteignit sur la tête.

Il poussa un cri, agita les bras et tomba à la renverse sans connaissance.

Sans doute la porte à laquelle il s^était adossé pour combattre était mal close, car sous le poids du jeune homme cette porte céda et s'ouvrit.

Le corps de Raoul se trouva donc étendu, moitié dans Tallée d3 la maison, moitié sur le pavé fangeux de la rue.

— Nous le tenons!... murmurèrent les deux voleurs avec un accent de triomphe.

Et ils se précipitèrent vers leur victime inanimée avec la voracité féroce et sinistre des vautours s'acharnant sur un cadavre.

En un tour de main, ils avaient visité les poches du jeune homme et s'étaient emparés de l'or qu'il avait sur lui et de la montre armoriée.

— Est-ce que c'est tout? — demanda l'un d'eux.

— Tout ce que je trouve.

— C'est bien peu!

— Oui, de par le diable!

— Tu as mal cherché.

— Cherche mieux, si tu peux I

— C'est ce que je vais faire.

Et, de nouveau, les poches de Raoul furent fouillées et explorées dans tous les coins et recoins.

A dix reprises différentes, les mains avides des voleurs rencontrèrent la liasse de billets de caisse.

Mais ils ne soupçonnaient point la valeur de ce paquet de chilfons soyeux, et ils n'y accordèrent pas la moindre attention.

— Allons, — s'écria celui des bandits qui s'appelait Jean, — il paraît que décidément c'est tout.

— Ça me fait aussi cet effet-là.

— Il faut bien s'en contenter.

— Oui, faute de mieux.

— Maintenant, nous n'avons plus rien à faire ici, n'est-ce pas?

— Non.

— Alors, filons.

— C'est ça, et vivement.

Les voleurs firent un mouvement pour s'éloigner. Jean arrêta son compagnon.

— ^linutel... - lui dit-il,

— Quoi?

Jean désigna le corps do RaouL l*uis il ajouta:

— Et ce cad«!l-là?

— Eh bien?

— Qu'en faisons-nous?

— Je n'en sais rien.

— N i moi non plus, et c'est pour cela que je te le demande.

— Crois-tu qu'il soit mort?

— Je le parierais; mais on se trompe si facilement...

— Oh! oui!...

— Le mieux serait de rendre la chose tout à fait certaine...

— Comment?

— Dame!... c'est clair et facile à comprendre. Et le bandit acheva sa pensée par un geste atroce.

Ce geste était celui de briser la tête d'un nouveau coup de bâton et de l'achever ainsi, s'il vivait encore.

— A quoi bon? — demanda son compagnon, qui, sans doute, avait le cœur moins dur et l'âme moins cruelle.

— S'il en revient, et s'il nous rencontre...

— Où?

— On ne sait pas.

— D'abord, il ne nous reconnaîtrait point...

— Ne t'y fie guère.

C'est à peine s'il nous a vus, et il ne nous a pas regardés. D'ailleurs nous n'avons qu'à ne plus retourner rue Saint-Honoré; et enlin, quand mô-me il parlerait, il n'a ni témoins ni preuves pour nous accuser...

— Tout ça, c'est tort bien, mais je ne m'y fierais pas!...

— Tu as tort.

— Enfin, ton avis n'est pas de l'achever?

— Ma foi, non.

Poule mouillée, va!... Mais, soit! c'est ta fantaisie, je veux bien te

la passer!...

En ce mom-jnt on entendit retentir, tout à fait à l'extrémité de la rue (qui, soit dit en passant, était la rue des Prouvaires), le bruit des pas mesurés d'une troupe d'hommes.

— Écoute, dit Jean.

— J'entends, pardieu!...

— La ronde du guet?

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— Oui.

— Alors, trottons!

— Je le crois bien, il n'est que temps!...

Et les bandits, restituant aussitôt à leur destination primitive les deux bâtons dont ils venaient de faire un emploi si terrible et si criminel, reprirent leur chaise à porteurs, et, après avoir repoussé complètement dans l'allée le corps de Raoul et refermé la porte sur lui, s'éloignèrent en toute hâte dans la direction opposée à celle par laquelle le guet s'approchait.

A cette époque, les rondes des soldats du guet avaient une louable habitude dont nos patrouilles nocturnes conservent la tradition avec un si grand soin.

Alors, comme aujourd'hui, les escouades de la police se faisaient précéder par un bruit tel qu'on l'entendait d'un bout à l'autre d'une rue, et les malfaiteurs, mis en garde par ce tapage qui causait leur sécurité, quittaient tranquillement leur besogne et attendaient, pour se remettre à l'ouvrage, que le silence et la solitude se fussent rétablis.

Les soldats du guet passèrent, le fusil sur l'épaule, insouciants et joyeux.

Celui-ci fredonnait le refrain d'un noël à la mode.

Celui-là racontait à un camarade l'histoire de ses amours avec quelque jolie ravaudeuse, ou quelque mignonne grisette, ou quelque belle dame de la halle, non moins fournie en écus qu'en appas.

Un troisième, enfin, parlait avec enthousiasme des charmes du vin vieux d'un nouveau cabaret.

Bref, en passant, la ronde nocturne réveillait les bons bourgeois dont elle était censée protéger le sommeil.

Aucun des soldats ne soupçonna seulement qu'un crime venait de se commettre, et que, derrière cette porte à demi fermée, il y avait peut-être un cadavre I . . .

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